CHAP. II. — LA GEOLOGIE DE DESCARTES ET DE NEWTON
Ainsi retrou ve-l-on, dans tous les ouvrages à caractère un peu géolologique de cette période, quelque écho des théories de Descartes.' Un seul fait précis était, en réalité, sorti des observations antérieures sur le terrain, l'existence de coquilles marines dans les terres ou dans les montagnes et ce fait, pour limmense majorité des esprits, s'expliquait aisément et avec orthodoxie par un déluge. Ceux-là mêmes, auxquels les quarante jours paraissaient un peu brefs pour avoir transporté les animaux marins d'un pôle à l'autre, ou qui voyaient quelque contradiction dans la présence des coquilles à toutes hauteurs, des plaines aux montagnes, avaient besoin d'expliquer le déluge universel pour lui donner une place dans leur théorie et la couche d'eau profonde, inventée par Descartes, leur fut longtemps à tous d'un grand secours. Pendant plus d'un siècle, on la voit, tantôt sortir des abîmes souterrains par des crevasses (Woodward. Dcluc, etc.) pour inonder la Terre et y rentrer sur un signe de Dieu' : ou, inversement (Leibnitz)- passer de l'Océan dans les gouffres, de D' en D (fig. 4), en laissant les montagnes surgir et les anciens fonds de mer s'assécher.
Newton (qui, lui non plus, n'est pas exempt à l'occasion de quelque reste d'alchimie), avait apporté son appui à la théorie de Descartes et en avait confirmé un point essentiel, la fluidité primitive du globe', en calculant laplalissement théorique du sphéroïde terrestre, vérifié par les mesures.
On délaissa donc, pendant longtemps, les observations précises à la
1. En 1708. un astronome anglais fameux, Will. Whisto>*, donnait, le plus sérieusement du monde et avec le plus grand succès, un roman de la création, destiné à explifjuer la Genèse, qui fera connaître Tétat des esprits à cette époque [A New theory of Ihe Earlh. 1708). Suivant lui. la Terre, après le premier jour, était une comète inhabitable ; mais Dieu la créa le second jour en rendant son orbite elliptique, ce qui y introduisit aussitôt de l'ordre. Il se fit alors une série de zones de densité inégale (analogues à celles de Descartes et généralement admises par tous les auteurs du temps), dont une plus légère flottant sur une couche d'eau. Puis la vie apparut; mais la chaleur du Soleil trop forte porta à la tète des hommes et des animaux (sauf les poissons, qui habitent un élément froid), et Dieu dut les châtier en faisant rencontrer par la Terre (pendant deux heures seulement) la queue d'une comète; d'où le déluge, survenu un mercredi 28 novembre. i^
La même année. 1708. une communication de Schecchzer à l'Académie des Sciences expliquait les montagnes par un déplactrment de couches, qu'aurait opéré Dieu après le déluge pour faire rentrer les eaux dans leurs réservoirs souterrains.
Voir encore, vers la même époque, les théories de deux autres Anglais, citées par BcFFON : Thomas Bcrnet. Telluris theoria sacra (1681) et J. Woodward, An essay towards the natural history of the Earlh (1695).
2. Prologaea, paru en partie en 1693, complètement en 1Î49 et traduit aussitôt en français. Les paragraphes 2 et 3 y sont consacrés aux idées de Desc\rtes. Pour Leibnitz. la Terre était un astre éteint faute daliment. sur lequel s'était faite une condensation des vapeurs d'eau éparses dans l'atmosphère, ayant produit des mers, qui montèrent d'abord jusqu'au sommet des montagnes, puis disparurent dans des abîmes.