CIIAP. XVI. — OBJECTIONS AU TRANSFORMISME 6M
près partout, subi une cristallisation, qui leur a fait prendre l'aspect archéen et, du mCme coup, en a éliminé les traces d'organismes. Il est très possible, comme je le dirai plus tard, que l'on trouve, un jour où l'autre, en quelque point du monde, des sédiments fossilifères antérieurs au précambrien (l), ayant échappé au métamorphisme et nous fournissant les ancêtres des premiers trilobitcs ou des premiers brachiopodes.
Quant à la persistance indéfinie de certaines espèces rudimentaires, assez difficile à interpréter dans la théorie darwinienne de la sélection naturelle, elle est, au contraire, très claire dans Ihypothèse de l'adaptation au milieu et de l'hérédité d'exercice. Une espèce, adaptée à certaines conditions de milieu, qui se sont prolongées, a très bien pu se perpétuer, surtout si ces conditions de milieu étaient telles que d'autres espèces plus parfaites ne venaient pas lui disputer sa nourriture. C'est ainsi que, parmi les hommes, certains coins déshérités de la Terre se trouvent momentanément délaissés à des races inférieures, qui disparaîtront seulement le jour où les races supérieures auront besoin de leurs territoires.
Une objection plus grave au transformisme de Darwin, ou même à celui de Lamark.est l'absence des transitions rêvées entre les espèces. A cet égard, ni la paléontologie ni l'océanographie n'ont tenu toutes les espérances que la science trop ambitieuse de la fin du xix*^ siècle avait mises en elles. Les séries d'espèces affines que l'on a essayé de tracer présentent, même dans les cas les plus favorables (Camélidés, Suidés, Crocodiliens) des trous encore nombreux. Les mammifères demeurent isolés. Le lien des Amphibiens aux reptiles reste lâche. Et, sans doute, on peut encore compter sur les découvertes à venir. Mais il est également permis de se demander si l'apparition des grandes espèces ne se serait pas faite avec une brusquerie que des théories, dont il sera question bientôt, ont essayé d'expliquer.
D'autres catégories d'objections tiennent à la complexité même du phénomène. On voit des espèces, aulieu de se développer, reculer en arrière ; des rameaux, qui avaient commencé à se bifurquer, se souder de nouveau; des progrès dans raffinement de tel ou tel sens être suivis d'un rebroussement : l'arbre généalogique semble parfois la tète en bas. Dans ces cas, il faut bien reconnaître qu'on a quelquefois abusé de ce genre d'explications, qui consiste à imaginer une loi nouvelle pour tout phénomène contradictoire et à prendre un terme savant, tel que la « vertu dormitive » de l'opium, pour une bonne raison.
11 semble un peu insuffisant de dire, par exemple : quand une transition manque, qu'il y a sallation (Cope) ; quand on observe un recul,
qu'il / a retour à la médiocrité (Galton), non hérédité des caractères acquis (Weissmann), régression '^ ou gératologie^ (Hyatt); quand les divers organes ne se modifient pas en môme temps, mais indépendamment, qu'il y a aberrance ; quand les rameaux séparés de l'arbre viennent se souder, qu'il y a convergence.
Cependant quelques-unes de ces explications peuvent offrir, quand on regarde ce qu'il y a sous les mots, beaucoup plus de valeur réelle qu'on ne le croirait d'abord.
Ainsi la sallalion serait, dans l'esprit de son inventeur, un progrès brusquement réalisé à la suite d'efforts dans le môme sens, longuement accumulés sans résultat pendant plusieurs générations et, pour ainsi dire, emmagasinés à l'état de potentiel. Quand on observe le développement intellectuel des jeunes enfants, on constate quelque chose de ce genre : ce n'est pas une pente douce que l'on gravit ; ce sont les marches d'un escalier; on s'élève brusquement et par bonds. Jusqu'ici, pour les végétaux aussi biea que pour les animaux, ce développement par à-coups semble bien plus probable qu'un progrès par transitions insensibles. A certains moments de l'histoire géologique, il semble se produire un brusque essor pour certaines classes d "organismes et des expériences de Hugo de Vries et de Niisson, qui ont eu un grand retentissement ^ ont paru montrer que l'on pouvait, en botanique, observer aujourd'hui même une semblable explosion de vie à certaines phases de la vie des espèces, où elles se trouvent dans ce que l'auteur a appelé leur période de mutation, à la condition de découvrir, parmi les espèces vivantes, une plante qui se trouvât précisément dans cette phase appropriée : ce qui s'est produit pour « î'Onagre de Lamarck ».
Le retour à la médiocrité^ la non hérédité correspondraient, de même, à ce que l'on observe dans un travail quelconque, où l'on se hâte trop d'arriver à un résultat : l'action excessive est suivie d'une sorte de fatigue, qui amène une régression. Si, comme nous le verrons tout à l'heure S la transmission héréditaire se fait par un protoplasma, commun à toute la lignée, qui emmagasine tous les chocs extérieurs reçus et se
1. Les tortues paraissent, d'après certains auteurs, présenter un cas de régression. Cependant la régression propremenl dite est un phénomène très discutable et il faut toujours songer auparavant à la persistance de formes anciennnes à côté d'autres formes plus évoluées.
2. J'indiquerai plus loin, page 701, un exemple de gératologie.
3. Déjà entrevue par Isidore Geoffuct Saint-Hilaibe. la saltation avait été soutenue par CopE. On a tenté d'expliquer les « explosions » de de Vries par une blessure de l'embryon ou de l'individu jeune, par Taclion sur lui d'une piqftre d'insecte ou d'un champignon parasite.