CHAP. XVI. - LE TRANSFORMISME ET LA PALIÎONTOLOGIE
ganes détournés de leur utilisation première (appareils branchiaux, devenus le larynx et l'oreille). Cette théorie, poussée jusqu'à ses plus extrêmes conséquences dans les travaux embryologiques modernes, a finalement abouti à la thèse de C.-F. WolfT, d'après laquelle tout système organique commence par une membrane, qui s'infléchit en un . tube. Cette unité de plan n'implique assurément pas, à elle seule, l'unité d'origine; mais elle peut aider à l'admettre.
b) Il en est de même de l'admirable coordinalion des parties, découverte par Cuvier. D'après lui, « les parties d'un être vivant sont tellement liées entre elles qu'aucune d'elles ne peut changer sans que les autres changent aussi ».
Entre beaucoup d'autres preuves, on peut citer ce fait que, chez deux catégories d'animaux différentes, les équidés et les ruminants artiodactyles, une même modification dans la forme des molaires — d'abord à tubercules d'omnivores, puis à lamelles d'herbivores, — entraîne une même diminution dans le nombre des doigts, passant de quatre à deux. L'animal, en devenant herbivore, devient aussi plus propre à la course.
Ce principe était loin, dans l'esprit de Cuvier, d'apporter une confirmation aux idées de Geoffroy Saint-Hilaire et de Lamarck, qu'il combattait ardemment; mais, bien que Cuvier ait toujours soutenu la thèse des créations successives contre celle de l'évolution, il n'en a pas moins apporté son concours à ce transformisme, qu'il a tant combattu.
Si, en effet, la forme d'une partie quelconque est complètement adaptée à la fonction qu'elle doit remplir pour un genre de vie déterminé; si, comme Cuvier lui-même l'admettait, elle peut être modifiée par une variation dans ce genre de vie, il n'y a plus, pour admettre le passage d'une espèce à une autre, qu'un pas à franchir et, bien que ce pas ait toujours paru infranchissable à Cuvier, puis encore, vers 1850 ou 1860, à d'Orbigny et à Agassiz, aujourd'hui, où la notion de l'espèce s'est émiettée, le saut n'élonne plus personne. Cuvier, Lamarck et Darwin, qui croyaient être des adversaires irréconciliables, se tendent ainsi la main pour arriver à la conquête de la vérité. La notion des organes changés de fonction de Geoffroy Saint-Hilaire et celle des organes rudimentaires de Hœckel se rattachent directement au principe de la coordination des parties, qui a été affirmé d'abord par Cuvier.
Le principe d'adaptation au milieu, qui nous paraît si intimement lié à celui de la coordination des parties, a pu être vérifié pour des espèces fossiles.
Si l'on prend, par exemple, les lamellibranches, M. Douvillé a
montré que la iorme primitive était représentée par des animaux libres de se mouvoir dans la mer et ayant alors deux valves égales et presque symétriques (équilatérales et équivalves). Dès que l'animal se fixe par un byssus, la coquille s'allonge du côté de la région siphonale (inéquilatéralité). La station couchée sur un côté entraîne l'inégalité des valves. Si l'eau est agitée, l'action du courant tend à comprimer le byssus sur la partie antérieure de l'animal, qui s'atrophie et les deux valves deviennent de plus en plus différentes {MylUus). Dans un des groupes les plus vulgairement connus, celui des Peclen, normalement ces animaux vivent fixés et couchés sur la valve droite, qui devient plate, tandis que la gauche devient convexe. Certaines espèces reprennent leur liberté et se déplacent au fond de la mer en fermant brusquement leurs valves : elles redeviennent alors équivalves. Elles peuvent même avoir de nouveau des valves inégales, mais en sens contraire (la valve droite étant la plus bombée), si elles vivent sur un fond vaseux {Pecten Jacobœus).
Parmi les lamellibranches, il est encore des espèces, qui s'enfoncent dans le sable par leur pied afin de se mettre à l'abri et y restent à demeure en gardant la communication avec l'extérieur par les deux ouvertures postérieures de leur manteau (desmodontes). Que le fond de la mer soit raviné par un courant, si l'animal a assez de force, il reprend la vie active et la forme se rapproche de la symétrie équilatérale (mactres, etc.).
En tout cela, il semble se produire un groupement des cellules organiques', analogue à celui des molécules supposées dans un cristal, avec tendance à réaliser un plan primitif de symétrie, mais déviation dans le sens où la tendance à l'accroissement se trouve particulièrement favorisée.
Les mollusques édifient une coquille extérieure, comme les vertébrés construisent un squelette intérieur, par une opération également inconsciente et régie par des lois analogues de moindre travail et de symétrie.
c) Les organes l'udimentaires, que présentent certains animaux à l'état embryonnaire, ou qu'ils peuvent même conserver à l'état adulte sans que leur utilité apparaisse aujourd'hui, fournissent un des arguments les plus forts et les plus curieux en faveur du transformisme : surtout quand ces organes, chez des animaux plus anciens, que l'on est tenté de considérer comme les ancêtres des animaux actuels, se montrent développés et utilisables.
1. Ces cellules sont elles-mêmes composées de molécules matérielles.