‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 79 sur 356 · CHAP. V. — HISTOIRE DE LA PETROGRAPHIE U · texte numérisé non relu

CHAP. V. — HISTOIRE DE LA PETROGRAPHIE U

l'imagination dans la science, refusent, avec parti pris, d'admettre d'autres causes que celles immédiatement perceptibles et appréciables dans un examen direct.

C'est en 1751, que Guettard, le premier, voyageant en Auvergne avec M. de Malesherbes, avait reconnu le caractère volcanique de la région de Volvic, du Puy-de-Dôme et duMont-Dore. Mais il n'avait établi aucun rapprochement entre l'existence de ce volcanisme et cette sorte de roches noires et pesantes, que, dès le xvi* siècle, Agricola avait décrites sousle nom de basaltes. Eni763,Z)esma7'e/5, parcourantlaFrancocomme inspecteur général des manufactures, aperçut nettement la liaison intime des contrées basaltiques avec le volcanisme éteint de l'Auvergne et, aussitôt, Montet à Montpellier, Raspe dans la Hesse, Arduino à Vérone, Guettard dansle Vivarais, etc., etc., retrouvèrent des phénomènes identiques.

Mais une observation, d'ailleurs juste, du chimiste allemand Bergmann, qui avait découvert dans le basalte les mêmes parties constituantes que dans une autre roche éruptive appelée le trapp, vint tout troubler en jetant Wemer dans une opposition acharnée à cette doctrine nouvelle. Le trapp « ne pouvait avoir aucun rapport avec le volcanisme »f cette affirmation sans preuve semblait tellement évidente que Cuvier, en 1818, la reproduit encore dans le propre éloge de Desmarets, où il combat vivement Werner; dès lors, le basalte « ne pouvait être » érupti, non plus. On le trouve sur des plateaux élevés, sans scories ni coulées de laves ; donc plus de doute : le basalte « devait être » un sédiment comme les autres et l'opinion adverse était raillée avec dédain. Desmarets, poussé par cette opposition et développant ses observations en Italie, en France, etc., arriva alors, en 1775 S à émettre cette idée, remarquablement en avance sur son temps, qu'il avait existé, non seulement <ies volcans éteints, mais des volcans de différents âges, différenciés extérieurement par une érosion plus ou moins avancée : les plus anciens ne laissant plus voir ni cratère, ni scories, ni déjections quelconques, mais seulement des masses plus profondes ; ce qui esta vrai dire la base encore dr» toute notre pétrographie.

Vingt-sept ans après le mémoire de Desmarets, on continuait à discuter, quand, en 1802, le plus fameux disciple de Werner, Léopold de tiuch, visitant l'Auvergne après le Vésuve, fut frappé par l'évidence même des faits et, converti aussitôt, passa au plutonisme, dont il devait devenir un des meilleurs soutiens, avec la fougue d'un néophyte. Mais, avant de dire ce que fut le rôle de Léopold de Buch, il faut rappeler

\. Jounial de phys.. t. XIII, p. 115. Mém. de l'Inst. Se. mat. et phys., t. VI, page 219.

que le grand adversaire de Werner, Hutton, singulièrement plus perspicace que lui, avait, ainsi que je l'ai dit précédemment, reconnu, dès la fin du xvni* siècle, l'importance des roches éruptives et, ce qui semblait alors toutàfait extraordinaire, le caractère éruptif du granité lui-même, considéré par la géologie commençante comme le soubassement fondamental de tous les terrains. On lui doit la première observation très intéressante d'intrusions granitiques dans les schistes encaissants*.

Avec la conversion de Léopold de Buch, un grand pas était franchi. Les deux principaux disciples de Werner, de Humboldt et Léopold de Buch, deviivrent alors les explorateurs infatigables de tous les volcans du monde et c'est par eux que la tradition des études volcaniques s'est transmise ensuite, en France, à Élie de Beaumont et à son école.

