II. — Les problèmes encore posés
A) La Vie et son origine. — J'ai essayé, jusqu'ici, de résumer les faits précis, que nous fournit la géologie sur l'histoire des êtres organisés; il est facile de voir qu'ils ne répondent qu'approximativement à la question posée au début. Nous devons donc maintenant examiner les problèmes qui restent à résoudre, le secours que peuvent apporter d'autres sciences à leur solution et, guidés par ces autres sciences, la direction, dans laquelle il convient d'interroger la géologie.
La question fondamentale, à laquelle la philosophie naturelle plus encore que la science d'observation n'a pas craint de s'attaquer, est singulièrement plus obscure encore que celle du transformisme, à laquelle j'ai fait allusion au début de ce chapitre; il ne s'agit pas seulement de savoir si le nombre des espèces était moins considérable au début qu'il ne l'est aujourd'hui, s'il a pu y avoir passage d'une espèce à l'autre, ou même transition d'un végétal à un animal : on se demande davantage ; on cherche s'il n'a pas pu y avoir passage de la matière à la vie.
Cette question se pose donc ainsi : « Qu'est-ce que la vie? La vie forme-t-elle un simple cas particulier des propriétés physico-chimiques déjà connues? Ou constitue-t-elle, à elle seule, une propriété spéciale et caractéristique ? Et cette propriété est-elle, comme on le croit d'habitude, uniquement transmissib'e par reproduction d'êtres organisés
1. Les cycadofilicinées sont si semblables au.x fougères par leur appareil végétatif, qu'elles ont été longtemps confondues avec elles et que leur classement détinilif tomme gymnospermes, après la découverte de leurs appareils frucUficateurs, date seulement de 1904.
ClIAP. XVI. — LES PROBLÈMES Di: LA l'ALÉONTOLOGIK Ol
préexistants ? Ou peut-il être suppléé à coux-ci par une transformation (les énergies maniées et utilisées dans le laboratoire? »
On trouvera une discussion ingénieuse et documentée de cette question dans un ouvrage de M. Dastrc ' , où l'auteur, reprenant une ancienne théorie grecque, qui, depuis deux ou trois mille ans, n'a jamais ^îessé de séduire les chercheurs, et l'appuyant sur des comparaisons de poète au moins autant que sur des assimilations de savant, relie par une chaîne continue la vie et la non-vie-, qui présentent toutes deux, suivant lui, des caractères analogues (fatigue, résistance, nutrition, cicatrisation, reproduction, etc.). Cette théorie subtile, que je n'ai pas à discuter ici, montre, tout au moins, la direction, dans laquelle se portent les efforts des physiologistes modernes les plus hardis. De môme que nos chimistes recommencent à chercher la transmutation (les métaux, nos biologistes reprennent, sous une forme ou sous une autre, en dépit des expériences de Pasteur, la poursuite des générations spontanées ^ L'esprit humain est tellement amoureux de simplicité qu'aucune démonstration scientifique momentanée, où semble se formuler en loi durable la complexité intime des phénomènes, ne l'empêchera jamais de poursuivre, sous cette complexité expérimentale, la simplicité, qu'il avait conçue avant toute observation et à laquelle il ne peut s'empêcher de croire.
\. Dastre. La vie et la mort. 1903.
2. Celte idenlification a été tentée par deux voies différentes, qui, au.\ noms près, reviennent au même : soit en altribuanl une àme à tous les êtres ; soit en la leur retirant à tous. On peut lire, dans Victor Hlgo, d'amples développements de la première formule [Contemplations : Ce (jue dit la Bouche d'Ombre, etc.).
Je n'ai pas besoin de dire qu'une telle unification se heurte à l'opinion courante, pour laquelle il existe trois règnes distincts : animal, végétal et minéral, dont les propriétés ont été résumées par Lin.né : « Mineralia crescunt ; vegetaiia crescunt et vivunt; animalia crescunt, vivunl et sentiunt ».
3. On sait la difficulté qu'a éprouvée Pastelr à faire admettre ses premiers travaux, qui montrèrent, même pour les êtres les plus inférieurs, l'inexactitude de la génération spontanée. Cependant, ainsi que l'ont fait remarquer les partisans actuels de celte théorie (Dastke, La vie et la mort. Houssay, Nature et sciences naturelles, etc.), la conclusion des études actuelles est simplement ce fait positif que jamais on n'a vu la vie sortir de la matière : il serait exagéré d'en déduire cette négation formelle que la vie n'a jamais pu, ne pourra jamais sortir de la matière. Quand on prétend conclure, dans un sens ou dans l'autre, sur une question de ce genre, on sort nécessairement du domaine de la Science pour entrer dans celui de la Métaphysique.
