‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 38 sur 356 · CHAP. III. — LA GÉOLOGIE DE HUTTON · texte numérisé non relu

CHAP. III. — LA GÉOLOGIE DE HUTTON

celui supposé par BufTon ; donc, mouvement du sol postérieur à leur dépôt, là où elles apparaissent inclinées ; notion de « discordance », é'està-dire intercalation d'un mouvement entre les formations de deux séries de couches, superposées l'une à l'autre, qui font un certain angle entre elles (au lieu d'être parallèles, comme elles le devraient, s il ne s'était rien passé entre leurs dépôts) ; temps écoulé dans l'intervalle, là où la partie supérieure des terrains les plus anciens apparaît usée et polie sous le manteau discordant des terrains plus modernes.

La géogénie de Ilutton nous paraît elle-même fort rationnelle. Suivant lui, notre Terre était un astre éteint, conservant une chaleur interne*, qu'il ne songeait pas, comme Buffon et d'autres, à expliquer absurdementpardes combustions de houille et de pyrite, ou autres phénomènes superliciels. Sur cette Terre éteinte, scorifiée, s'était exercée une sédimentation très prolongée ; les strates produites avaient subi un métamorphisme général (qu'il s'imaginait à tort purement igné) ; elles avaient été aussi bouleversées par des actions internes et soulevées, dans leurs parties hautes, en montagnes, tandis que leurs parties inférieures étaient refondues, injectées à l'état de roches éruptives et recristallisées ; puis les érosions mécaniques, dont il avait bien compris l'énorme importance, les altérations chimiques superlicielles, dont il avait pressenti le rôle sans être en mesure de le préciser 2, avaient exercé une action destructive et corrodante, en partie seulement contrebalancée, comme dans un organisme, par les reconstructions de calcaires, coraux, etc., qu'il comparait, ainsi que pourraient le faire les plus modernes, aux forces vitales luttant vainement contre les forces de mort^.

En même temps que Hutton, en Ecosse, arrivait à ce bel ensemble de conceptions géologiques % Werner, en Saxe, produisait le bizarre sys-

i. Celle chaleur, il la prouvail avec raison par les sources chaudes el le volcanisme, omettanl seulemenl la meilleure preuve, qui avait déjà été relevée par BcKFos : à savoir les accroissements de température en profondeur, mesurés dès 1644 par Kircher et, en 1749, par Gexsaxne à Giromagny.

i. L'influence capitale de l'acide carbonique comme agent dissolvant ou altérant dans les eaux de surface lui avait échappé.

3. « Les forces vitales luttent contre les forces de mort ; mais la loi de destruction est une de celles qui ne souffrent pas d'exception ; les éléments ont été libres et sans liaison, ils doivent le redevenir. »

4. C'est là le magnifique travail, que jugeait le grand Govier en quelques lignes de raillerie dédaigneuse dans ce fameux Discours sur les révolutions du globe (18i2), où semblent réunies autant d'erreurs que peut en dire un homme de génie parlant de ce qui échappe à la tournure de son esprit :

0 Chez l'autre, les matériaux des montagnes sont sans cesse dégradés et entraînés par les rivières, pour aller au fond des mers se faire échauffer sous une énorme pression et former des couches, que la chaleur qui les durcit relèvera un jour avec violence ! »

Ibme, que j'ai déjà indiqué et sur lequel il est inutile d'insister, puisque je fais ici, non pas une histoire de la géologie, mais une histoire de ses méthodes et qu'il m'importe, par suite, avant tout, de montrer la part de progrès due à chacun, sans accentuer ce qu'il a pu y mêler d'erreur.

Le grand mérite de VVerner (plus encore que ses études de fdons, dont il resterait à tirer des lois réelles, qui font toujours défaut^) me paraît avoir été analogue en géologie (bien qu'à un degré moindre) à celui de Linné en botanique ; c'est dans l'ordre de la classification qu'il a aidé à franchir une étape importante et c'est là ce qu'il nous faut bien mettre en lumière.

