I . Les Mélodies grégoriennes , p. loi
lui , qu'une œuvre de science ou de vulgarisation n'a de charme que « si l'auteur adopte le ton de la discussion courtoise , parce que , la polémique engendrant la polémique , on aurait tort de compromettre par des querelles stériles les destinées de la musicologie. »
M. Aubry fera bien désormais, avant de prendre la plume, de méditer cette pensée et de se laisser guider par elle.
Agréez , Monsieur le Directeur etc.
G. HOUDARD
NOUVELLES ÉTUDES sur le CHANT GRÉGORIEN
{Suite , voir N°^ 27 et 28)
« Il est à remarquer que la mélodie des Lamentations que M. Fleischer nous présente, d'après le manuscrit florentin mentionné plus haut et un autre manuscrit napolitain , est tout à fait différente du chant romain traditionnel , et que les neumes franks donnés par Gerbert (De Cantu I, p. 530). s'en rapprochent davantage. Mais, si les manuscrits de Saint-Gall reproduisent cette mélodie plus fidèlement que tous les autres, cela ne prouve-t-il pas en leur faveur?^ En tous cas^ le rythme y est très exactement déterminé, si la mélodie r,e parait pas y avoir été marquée avec le même soin. Le P. Dechevrens a donc tout à fait raison, d'avoir pris pour base, dans le but qu'il se propose , les manuscrits si nombreux et en partie si anciens de l'école de Saint-Gall. L'avenir montrera si M. Fleischer a obtenu de meilleurs résultats pour ce qui concerne la fixation de la mélodie. Déjà Guy d'Arezzo disait, peut-être avec quelque exagération, en parlant des neumes italiens, que la plupart des chantres et de leurs élèves , même en chantant tous les jours pendant cent ans, ne pourraient pas parvenir à apprendre sans maître, ne serait-ce qu'une courte antienne. {De ignoto cantu, init.)
« La différence entre les neumes franks et les neumes italiens ou lombards est si fondamentale , qu'elle donne à supposer, que le système autrefois en usage à Rome, et transplanté ensuite à Saint-Gall, était tout autre que dans le reste de l'Italie. Si donc les neumes ont une origine italienne, les neumes franks viennent directement de la source.
« M. Fleischer laisse trop négligemment de côté la difficulté qui provient du caractère distinctif des neumes franks. Il a l'air de dire que Romanus aurait préparé, pour son voyage à travers l'Allemagne, un exemplaire portatif de l'Antiphonaire avec une notation très abrégée, se fiant pour le reste à sa mémoire. Les neumes de Saint-Gall témoigneraient de cette abréviation, soit par la néghgence du dessin mélodique , soit par la petitesse des signes neumatiques. Mais en admettant qu'on ait apporté de Rome au pays frank un exemplaire ainsi abrégé , qui aurait ensuite servi de copie à tous les Antiphonaires au Nord des Alpes , peut-on croire que ni Romanus, ni Petrus , ni aucun autre chantre venu de Rome , ne l'ait transcrit de nouveau ,
puisque le besoin d'un texte plus parfait et plus facile à lire devait se faire sentir chez les étudiants de ces contrées. Mais, si Romanus a apporté à Saint-Gall la notation romaine ou l'y a rétabli, les soi-disant neumes franks ne sont autres que les neumes romains authentiques.
« Du reste, M. Fleischer s'imagine trop facilement qu'une notation ait pu se transformer ainsi en une autre si différente et si parfaite au point de vue rythmique. On admettrait plutôt l'hypothèse que la notation de Saint-Gall s'est formée là même par des perfectionnements sucessifs. Cependant le P. Schubiger, dans son Histoire de l'école de chant de Saint-Gall, ne nous donne aucune information à ce sujet; bien au contraire, il nous apprend que le texte original des mélodies n'a subi aucune modification , sous le rapport de l'écriture. C'est Romanus luimême qui, pour déterminer plus exactement l'exécution des neumes, y ajouta les lettres dites roinaniennes , caractéristiques des manuscrits de son école. Ekkehard IV, mort en 1036, assure que l'Antiphonaire authentique , transcrit par Romanus , était encore conservé à Saint-Gall et qu'on le consultait dans les cas douteux. Cette dernière remarque est de la plus grande importance.