De Humboldt a surtout laissé un trésor d'observations sur les volcans de l'Amérique Centrale (1799-1804), faisant, par exemple, sur place, l'analyse des gaz dégagés par des volcans de boue. Léopold de Buch a étudié en détail les Canaries (1816;, le Vésuve, l'Etna (183o), l'Auvergne, etc., et, comme je l'ai dit ailleurs, reconnu le rôle des alignements volcaniques, ainsi que leur rapport (il est vrai, renversé par lui dans son interprétation) avec les plissements montagneux*.

Puis est venu Élie de Beaumont, qui, tout jeune encore, en 1833, accompagna de Buch à l'Etna et reçut son enseignement. Je n'ai pas à rappeler ici le rôle déjà indiqué de ce grand savant: disons seulement qu'à sa suite s'est signalé Sainte-Claire Deville, son disciple (Vésuve, 1855, Lipari 1861), auquel sont dues quelques-unes des premières études chimiques précisessur les produits volcaniques, fumerolles, etc'. Après quoi, il faut citer Fouqué, dont les beaux travaux sur l'Etna (1865) et Santorin(1879), en même temps qu'ils renversaient définitivement la théorie des cratères de soulèvement, établissaient l'ordre de

1. Cette observation, souvent attribuée à Pla.yfair {Explication de la théorie de Hutton, p. 254). est due à Hutton lui-même, comme on le voit au tome 111 de la Tfieory of the Earth, récemment publié par les soins de Sir Arch. Geikie (London. geol. Society, 1899).

2. Voir Description physique des ties Canaries. (Berlin, H827. Trad. Boulanger. Paris 1836.)

Les noms de Humboldt et Léopold de Buch sont restés attachés à une théorie, aujourd'hui abandonnée après avoir été longtemps l'objet de discussions violentes : celle du cratère de soulèvement, formé, d'après eux, par les strates brusquement redressées dans l'éruption et présentant à son centre le cône d'éruption, dernière conséquence du phénomène interne (Somma enveloppant le Vésuve). Voir page 154.

3. On peut, dans le même ordre d'idée, signaler Dana, qui, en 1840, explora les volcans des lies Sandwich, et Bunsen, qui, en 1846, étudia les fumerolles volcaniques en Islande.

Voir encore : Lyell, Principes, trad. franc, de Ginestou. — 1875. Jodd. Contribution to thestudy of volcanoes {Geoh mag., p. 355). — Poulett-Scrope. Sur le mode de formation des cônes volcaniques (trad. Pieuaggi).

CHAP. V. - HISTOIRE DE LA PÉTROGRAPHIE {«f

succession des fumerolles, si important pour la genèse des gîtes métallifères et les relations de leur dégagement avec la température. Enlin, tout récemment, .*/. .4. Lacroix a continué la même tradition par son exploration de la Martinique.

Ainsi, par cette chaîne ininterrompue de savants, un même but a été cherché, souvent dans les conditions d'exploration les plus périlleuses: l'étude de la cristallisation des roches d'épanchement à fusion purement ignée, avec les fumerolles gazeuses qui s'en dégagent; l'examen des modifications subies par la roche et par les fumerolles avec les variations de température ; la recherche des cristallisations réalisées au contact de ces magmas éruptifs sur tous les objets et terrains refondus ; l'observation des enclaves absorbées et en partie assimilées par le magma, etc. Le volcanisme est devenu, par là, une des bases solides, sur lesquelles peuvent s'appuyer la pétrographie et la métallogénie.

Mais il a fallu, d'autre part, constituer Vétude descriptive et la classification des roches, puis réaliser leur synthèse. C'est ce côté de l'histoire pétrographique qu'il me reste à raconter.

J'ai déjà dit combien la science des roches éruptives était jeune et la querelle de Wemer et Desmarets sur le basalte aura suffi à le prouver. Pendant longtemps, on a parlé des roches au hasard, en n'admettant, pour les distinguer, que la vue simple ou la loupe et, malgré d'excellents travaux sur le terrain, tels que les études d'Élie de Beaumont sur les Vosges, de Naumann et Cotta sur la Saxe, etc., il en est résulté une confusion inextricable, avec une accumulation de noms mal définis, tels que les trapps, les wakes, les greenstone, griinstein, ou piètre verdi, les propylites, etc., dont un trop grand nombre encore surnagent dans notre nomenclature comme un fâcheux héritage de ces temps anciens *.