Avant tout, pour parler des choses avec fruit et discutera leur propos, on doit savoir exactement de quoi on parle et s'entendre sur les dénominations. Un point absolument essentiel dans les sciences naturelles est donc de posséder une classification méthodique et une terminologie, qui embrassent toutes les formes connues, en permettant d'y insérer les formes nouvelles au fur et à mesure de leur découverte. Cette classification, cette terminologie doivent être telles qu'elles distinguent ce qui, en réalité, diffère et rapprochent ce qui, malgré des aspects variables, est au fond analogue. C'est par là qu'un tel travail devient réellement scientifique et nécessite, pour approcher de la perfection, le concours des méthodes les plus savantes, les plus délicates. Il est évident, par exemple, pour me borner à la minéralogie, qu'avant l'invention de la cristallographie et de la chimie analytique, on confondait, sous le nom de diamant, sous celui d'émeraude ou d'hématite, des minéraux tout à fait dissemblables. De même, pour les roches, en pétrographie, avant l'usage des méthodes microscopiques. Tout progrès dans la connaissance intime des êtres a pour conséquence un progrès dans la façon dont on les range et les échelonne, dans le nom quon leur attribue. Et, bien qu'une telle classification soit nécessairement toujours conventionnelle dans son principe, ou même dans beaucoup de

1. Je reviendrai, dans un chapitre spécial, page 263, sur cette quesUon des filons, qui demande à ôtre traitée à part. Indiquons seulement ici que, pour l'origine des métaux filoniens, Werner a été le grand champion de la théorie per descensum, opposée à la théorie per asce?isum de Hctton, qu'il croyait l'abondance des liions en rapport avec la pente des terrains et que, pour la pratique; ses observations sur les rapports de la direction avec le remplissage, auxquelles l'École d't<LiE de Be.vu- MONT a adhéré un moment avec ferveur, paraissent aujourd'hui demander à être reprises et probablement interprétées dans un tout autre esprit. Il lui reste d'avoir classé les filons d'un même champ de fractures d'après leur âge relatif et distingué les divers remplissages, en montrant (ce qui était une observation importante et très neuve) qu'un minéral est postérieur à celui qu'il enveloppe.

De toutes manières, il a attiré l'attention de ses élèves sur la nécessité d'analyser, de classer et de coordonner les faits.

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ses applications, bien qu'elle prêle par suite à des discussions et à des remaniements incessants, elle est linstrument essentiel et fondamental de tout travail plus philosophique en apparence et à prétentions plus hautes. Fixer, pour quelque temps, le numéro d'ordre, par lequel les savants du monde entier désigneront tel minéral, telle roche, tel terrain, déterminer par suite la fiche de catalogue, sur laquelle viendront s'inscrire désormais toutes les observations relatives à ce minéral, à celte roche, à ce terrain, c'est rendre un service, que ne peuvent manquer d'apprécier ceux qui ont souffert du désordre et de la confusion antérieurs.

C'est pourquoi, si extraordinaire que cela puisse paraître d'abord à des esprits superficiels, les hommes, qui se sont livrés à celte lâche ingrate et aride, avec la patience attentive, le soin minutieux, l'ingéniosité en éveil, l'érudition qu'elle suppose, ont parfois soulevé, chez leurs disciples, autant d'enthousiasme et un enthousiasme plus fructueux que les rêveurs à grandes imaginations.

Il est vrai que, dans la complexité infinie des phénomènes naturels, toute classification est précaire et disparaît avec lélape de la science quelle a permis de franchir; quand ces étapes sont rapidement parcourues, comme c'est le cas aujourd hui même pour une science en évolution aussi active que la géologie, il en résulte une confusion d'un autre genre entre la terminologie d'hier et celles que, de tous côtés, on propose de lui substituer. Il y a là, pour les professionnels, un mal nécessaire, qu'il convient seulement, ainsi que je lai dit à diverses reprises, d'épargner à ceux qui ne prétendent pas construire la maison, mais seulement y habiter.

