DEUXIEME ANNÉE N»5 15' MAI
L'AVENIR
DE LA
MUSIQUE SAGRKE
b-OMMAinK.
A propos d'Uiiité 65
Les Temps et les Pieds rythmiques 69
Réponses à deux Questions 74
Chronique musicale religieuse 79
A PROPOS D UNITÉ
Un chanoine de l'Ouest nous a écrit, à la date du 12 avril : Monsieur le Chanoine,
Je ne sais qui a eu l'obligeance de m'envoyer le numéro de mars Je votre revue V Avenir de la Musique Sacré-:. Je l'ai lu, et jai le reg et de devoir vous le retourner. Je ne puis souscrire aux doctrines qui y sont enseignées; et, selon ma pensée, vous faites œuvre de division dans cette grande entreprise de la restauration du chant liturf^ique : mieux vaudrait viser à l'unité et marcher la main dans la main par la même voie.
M. Iloudard est un homme de grand esprit peut-être, et ses travaux sont d'un érudit et d'un chercheur. Mais, pour moi, ils entrent à peine en lij.'ne de comparaison avec ceux des Bénédictins. M. Iloudard me fait l'efTet d'un homme seul suivi d'une poignée d'adhérents; tandis que les Bénédictins sont légion, et la légion s'accroît de jour en jour. Ce qui attire irrésistiblement après eux, ce sont les résultats obtenus. Avec leur édition, leur interprétation des textes et leur méthode d'exécution, on chante comme on prie, et on prie selon la foi et l'amour dont l'âme est pénétrée. Je défie toute autre manière de chan-
()f l'avenir de la musique sacrée
ter les mélodies grégoriennes, de mieux traduire la prière ou la louan;,'e.
Pardonnez-moi, monsieur le Chanoine, si mon jugement personnel, auquel, certes, je n'atlriljue aucune infaillibilité, n'a pas l'avantage de vous agréer; je n'en suis pas moins votre très humble et très respectueux serviteur.
Z, chanoine, etc.
Voilà un « jugement personnel » qui tend à devenir sentiment collectif en bien des pays de France : il est à propos de le soumettre à la discussion sous certains aspects. Faisons quelques réflexions accessoires avant d'entrer dans le vif du sujet.
a) Le renvoi d'un numéro de revue est chose trop facile, trop à la portée de n'importe qui, pour avoir force d'argument. Quanta nous, les revues que nousrecevons le plus volontiers sont celles qui pensent autrement que nous : car ce sont celles-là qui nous font envisager tous les côtés des questions, celles-là aussi qui nous apprennent la circonspection et la défiance de nos propres lumières.
è) Pourquoi nous objecter M. Boudard avec tant d'insistance? A-t-on lu quelque part que nous ayons réellement pris parti pour son système? Avons-nous fait jusqu'à ce jour autre chose que de signaler de temps en temps et très impartialement ses remar(|uables études et sa recherche sincère de la vérité? Pour juger notre lîevue, il faudrait en lire plus d'un numéro. Elle va partout, cher Confrère : vous en trouverez facilement des collections dans votre entourage.
c) De même que le fait d'être « légion » n'a par lui-même qu'une signification très relative, étant donné surtout lo degré de culture musicale de notre clergé, de même le fait d'être « seul » ou d'être dit tel n'a pas en soi la portée que semble lui donner notre correspondant. Galilée fut seul; Denis Papin fut seul; Parmentier fut seul; Pasteur fui seul : tous cessèrent de l'être. Dom l'olbier fut seul : il est « légion ».
cl) Que penser de la phrase ; « Je délie toute autre manière, etc., de mieux traduire, etc. »? Pure afl'airc de goût personnel. Or si notre correspondant avait lu notre numéro d'avril, il y aurait vu, pageGi, que des goûts et des couleurs nous ne disputons pas.
Ceci dit. abordons enfin notre sujet et enfourchons le grand cheval de bataille : V uniir.