« Le P. Dechevrens fait les observations suivantes au sujet des manuscrits neumes. Il a reconnu que la notation des livres de la première époque, spécialement de ceux du IX" et du XP siècle, est la plus parfaite au point de vue du rythme. A partir de ce moment, on néglige de plus en plus toute indication rythmique, jusqu'à ce que, vers la fin du XV' siècle^ on se contente de marquer exactement la mélodie par le moyen de la portée, sans tenir compte du rythme. Saint-Gall cependant était toujours tenu en très haute estime , à Rome même et jusqu'en Angleterre. On y conservait jalousement la notation ancienne, et, non seulement on y repoussait le nouveau système d'écriture sur lignes , quoique plus commode , mais on n'y admettait pas non plus le chant polyphone. On ne trouve à Saint-Gall aucun manuscrit guidonnien antérieur au XVP siècle , qui ne soit évidemment originaire d'ailleurs ; jusqu'à la fm du XVIII" siècle , on s'y servait encore de signes neumatiques , qui depuis longtemps avaient disparu des livres imprimés. On y voit même un Psalterium novissimum monasticuin noté en neumes , qui fut en usage jusqu'à la suppression de l'Abbaye. Malgré cela , non seulement Bernon, abbé de Reichenau, se plaignait déjà au XP siècle qu'on négligeait le rythme indiqué par les anciens livres, mais, même à Saint-Gall, les manuscrits témoignent d'une décadence, plus lente sans doute, mais qui devenait de jour en jour plus étendue et plus saisissante. Au IX" et au X^ siècle, au XPmême, l'intégrité et l'accord des manuscrits sont merveilleux. Ils sont tous écrits dans la forme romanienne, quoique quelques uns ne portent pas les lettres significatives , mais les signes rythmiques s'y trouvent entrés grand nombre. Le P. Dechevrens cite plus d'uiie douzaine d'anciens manuscrits parmi les meilleurs , et , par des reproductions phototypiques , montre aux
yeux de tous les modifications successives qui se produisirent dans la notation. L'état des manuscrits confirme de tout point les témoignages des théoriciens du Moyen-Age relatifs au rythme et à sa décadence, et indiquent à l'observateur le chemin à suivre pour pénétrer le secret des anciennes notations.
« Le P. Dechevrens laisse donc complètement de côté les manuscrits italiens ou lombards, espagnols et provençaux, et se limite aux seuls manuscrits franks. L'avenir prouvera si c'était la meilleure voie à suivre. Les matériaux cependant ne lui font pas défaut pour reconstituer la physionomie artistique du rythme du plain-chant au IX'' et au X" siècle. Mais, avant d'aller plus loin, on ne doit pas oublier que l'objet de ses recherches est avant tout une question historique qui n'a pas, au moins pour le moment, d'application pratique, et, qu'en aucun cas, il ne prétend aller contre les décisions de l'Eglise.
« Le P. Dechevrens nous présente huit messes transcrites de deux manières : c'est d'abord une traduction exacte des neumes placés au-dessus du texte liturgique, puis un arrangement plus facile dans le goût moderne , où le rythme latent dans les neumes est exprimé par les signes de notation usuelle et la mélodie divisée en phrases et en incises. Quel but s'est proposé le R. P. en nous donnant cette transcription? Depuis longtemps il avait fait connaître que^ pour fournir un moyen de contrôle à sa théorie , il avait arrangé de la sorte 30 messes complètes, dont les 8 messes qui figurent dans le Mémoire présenté au Congrès de Fribourg ne sont qu'un extrait. Ces messes seront reproduites en phototypie dans l'ouvrage imprimé.
