‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 29 sur 356 · CHAP. II. — LA GÉOLOGIE DE NICOLAS STÉNON · texte numérisé non relu

CHAP. II. — LA GÉOLOGIE DE NICOLAS STÉNON

d'avoir fait tranchir à la géologie la seconde de ses grandes étapes.

Nicolas Stenon, étudiant les terrains de Toscane, arriva, en effet, à établir un certain nombre de principes, très nettement formulés point par point, très clairement expliqués et d'une importance historique considérable. Les principaux (dont je change seulement l'ordre et la forme, sans en modifier le sens) sont les suivants :

i' Les couches de la Terre sont les produits d'une sédimentation dans l'eau * ;

2» Une couche, qui renferme des fragments d'une autre couche, lui est postérieure - ;

3° Toute couche s'est déposée postérieurement à celle qui est audessous, antérieurement à celle qui la recouvre;

4' Une couche, qui renferme des coquillages marins ou du sel marine s'est formée dans la mer; si elle contient des végétaux, elle a été produite par le débordement d'un fleuve, ou l'incursion d'un torrent.

o* Une couche doit présenter une continuité indéfinie, qu'on peut suivre à travers une vallée.

6" Une couche a commencé par se déposer horizontalement *. Si elle est inclinée, c'est qu'il y a eu un bouleversement*. Si une autre couche s'est déposée horizontalement sur une couche inclinée, c'est que le bouleversement avait eu lieu avant son dépôt.

extraits par Eue de Beaumont dans les Annales des Sciences naturelles, t. X.W, page 337 (1832). C'est une étude très courte, très condensée, qui, dans la réimpression de 1679. occupe seulement 120 pages in-18. Elle vient d'être reproduite en fac-similé par W. Junk. in-4», 69 pages. Berlin, 1904. DbHcmboldt le premier en a signalé la valeur dans son Essai géognoslique sur le gisement des roches dans les deux hémisphères.

1. Des notions, qui nous paraissent aussi absolument évidentes, ont eu besoin, qu'on ne l'oublie pas, d'être appuyées sur de nombreux arguments et de soutenir une lutte prolongée contre des opinions antérieures; il a fallu s'appuyer sur la classification approximative des éléments lithologiques par bancs parallèles, sur la disposition horizontale des galets plats, etc.

2. Au xvni* siècle encore, il y avait des géologues, comme W'oodward, pour soutenir la sédimentation simultanée et subite de toutes les couches terrestres.

3. Stéxox ajoute : « ou des planches de navires », ce qui montre à quel point il était actualiste.

4. Gomme il arrive toujours en science, ces principes, une fois découverts, ont été poussés à l'exagération et nous verrons que quelques-uns des progrès réalisés au xix« siècle ont consisté à en montrer l'inexactitude. Par exemple (3) il peut y avoir des renversements, c'est-à-dire une couche postérieure à celle qui la recouvre. De même (5), il n'est pas exact qu'au moment de sa formation une couche ait dû « être circonscrite latéralement ou recouvrir le globe entier « ; tout dépôt cesse en s'éloignant du rivage et se modifie, en changeant complètement de nature, le long de celui-ci. Ainsi encore, l'horizontalité primitive (6; n'a pas été parfaite dans la mer; et, dans les lacs ou même les deltas, elle n'a pas existé du tout. (Voir plus loin page 219.)

5. Pour Stéxo.v, ce mouvement peut avoir été produit par deux causes : 1» « par une conflagration subite de vapeurs souterraines, ou un très fort dégagement d'air, produit par de grandes ruines arrivées dans le voisinage » ; 2" par manque d'un point d'appui (effondrement).

C» LA SCIENCE GEOLOGIQUE

Avant ainsi HahW los principes essentiels de la géologie, Stenon en concluait que les montagnes (où il existe des couches plissées) n'ont pas toujours existé, mais résultent d'effondrements, dus surtout à l'action des feux souterrains* et, faisant une application à la Toscaneil on déduisait un premier essai d'histoire géologique, où il distinguait six époques, qu'il essayait de faire concorder avec la Genèse.

Kn ce qui concerne les théories générales, Stenon avait été visiblement influencé par son ami Descartes, qu'il cite en passant à propos do la sédimentation et dont il adopte une des hypothèses les moins heureuses, celle d'une couche d'eau située au-dossous de la croûte superficielle, pour expliquer le déluge par une sortie de ces masses d'eau internes après une dislocation.

La théorie de Descartes, que celui-ci a seulement indiquée dans son Discours de laméthode eniQSl et dont le développement se trouve dans les Principes de philosophie écrits en 1644^ (vingt-cinq ans avant l'ouvrage de Stenon), est un ouvrage d'un tout autre genre, ne présentant plus le caractère d'une observation précise sur le terrain (et c'est pourquoi je n'en ai pas parlé plus tôt, pour mieux rattacher Stenon à Palissy), mais offrant, au contraire, un de ces grands efforts d'interprétation et de synthèse, auxquels s'est toujours plu l'esprit français ; elle a exercé une influence durable et, par des inductions véritablement géniales, elle a énoncé intuitivement un certain nombre d'hypothèses, que les faits ont confirmées de plus en plus dans la suite'': la Terre, astre éteint conservant son feu central; l'écorce terrestre, les mers et l'atmosphère résultant d'une inégale condensation de la matière dans cet astre fluide en rotation; le soulèvement des chaînes montagneuses et les incrustations métallifères, rattachés à des mouvements de fluides internes, etc., etc..

^'éanmoins, sans diminuer le mérite de notre grand philosophe, on doit rappeler que les théories de ce genre se rattachent directement à la tradition des alchimistes (et, avant eux, à la philosophie des antiques ioniens), en même temps que les raisonnements, sur lesquels elles pré-

1. Stenon, suivant une tradition déjà ancienne alors à Freiberg, regarde les filons métallifères comme des fissures en relation avec ce bouleversement, remplies par une substance, dont la matière première est une vapeur expulsée des roches elles-mêmes.

2. Voir Dacbrëe, Descaries, l'un des créaleurs de la cosmologie el de la géologie (Journal des savants, avril 1880). L'édition citée ici est celle de 1688.

3. Est-il besoin de rappeler que, par d'autres inductions non moins remarquables. Descartes a formulé également le premier la loi de la théorie mécanique de la chaleur et celle de la sélection naturelle : « C'est le mouvement seul, qui, selon les différents effets qu'il produit, s'appelle tantôt chaleur et tantôt lumière. »... « Les animaux, qui ne peuvent engendrer, à leur tour, ne sont plus engendrés et, dus lors, ils ne se retrouvent plus dans le monde. »

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