11 serait sans aucun intérêt de rappeler toutes les idées fausses que l'on a pu se faire sur les roches, du temps où des maîtres autorisés proclamaient doctoralement « qu'on ne regarde pas une montagne au microscope ». Quelques observations pourtant méritent de surnager, ne fût-ce que pour permettre de mesurer les progrès récemment accomplis.

Ainsi, en 1776, Pallas, excellent observateur d'ailleurs quand il s'agit de phénomènes directement accessibles, professait « qu'il vaut autant écrire un traité sur la formation des étoiles que sur celle du granité ».

A peu près à la même époque, où le naturaliste allemand énonçait cet aphorisme, pour lequel beaucoup de stratigraphes ont gardé

1. Voir lu Lexique pétrographique de M. Lcbwmso.vLessixg (G. G. I.. 1900J.

longtemps une sympathie secrète, Hutlon, comme je l'ai dit déjà, faisait les premières observations sérieuses sur les roches éruptives et reconnaissait la nature intrusive du granité.

Sa classification est encore très simple ; elle ne comprend que deuxgroupes :

D'un côté, nos roches de profondeur à structure granitique, formées de quartz, feldspath et mica, auxquelles il rattache les roches de même structure, où l'amphibole, le schorl*, le grenat, etc., remplacent le mica et qu'il appelle, d'un seul nom, les granités ;

De l'autre, les roches de filons ou d'épanchement, dont il reconnaît les effets métamorphiques et les effets intrusifs et qu'il appelle les whinstones.

11 faut ajouter qu'à l'école d'Hutton se rattachent directement les premiers essais de géologie expérimentale et de synthèse, entrepris par son disciple James Hall ^ puis par Gregory Watt'.

J. Hall, dès 1798, imagine de reproduire les plissements de l'écorce terrestre par une pression tangentielle sur des couches comprimées ; au même moment, il fait refondre des basaltes, des mélaphyres, des laves et, en .variant les conditions de refroidissement, obtient, tantôt des produits vitreux, que Hutton croyait seul capables de se produire, mais tantôt aussi, des produits recristallisés'; enfin, en 1801, il réussit son expérience fameuse sur la reproduction du marbre au moyen du calcaire chauffé en vase clos *.

Pour compléter ce qui est relatif à ces débuts de la pétrographie, je citerai seulement encore Wallerius et de Saussure, qui, vers 1780, distinguaient cinq espèces de granités, composées de : quartz et feldspath; quartz et schorl; jade etschorl; pierre ollaire et schorl ; quartz et spath calcaire; et autant de porphyres. Cependant, en même temps qu'il admettait cette classification fantaisiste, de Saussure remarquait « que les parties du granité ont dû être formées toutes ensemble dans un même fluide par cristallisation » et qu'il n'y faut pas voir un grès, dans lequel le quartz se serait infiltré après coup.

Pendant tout le cours du xi.k* siècle, les géologues ont développé l'étude des gisements pétrographiques,mais ils n'ont pu d'abord arriver à aucun résultat sur la genèse des roches, faute de moyens d'étude. On en était, en effet, réduit à des analyses chimiques, faites sur des

1. Le schorl comprenait une foule de minéraux fusibles au chalumeau et, particuliTcmont, la tourmaline.

2. Experiments on whinstone avd lava (Edinb. R. Soc. Tr., t. V, 1805, p. 8 et 56).

3. Observations on basait, etc., (Phil. Trans., 1804, p. 279).

4. Pour la discussion de cette expérience, voir : Cailletet (C. R. 1888, p. lOG) et MuNiEH-CiiAi-MAs (thèse de doctorat, j). 128).

Page 1