« Le R. P. espère qu'on y trouvera des matériaux suffisants pour se rendre compte de l'application de sa méthode. On peut apprécier par là le soin et l'exactitude qu'il a apportés dans ses recherches. Il avait déjà, en 1895, donné la clef de son interprétation et publié de longs tableaux, 011 les neumes élémentaires, simples et composés, ainsi que les neumes d'ornement, sont traduits en notation moderne. »
(A suivre). G. GIETMANN , S. J.
CORRESPONDANCE
Plusieurs de nos lecteurs nous ont écrit pour protester contre la partialité dont M. Aubry a fait preuve dans sa critique du livre de M. Houdard. Nous extrayons de notre correspondance les passages suivants :
« M. P. Aubry en voulant frapper trop fort n'aurait-il pas frappé dans le vide? Sa critique, heureusement, vient un peu tard. Beaucoup de personnes déjà ont eu le temps de prendre connaissance de l'ouvrage de M. Houdard et de se pénétrer de ses traductions. Elles ne peuvent que ressentir une certaine tristesse en voyant le critique de Saint-Gervais s'efforcer de réduire à néant un travail considérable, qui ne donne pas
seulement des promesses mais des résultats positifs. Le côté pratique existe et nous l'avons déjà expérimenté ; il ne peut faire autrement que de se propager.
«r Dès le début de l'article , certaines expressions vous impressionnent péniblement et en font prévoir la conclusion. Eh I bien , malgré le jugement porté par M. Aubry , je garde ma conviction , que d'autres ont partagée , sur les conséquences immédiates à tirer de la théorie de M. Houdard. Sa théorie du temps rythmique est applicable même à nos éditions actuelles , quoique l'auteur s'en défende et ne veuille l'admettre que sur un texte non altéré. Le temps rythmique donne de la cohésion aux groupes , établit une sorte de proportion dans les valeurs de notes ; toute raideur est enlevée par l'observation des nuances , des retards et une certaine liberté basée sur les lois de la déclamation.
« Les exemples donnés par M. Houdard sont nuancés avec le plus grand soin et donnent l'impression d'un art vocal arrivé au dernier degré de perfection. Est-il juste et à propos d'insinuer qu'il va transformer r Antiphonaire en une Sonate de violon ?
« Le coup est perfide , car , après cela , les amateurs de notes carrées , négatives du rythme et de la nuance , ne voudront pas admettre les croches et les doubles-croches des notations de M. Houdard. On craindra un chant trop rapide , sans réfléchir que les mêmes valeurs dans un Adagio ou un Largo ont une allure très calme.
« M. Aubry veut-il nous faire croire que M. Houdard fait fausse route en reconstituant de la sorte les mélodies, avec les groupements de notes et les nuances indiquées par les signes neumatiques eux mêmes? Il n'est que traducteur et lors même que ces traductions exigeraient une exécution artistique, comme celle à\\r\e sonate de violon ^ qui songerait à s'en plaindre ? La Schola de Saint-Gervais donne tous ses soins à l'exécution de la musique Palestrinienne ; négligera-t-elle les mélodies grégoriennes, parce qu'elles font partie de l' Antiphonaire?
« Il est de toute évidence que l'inspiration qui a dicté ces mélodies, a sa source dans l'âme et le cœur du compositeur ; c'est ce même sentiment délicat et expressif qui se continue et se développe plus tard dans \ç:sAria de Bach et les Adagio de Mozart.
« Le traducteur peut nous dire qu'il a la conviction d'avoir révélé la forme inconnue de l'art musical , cultivé du 1V° au X® siècle ; je ne fais aucune résistance pour le croire , tant je suis charmé par la beauté pure et idéale de ces chants. Examinez V Alléluia, Justus germinabit , p. 216 du livre de M. Houdard, et dites-moi si la théorie qui a produit une reconstitution aussi admirable , doit être condamnée ou approuvée.
Tel arbre , tels fruits I
Laurent Rolandez , Organiste à l'Institution des Chartreux de Lyon.
Le Gérant : J. MINGARDON.
Marseille. — Imprimerie J. Mingordon et Cie , place Sébastopol , 11.
REVUE
DE