Ah! cher monsieur le Chanoine, quelle belle occasion, vous
l'avemr de la musique sacrée 67
avez perdue de garder le silence ! Au lieu d'invoquer l'unité, que ne parlez-vous plutôt de liberté ? Votre cause, assurément, s'en porterait mieux.
Nous avons, pour la plupart, vous le savez, nos éditions diocésaines que Rome tolère, que nos administrations locales maintiennent, qui nous donnent notre pain quotidien de chant liturgique. A côté de cela nous avons l'usage, également toléré, de remplacer notre plain-chant par de la musique quand il y a quelque raison de le faire. Nous nous permettons même plus ou moins souvent de substituer plain-chant à plain-chant, versions de manuscrits à versions modernes écourtées, pièces dites archéologiques à pièces de valeur pratique. Sur toutes ces libertés Rome semble fermer maternellement les yeux: vous en usez, nous en usons (1), chacun selon ses besoins, ses ressources et ses préférences.
Mais, apparemment, ces libertés vous déplaisent, ou du moins vous semblez ne goûter que votre propre manière de les pratiquer. Et pour tenter de convertir ceux qui peut-être sentent autrement que vous, vous criez : Vive l'unité !
Eh bien ! soit : ^nve Viinité^ monsieur le Chanoine !
Mais vive l'unité vraie, l'unité légitime, l'unité qui émane des directions de V autorité. C'est la seule qu'il soit vraiment permis de réclamer, la seule qu'on ait le droit d'imposer à nos consciences.
Or cette unité n'est point un mythe : l'Eglise y tend avec prudence et sagesse, mais avec force et constance. Essayons d'en dire encore quelques mots comme au hasard de la plume, en rappelant des principes et des faits que font trop facilement oublier et certaines tendances semi-gallicanes encore mal éteintes, et certaines discussions artistiques souvent étroites autant que partiales, et certaines préoccupations mercantiles toujours mauvaises conseillères. Nous avouons d'ailleurs que nous ne dirons aucunes choses nouvelles, mais seulement des choses qu'on n'a peut-être pas assez dites, qu'où semble même ne plus guère oser dire...
Et d'abord remarquons bien que l'Eglise aie droit absolu et total de régler les conditions du chant liturgique, parce
1. On en use inôine à Rome : La Tribune de Saint-Geroais {n° d'avril 1899, p. 93) et la Renucdu Chant Grégorien de Grenoble (n" d'avril 1899, pp. 175 et 176) prennent soin de nous renseigner là-dessus.
68 l'a^'Enir de la musique sacrée
que l'Eglise est maîtresse chez elle. Il faut poser cela en principe fondamental. Et ce principe-là est de toute évidence : il n'a besoin ni de preuves ni de démonstrations.
Or, son droit, l'Eglise l'a toujours revendiqué, toujours exercé : ///?/s ou moins, selon les besoins des temps; mais, encore une fois, toujours. Sa sollicitude vis-à-vis du chant liturgique a même semblé, depuis le Concile de Trente, se manifester d'une façon plus précise, plus spécialement adaptée aux exigences modernes. Enfin, au cours de ces trente dernières années, les intentions et les volontés de l'Eglise se sont traduites de la manière la plus claire, la plus détaillée, la plus circonstanciée.
Nous trouvons ces intentions et ces volontés exprimées principalement dans quatre actes officiels, soit deux brefs et deux décrets : a) le Bref de Pie IX Qui choricis du 30 mai 1873 ; b) le liref de Léon XIII Sacrorum conccnlimm du 45 novembre 4878; c) le Décret Romanoi'um Pontificum promulgué par la Sacrée Congrégation des Rites le 26 avril 4883; fi^) le Décret Q;<or/ 6\ Augitstinus promulgué par la même Congrégation le 7 juillet 4894.
Il est impossible de méconnaître la portée de ces quatre actes ofTicicls si l'on observe attentivement les idées générales qui se dégagent de leurs textes, les circonstances qui les ont motivés, et aussi d'autres actes plus ou moins officiels qui en ont été le commentaire pratique.