‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 36 sur 356 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'AGE HEROÏQUE DE LA GÉOLOGIE ET LA GÉOLOGIE MODERNE. LE BRANCHEMENT DE LA SCIENCE GÉNÉRALE EN SPÉCIALITÉS

La fixation des principes généraux; les controverses théoriques: l'évolution des systèmes. — Les grands géologues : Hutlon, Wemer, W. Smith, de Saussure, Brongniart, Cuvier, de Humboldt, Léopold de Buch, Élie de Beaumont, Ed. Suess, etc. — Principales dates de la science géologique depuis la fin du XVIII" siècle.

Ainsi que je l'ai fait remarquer en terminant le chapitre précédent, au point où nous en sommes arrivés dans l'histoire de la méthode géologique, c'est-à-dire à la lin du xvin* siècle, la géologie se divise en spécialités et nous allons donc être amenés à étudier bientôt, dans une série de chapitres distincts, les méthodes employées pour découvrir : la chronologie des sédiments et leur mode de dépôt (stratigraphie) '■ ; le déplacement des zones de sédimentation avec le temps (paléo-géographie) ; les modifications postérieurement subies par ces strates (tectonique et science du métamorphisme) ; puis les lois analogues concernant les minéraux, les roches éruptives et les gîtes métallifères (minéralogie, pétrographie, métallogénie). Je rappellerai alors, en étudiant tour à tour ces diverses branches de la géologie, l'œuvre des savants, qui ont particulièrement contribué à les développer ; on trouvera, en outre, à la fin de ce chapitre, un petit tableau, où j'ai résumé, par ordre chronologique, les faits principaux, qui me paraissent avoir marqué, depuis la fin du xvm* siècle, dans l'histoire de la science géologique, afin de mettre mieux en évidence leur ordre de succession. Gela me permettra de me borner ici aux grandes étapes de cette science et au rôle de quelques esprits créateurs, qui ont imprimé aux idées générales une impulsion particulièrement durable, tels que Hutton, Werner, Cuvier, Brongniart, Léopold de Buch, de Humboldt, Elie de Beaumont, ou, parmi les vivants, M. Suess.

1. Stratigraphie. Stratum, couche ; ypacpei'v, décrire. — Pa/éon/o/o^te. i:iXat ovtwv lô^oi; ; Étude des êtres qui ont vécu autrefois (nom créé par de Blainville). — Tectonique, xèxxovtxïj, architecture. — Orogénie, opo;, montagne; -(S.'^e.i, origine. — Métallogénie. |JiiTaAXov, minerai, métal ; y^^^*. origine.

CHAP. m. — LA QUERELLE DES NEPTUNIENS ET DES PLUTONIENS 6J

On a Ihabitude, quand on écrit lliistoire de la géologie, d'attribuer une grande place à la querelle des Neptuniens ei des Plutonieyis, c'està-dire de Wemer, le célèbre professeur de Freiberg (en Saxe) et de Hutton, le fameux savant écossais: querelle, qui apparaît ainsi comparable, pour la géologie, à ce qu'ont été celle des anciens et des modernes, ou des romantiques et des classiques en littérature, des gluckistes ou des piccinistes en musique, des admirateurs d'Ingres ou de Delacroix en peinture. En réalité, quand on relit aujourd hui impartialement les travaux de Wemer et de Hutton*, on s'aperçoit qu'ils furent tous deux, avec une valeur très différente, de bons et utiles observateurs, procédant à peu près de même, par l'examen attentif des terrains et la comparaison avec les phénomènes actuels, un peu trop portés seulement, par un penchant bien naturel chez tous ceux qui observent avec grand soin, à généraliser ce qu'ils avaient pu voir dans une région restreinte, et, par suite, amenés à quelque exclusivisme, sans y porter i Hutton du moins) à beaucoup près autant d'exagération qu'on l'a dit. Nous verrons, en outre, que ces deux savants, auxquels, pour être juste, il conviendra d'adjoindre leurs contemporains, de Saussure et Dolomieu, ont rendu des services essentiels à la science : Hutton, en retrouvant et précisant les principes de Sténon, en caractérisant la distinction capitale des roches éruptives et des sédiments et commençant à étudier leurs relations réciproques; Werner, en fournissant à la géologie une classification méthodique qui lui manquait, en entamant l'étude exacte des filons métallifères et, surtout, en formant des générations d'élèves enthousiastes, deHumboldt, deBuch, etc., qui, suivant le mot de d'Aubuisson de Voisins-, d'un bout du monde à l'autre, interrogèrent la nature en son nom.