C'est pourtant, à ce qu'il semble d'abord, un premier pas dans la voie des générations spontanées que d'avoir nettement démontré, malgré le préjuge vulgaire <LoEB, Hkktwig, Gurd, Delage, etc.), la possibilité dune parihénogenèse, d'un développement analogue à celui que produit 'a fécondation, par de simples réactifs chimiques, et. par conséquent, le caractère contingent de la sexualité (insectes, rotifères, crustacés femelles se reproduisant penJant plusieurs générations, œufs d'oursins et d'étoiles de mer fécondés par le chlorure de magnésium, par l'alcool, etc.) ; mais lorsqu'on y réfléchit, le pas franchi est bien insignitiant, pui&que l'expérience ncce.ssite et suppose toujours la perpétuité du ],rincipe vivant fécondé : Omnevivum ex vivo
692 LA SCIliNCK GÉOLOGIQUE
Le fait scientifique, c'est-à-dire le fait résultant de toutes les expériences accumulées, est que, jusqu'ici, on n'a jamais vu la vie éclore dans la matière et la géologie, qui est l'histoire du passé, ne peut rien nous apprendre à cet égard, à moins qu'on ne veuille revenir aux créations successives de Cuvier en les interprétant dans ce sens nouveau ; mais il n'est pas, en effet, défendu au D"" Faust, ou à son disciple Wagner, de continuer à épier dans ses cornues l'apparition de l'Homunculus vivant. Peut-être, cependant — s'il est permis de toucher incidemment une question aussi grave — y aurait-il, en tout cas, lieu d'établir, jusqu'à nouvel ordre, une distinction entre les propriétés vitales et les autres propriétés physico-chimiques connues : cette distinction ne fùtelle qu'une différence de forme et non de principe. Quand bien môme on arriverait, comme on y parviendra sans doute, à opérer la synthèse des matières albuminoïdes, qui constituent le protoplasma'; quand bien même, ce qui est la frontière à passer, on féconderait ce protoplasma artificiel par quelque réactif chimique, il n'en résulterait pas, sans démonstration, l'identité entre la vie ainsi introduite dans la matière par l'intermédiaire de ce réactif, et nos autres formes d'énergie, pas plus qu'au xviii* siècle on n'aurait eu le droit de confondre, sans démonstration, l'électricité nouvelle avec les énergies (chaleur ou gravitation), que l'on connaissait auparavant^.
En attendant, et pour nous borner aux faits constatés, aux faits expérimentaux, toutes les comparaisons poétiques entre la reproduction d'un cristal et celle d'une cellule vivante ne peuvent empêcher qu'il existe, enfere ce qu'on appelle communément la matière et ce qu'on
1 . On connaît bien les propriétés chimiques du protoplasma (A. Gautier, Ehrlich, etc.), dont la plus remarquable est l'absorption de l'oxygène, absorption qui paraît se produire, non en lui, mais autour de lui. L'analyse chimique de l'albumine est moins avancée et surtout la distinction chimique entre l'albumine vivante et l'albumine morte n'est pas encore absolument satisfaisante (malgré les travaux de Schutzkx- BERGER, A. Gautier, Duclaux, etc.). Néanmoins il ne saurait guère rester de doute sur la possibilité théorique de réaliser, un jour ou l'autre, la synthèse des principes albuminoïdes. Depuis les travaux de M. Berthelot, personne ne conteste plus que la chimie des corps organisés soit identique à la chimie minérale. Mais il ne suffit pas qu'il se passe, dans un corps vivant, certains phénomènes chimiques ou physiques incontestables pour avoir le droit d'en conclure a priori qu'il ne peut pas s'y passer autre chose et surtout que tous ces phénomènes vitaux rentrent dans ceux déjà connus en physique.
2. La force vitale est, sans doute, une expression aussi surannée que les fluides, les forces catalyliques, etc. ; mais, bien qu'elle ait changé de nom, il n'en reste pas moins une forme d'activité, d'énergie spéciale, dont les lois, toutes physiques qu'elles puissent être, n'ont pas encore été démêlées et ne peuvent se ramener aisément au petit nombre de principes reconnus A propos de phénomènes d'un ordre tout différent. Il apparaît, par exemple, quelque chose de ce genre dans les expériences de Ciu». BoHR et liEmENiiAiN (in Dastre, lac. cit., p. i8). oii des échanges gazeux et liquides, opérés à travers une membrane vivante (air et sang, dans le poumon; lymphe et sang dans le vaisseau f-'inguin) ne paraissent pas sopérer comme si cette membrane était inerte.