‹ La science [musicale] grégorienne; revues diverses, 1898-1908Chapitre 56 sur 127 · I. Les Temps · texte numérisé non relu

I. Les Temps

Le mot temps, xp<>"^°=^. prend chez les Anciens différentes dénominations suivant qu'il s'applique à tel ou tel genre de durée.

Nous avons déjà parlé du temps premier ou tc^ixiw. C'est le temps le plus petit, pris comme unité rythmique dans un mouvement donné. Par lui-même il n'admet pas de divisions, et sa durée une fois fixée sert de mesure à tous les temps qui suivent.

En multipliant le temps premier, on obtient des temps doubles, triples ou quadruples, qui prennent alors le nom de disimes, trisimes, ti-trasimes. D'après Aristide Quintilien, le temps rythmique n'allait pas au delà de cette grandeur, afin de correspondre à la division mélodique du ton qui ne peut se résoudre en plus de quatre diésis ou quarts de ton. {De tnusica, 1; Meibom., p. 33.) Saint Augustin dit aussi que le nombre quaternaire doit être le terme de la progression rythmique. {De musica, I, 12.)

On trouve cependant dans l'Anonyme de Hellermann (Vincent, Notices, p. 49) un signe de durée correspondant à une longue de cinq temps; mais cette longue ne pouvait être employée que dans le genre péonique, moins répandu que les autres, et nous n'en trouvons aucun exemple dans les pieds rythmiques énumérés par Aristide Quintilien, Marius Victorinus et autres théoriciens, où le temps le plus long ne renferme que quatre temps premiers. « Le temps long monoch/one, dit également Martianus Capella, peut valoir deux, trois ou quatre temps brefs. » {Ap. Methom., p. 194.)

Il s agit ici du temps qu'Aristoxène nomme incomposé et qui ne correspond qu'à un seul son, une seule syllabe ou un seul gesle, quelle qu'en soit la durée; tandis qu'il appelle composé tout intervalle de temps occupé par plusieurs sons, syllabes ou gestes. {Elément, rijthmic, ap. Westpholl.p. 31.) Le môme espace de temps était donc composé ou incomposé, suivant qu'il était continu ou divisé. Il en était ainsi des intervalles mélodiques, de la quarto par exemple, qui était incontposée, si l'on faisait entendre en succession les deu.\

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sons extrêmes, et composée, quand on y intercalait un ou plusieurs sons intermédiaires. (Aristox., Elément, har mon., ap. Moibom., p. 60.)

Il y avait par conséquent des temps de différente valeur ; mais tous n'étaient pas reçus par la rythmopée, qui n'admettait que les temps rythmiques et les temps ryfhmoïdes.

Les temps rythmiques, ou conformes au rythme, étaient ceux qui gardaient un ordre rationnel, tel que leurs durées fussent entre elles dans le rapport égal, double, sesquialtèie ou autre semblable, comme 1:1, 1 : 2 ou 2 : 3. (Arist. Quint.), Meib.,p. 33.) On leur donnait aussi le nom de temps joodiç^î^ei-, parce que leur grandeur équivalait à celle d'une des parties du pied, — c'est-à-dire à une arsis ou à une thésis, — soit même à l'étenduo d'un pied simple, comme dans la dipodie et dans les pieds composés, où l'on plaçait un pied au levé et l'autre au frappé. {Psellus, 8, Westph., p. 38.) Mais toujours ils devaient correspondre à un multiple entier du tenij)s premier, tel que 2, 3, 4.

Les temps arythmiques, ou contraires au rythme, étaient ceux qui se succédaient sans ordre ni proportion.

Enfin, les temps rythmoïdcs, ou ayant l'apparence du rythme, tenaient le milieu entre les deux précédents. Tout on gardant une certaine proportion, ils avaient quelque chose d'irrégulier et de désordonné. (Arist. Quint., loc. cit.)

Tous les temps plus grands ou plus petits que les tcm[)s rythmiques, c'est-à-dire dont la durée équivalait à un nombre fractionnaire, rentraient dans cette catégorie. (P.sellus, loc. cit.)

Leur effet était d'accélérer ou de ralentir le rythme. Aussi les appelait-on (TTpoyyijXot (arrondis), quand, par leur brièveté, ils précipitaient le mouvement, et TrepîTrXew (surabondants), quand ils le retardaient par leur pesanteur. (Arist. Quint., loc. cit.)

(iCS sortes de temps étaient désignés sous le nom générique à' irrationnels. « Le temps irrationnel, dit Bacchius, tient le milieu entre le temps long et le temps bref (c'est-àdire vaut un temps et demi). Gomme la quantité dont il est plus petit ou plus grand que ceux-ci ne peut être évaluée d'une manière exacte, on l'appelle irrationnel. » {Inlrod. art. mime, ap. Meibom., p. 23.)