Si l'on pousse plus loin lanalyse, Hutton apparaît singulièrement supérieur à Werner, qui s'est confiné, en définitive, dans lobservation locale la plus étroite', et qui, lorsqu'il a voulu s'élever à des idées géné-

1. Tous deux sont mieux connus par les commentaires de leurs disciples que par leurs œuvres propres : Hutton par Plvtp.vir (1802), Wer.\er par le Traité de géognosie de d'Acbcisson de Voisins, publié en 1819, et dont on trouvera l'analyse dans l'ouvrage déjà cité de S.vinte-Clvire Deville. Wernek surtout n'a jamais développé aucune théorie dans ses œuvres écrites, où il se bornait à la constatation des faits purs et simples, tandis que, dans son cours, la théorie tenait une grande place.

Parmi les adversaires de Hctton, on cite Kirwan, Deluc, Morray, Jameson, qui ne doivent guère qu'à cette circonstance d'échapper à l'oubli.

2. Traité de géognosie 2 vol. 1819, I, XIV. Cet ouvrage est un véritable panégyrique de Werner, dont l'auteur, ingénieur en chef des mines, avait été l'élève en 1800 et 1801, et un exposé de ses théories.

3. Beaucoup des disciples de Werner portèrent, comme nous le verrons, jusqu'à l'extrême limite, la crainte des théories et des hypothèses, au point de réduire leur science à la plus aride nomenclature de faits. C'est un excès qu'a toujours provoqué, chez certains esprits circonspects, l'abus inverse des généralisations hypothétiques ;

raies, n'a pas trouvé dautre explication pour tous les terrains et les roches (y compris granités et basaltes) que l'évaporation progressive d'un fond de nier, dont l'eau était pompée par quelque comète ou, pour les fdons métallifères, qu'une pénétration par en haut de cette même dissolution générale dans les fissures de dessiccation des sédiments. Quand on constate que les disciples fidèles de Werner ridiculisaient encore, en 1819, un siècle et demi après Sténon, l'idée d'attribuer les montagnes à un déplacement des couches et à un mouvement interne de l'écorce, on ne peut s'empêcher de penser, tout en rendant hommage aux services rendus, que « le père de la géologie descriptive », ainsi qu'on nomma longtemps Werner, était, à bien des égards, un esprit fort arriéré', et que le triomphe de ses idées sur celles d'Hutton a été un des exemples fâcheux de ces modes et de ces engouements, qui emportent les sciences, tour à tour, avec le même excès, dans un sens ou dans un autre.

Bien qu'Hutton fût de vingt-quatre ans l'aîné de Werner, sa Théorie de la Terre (Theory of the Earth), où il a exposé ses idées, ne parut qu'en 1795, deux ans avant sa mort 2, alors que Werner avait déjà publié : en 1775, un Traité des caractères des minéraux ; en 1787, une Classification et description des terrains ; en 1791, une nouvelle Théorie de la formation des filons. Les deux auteurs, n'ayant pas eu d'influence bien sensible l'un sur l'autre, peuvent donc être considérés comme a^ant travaillé séparément à la même époque et nous n'avons qu'à envisager leurs œuvres l'une après l'autre.

Hutton, que l'on s'imagine parfois plutonien absolu, reconnaissait, au contraire, avec une netteté parfaite, l'existence des couches sédimentaires et stratifiées, formées, soit dans la mer, soit dans le lit des rivières et des lacs. Par une vue hardie, singulièrement juste à mon avis, il considérait même comme d'origine sédimentaire tous ces terrains cristallophylliens, gneiss, schistes micacés et talqueux, etc., quune importante école géologiqueconlinuaitrécemmentàregarder comme la croûte primitive du globe : « Je ne crois pas, écrit Hutton en 1795, que cette

mais, s'il est trop commode de généraliser sans observer, il faut bien avouer aussi qu'observer sans généraliser, c'est-à-dire sans comprendre, économise, d'autre part, quelque fatigue d'esprit. Néanmoins, il ne faut pas oublier que Govier écrivait, à propos de Werner : « C'est de lui, et de lui seulement que datera la géologie positive, en ce qui concerne la nature minérale des couches. »

i. Ar. Geikie résume son opinion sur lui par ces mots : « Much of lus influence was disastrous to the higher interests of geology » [The founders of geology, p. 103;.

2. L'œuvre de Hctton. très peu connue, a été résumée par son disciple Plav- FAiR. dont l'Explication de la théorie de Hutton (1802), traduite par Basset, a paru à Paris en 1815. Voir, sur Hutton (1726-1797) et sur Werner (1750-1817). deux chapitres importants de Sainte-Claire Deville (loc. cit.; p. 145 à 205). Les travaux de IIitton portent sur la période 1777-1797.

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