LE CHANT TRADITIONNEL ET LE CHANT DES MANUSCRITS
{Suite et fin)
Ex tirait de la Revue de Chant grégorien et de la Musique religieuse; Marseille, U, place Sébastopol; n° 37, novembre et décembre 1899.
Bien plus, ce sont souvent les syllabes faibles, ou même les pénultièmes brèves, qui s'y trouvent chargées de longues vocalises. Déjà Guy d'Arezzo trouvait choquant de prolonger ainsi les syllabes brèves (1), et Aurélien de Réomé, au viu* siècle, condamnait cet usage comme une pratique mauvaise, provenant de l'ignorance des chantres, et la qualifiait d'ineptie (3). Et ce sont des gens qui assurent que Y accent aa tion est la règle des règles^ qu'il faut chanter comme on prononce, que la note n'a d'autre valeur que celle de la syllabe du texte, etc., etc., ce sont ces gens-là, dis-je, qui voudraient nous imposer le retour à cette pratique si contraire à nos habitudes prosodiques actuelles et si opposée à la manière de faire de tous les compositeurs modernes. Aussi voyons-nous que les éditeurs de Reims et Cambrai, tout en reproduisant le chant du manuscrit de Montpellier, n'ont pas jugé bon de conserver cette accentuation défectueuse. Et l'on ose accuser de barbarie les réformateurs du chant qui ont corrigé ces fautes de quantité !
Ces versets alléluiatiques, dont quelques-uns admirent les longues enfilades de notes et les formules interminables qui se répètent sans cesse, sont précisément la partie du Graduel où les manuscrits offrent le plus de divergences et paraissent être une addition postérieure. Le savant éditeur du Graduale
1. Nec tcnor lon}j;us in quibusdaia bievihus syllabis, aut brevis in longis sit, quia obscœnilatnn parit. {Guidon. Miciologus^ cap. lo.)
2. Plerique usa improbo conseotante? correptiones producuut et corripiiint producliones... inepte ai^uiit. NonnuUi cantores iguari ab oibita piociil aberrant verilatis. iAurelian. Rcom. Miisica,ciip. 19 et 20.
50 l'avenir de la musique sacrée
Sarisburiense fait observer, dans son étude sur la formation de V AnfÀphonale Missarum, qui sert de préface à cette publication, que : « Les versets de V Alléluia, an tant que distincts de VAllcluia lui-même, varient tellement et si universellement qu'on se demande tout d'abord s'ils faisaient partie du plan original.
« De plus, ajoute-t-il, on a adapté de nouveaux versets à d'anciens Alléluia et même l'on n'a pas cessé do composer de nouveaux Alléluia jusqu'à la fin du xv' siècle, avec une liberté dont il n'y a pas d'exemple dans le reste de l'otlice, graduel, offertoire ou communion. En général, celte formule de chant semble n'avoir point participé à cette stabilité qui est si caractéristique des autres parties de la Messe (1). »
Cette diversité s'applique dans une certaine mesure aux versets du graduel, dont le texte varie, suivant les manuscrits, comme le même auteur en fait la remarque (2).
Et ce sont ces chants d'origine douteuse, inventés à une époque de décadence artistique, qu'on voudrait nous forcer d'admirer et de chanter : « Ces Messieurs, ce me semble, dit avec raison le R. i*. Dom Kornmiiller, pourraient se contenter de ce qu'il ne leur est pas interdit de chanter les mélodies des manuscrits. Mais qu'est-ce qui les pousse à vouloir imposer leurs mélodies à d'autres qui n'en veulent pas parce que, pour eux, elles sont impraticables? Le Saint-Siège sait mieux ce qui convient pour l'Eglise entière : sa sollicitude n'embrasse pas seulement quelques monastères et instituts qui, grâce à leur organisation si)é«iale, peuvent venir à bout de ces mélodies richement ornées — et encore ce n'est que la minorité des membres qui on est capable; — mais elle s'étend à des milliers de chœurs d'églises et de couvents, pour lesquels, vu les conditions oii ils se trouvent, il est impossible d'exécuter ces chants si longs et si pleins d'artifices. Et ce besoin de chants plus simples et plus courts ne date pas d'hier (8). »
Une autre particularité du chant des manuscrits, ce sont les suites de plusieurs notes à l'unisson sur la même syllabe. On trouve, il est vrai, quelquefois, dans nos livres, des notes
1. Ttio Sacrum Graduai and the grogorian Anliphonak Miitsarum, hy Wiilter Howard Frère, M. A. pp. x-xi, l>ondon, Homard Quaridli, iso.i. ■ 2, Op. cit., pp. xvii -xviir,