C'était le cas toutes les fois que des ïambes ou des trochées se trouvaient associés à une série dactylique; la brève

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de l'ïambe ou du trochée était allongée d'un demi-temps pour s'adapter au mouvement rythmique. « Car lo rythme donne au temps l'extension qu'il lui plaît, jusqu'à faire bien souvent d'un temps bref un temps long. » {Lonr/in. ad Hephœst.^ ap. Westph., p. 43.)

« Le rythme, dit encore Marins Victorinus, prolonge les temps à son gré : non seulement il augmente la durée du temps bref, mais il diminue celle du temps long. » {Art. gram., p. 42.) Cette abréviation des longues avaitlieu chaque fois qu'un spondée se trouvait intercalé dansuti rythme ïambique; la longue du spondée ne valait plus alors qu'un temps et demi. De même la longue du dactyle et de l'anapeste perdait de sa valeur, quand ces pieds étaient mélangés à des trochées ou à des ïambes dont ils ne différaient presque plus en durée. Ils prenaient alors le nom de cycliques ou roulants (Dionys, Compos. vcrb., 47, 20.)

{\c. mélange de temps rythmiques et de temps irrationnels était admis par la rythmopée, comme l'affirme Aristoxène : « Chacun des pieds, dit-il, est déterminé soit par un rapport rationnel, soit par une irrationnalitê qui est intermédiaire entre deux rapports rationnels. » [Westph., p. H4.) Cette association ne changeait pas le caractère du rythme, mais produisait seulement l'effet d'un ritenuto ou d'un stringendo dans nos mesures modernes.

Les rythmiciens employaient donc des brèves prolongées et des longues soit abrégées, soit augmentées d'un demitemps. « La syllabe rythmique, dit Priscien, peut valoir un temps, deux temps et même un temps et demi, deux temps et demi ou trois temps. » (Vincent, Notices, p. 461.) Mais n'admettaient-ils pas aussi des brèves plus petites que la brève ordinaire, c'est-à-dire valant un demi-fomps?

IJien qu'au premier abord l'indivisibilité du temps premier semble s'y opposer, dès lors que l'on ixç.cQ\i\&\iV irrationnalitê des longues qui ne représentaient plus nn multiple exact du temps premier, mais seulement une expression fractionnaire, on devait forcément en arriver à admettre cette division de la brève en intervalles plus petits. Elle correspondait d'ailleurs au fractionnement du demi -ton en deux diésis dans V enharmonique. Et aussi voyons-nous plusieurs auteurs mentionner ces sortes de semi-brèves.

Marius Victorinus s'exprime ainsi à ce sujet : « Les musiciens qui, dans les modulations rythmiques et dans les chants

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lyriques, soumettent les syllabes à l'arbitre des temps, produisent, en proloneceant la durée de l'émission, des syllabes plus longues que les longues ordinaires et, en la restreignant, d'autres plus brèves que les brèves. Musici tam longis longioî'e.'i quambreviores brevibus proferunt. » [Art.gram.,^. 39.) Denys d'Ilalicariiasse parle également de ces brèves de plus petite ànvéQ Comp. verb., 15), et l'on croit en avoir retrouvé l'emploi dans l'inscription musicale Ae 'ïvqWq^. [Bulletin de Correspondance hellénique, 1895, p. 367, note.) Aristoxène dit d'ailleurs que la rylhmopée introduit dans les rythmes une grande variété de divisions accidentelles, autres que les divisions fixes et permanentes produites parl'arsisetla thésis {Westph.,^.U).

Aux temps que nous avons énumérés, il faut ajouter celui que les Anciens appelaient temps î^zc^e ou silence. «Le rythme, dit l'Anonyme de lîollermann, se compose de l'arsis et de la 1hcsis,et du temps que quelques-uns appellent temps vide. » (Vincent, Notices, p. 49.) « Le temps vide, suivant Aristide Quintilien, est celui qui n'est occupé par aucun son; il sert à compléter le rythme. » {Meibom., p. 40.)

Comme l'enseigne saint Augustin, quand par l'assemblage des pieds on n'obtenait pas un rythme régulier, on intercalait des silences plus ou moins longs, suivant que l'exigeait la nature du rythme et des pieds employés. {De musica, lïl, 8, et IV, 13, 14, 15.)

Aristide Quintilien ne mentionne que les silences de un et de deux temps; mais saint Augustin en admet de trois et de quatre temps, et l'Anonyme de Bellermann donne autant de signes de silence que de signes de durée pour les notes. (Vincent, Notices, p. 49.)

On voit par ce qui précède que le mot temps avait chez les musiciens de l'Antiquité une signification beaucoup plus étendue que chez les modernes, puisqu'il s'appliquait à plusieurs espèces de durées fort différentes, tandis qu'aujourd'hui il indique seulement les divisions fixes de la mesure et correspond à ce que quelques auteurs appelaient temps /)0f//ques.

{A suivre.) J. Du poux.

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