Ces réflexions sur un point important de la méthode géologique avaient leur place naturelle ici ; car, jusqu'à Werner, on a pu le remarquer, la nomenclature géologique était tout à fait rudimenlaire ; pour les minéraux, pour les fossiles mêmes, on s'en tenait à peu près aux appellations léguées par l'Antiquité et le Moyen âge ; pour les roches, à quelques noms vagues d'usage courant ; pour les terrains, à une seule distinction mal établie entre les terrains primaires, comprenant ce que nous appellerions le cristallophyllien ou le précambrien et les terrains secondaires. Avec l'essor pris de tous côtés par les observations, plus de précision était indispensable. C'est là le service capital qu'a rendu Werner, celui qui a fait oublier son exclusivisme et ses erreurs pour en faire le chef durable d'une brillante école géologique, le maître admiré et aimé de nombreux et illustres élèves, que fascinaient son charme et son éloquence.

M ne faudrait pas croire pourtant que la classification de Werner

soit bien savante cl le moindre candidat au baccalauréat en sourirait aujourdhui; car, pour les roches et les terrains, qu'il confondait ensemble, comme nous l'avons vu, elle se bornait à trois termes : terrains primaires, terrains de transition (correspondant à peu près à notre paléozoïque) et terrains secondaires. Il ne pouvait en être autrement, puisqu'on dehors de l'imperfection des connaissances, Werner, en niant les mouvements du sol, se retirait un instrument essentiel de Chronologie. Mais il avait, du moins, reconnu et étudié, avec le soin qui le caractérisait, les superpositions des terrains dans la Saxe; sans comprendre l'origine réelle des discordances, il les avait constatées et les rattachait à un arrêt de la sédimentation : ce qui en faisait, pour lui comme pour nous, des dates caractéristiques, des points de repère dans le temps.

Un autre grand mérite de Werner, que j'ai déjà indiqué en passant, a été de constituer une école : ce qui, en tout ordre de connaissance,, est la supériorité des praticiens habiles, des techniciens consciencieux et méthodiques, sur les artistes véritablement originaux et inspirés. Le métier s'enseigne et s'apprend, tandis que le génie ne se communique pas et, quand on essaye d'imiter les grands initiateurs, les Dante, les Shakespeare, les Michel- Ange, les Pascal ou les Wagner, ce n'est, le plus souvent, que par leurs défauts qu'on arrive à leur ressembler. La méthode d'observation et de coordination précise, développée par Werner, a formé, au contraire, des disciples habiles et consciencieux, dont quelques-uns, se trouvant, d'autre part, être doués d'invention, ont fait fructifier cet esprit d'invention par la méthode et contribué à fonder la tectonique. Je dirai tout à l'heure ce qu'ont apporté de nouveau dans la méthode ces disciples de Werner, Humboldt, Léopold de Buch, dont procéda, plus tard, directement Élie de Beaumont. Mais il faut auparavant revenir sur la constitution de la stratigraphie proprement dite, qui se fondait, au même moment, un peu par l'influence de Hutton et de Werner, mais surtout par celle des paléontologues, William Smith, Brongniart et Cuvier.

C'est à l'ingénieur William Smith que l'on fait ordinairement remonter l'honneur d'avoir, le premier, appliqué la paléontologie à la stratigraphie et fondé la chronologie géologique'. 11 avait été, en réalité, comme cela se produit pour la plupart des inventions, devancé par quelques précurseurs, dont les noms ont été déjà rappelés et, quand il

1. L'histoire de la paléontologie avant Cuvier a été racontée à diverses reprises ; voir : Brocchi, Conchiologia fossile sub-apennbta, 2 vol., 1814. — D'Archiac, Introduction à l'étude de lafaléont. stratifjraphique, 1862-1864. — Lvell, Pnncipes de <jéologie; et le préambule de la plupart des ouvrages modernes. : Gauury, Enchaînements du monde animal. — Beb.n.vru, Traité de paléontologie, elc.

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