‹ La science [musicale] grégorienne; revues diverses, 1898-1908Chapitre 66 sur 127 · LE RYTHME ET LE MÈTRE · texte numérisé non relu

LE RYTHME ET LE MÈTRE

Rien que, suivant les époques, ces deux expressions aient (Hé prises dans dos acceptions quelque peu diltérentes, on ne les a jamais confondues l'une avec l'autre. Nous allons faire connaître les diverses significations qu'elles ont eues successivement— ce qui est indispensable pour comprendre le sens des définitions, parfois peu concordantes, qui en ont été données — et les textes des auteurs qui s'y rapportent.

Tout assemblage de temps ou de pieds qui se succèdent dans un ordre régulier, sans mélange do pieds discordants, prend le nom de rythme, en latin mimerus. Mais, dés que le nombre de pieds qui le composent est déterminé et ne peut pas dépasser une certaine limite, on l'appelle mètre ou mesure, hoc mcnsiovcl mcnsitra. (S. Aug., De Mnsica, lll, 1.)

« Il est évident, dit x\ristote, que le métré n'est qu'une partie du rythme. » (^Poétique, IV.)

« Le mètre, suivant Aristide Quintilien, dilTcre du rythme comme la partie du tout. C'est une section du rythme. » {.{p. cihofi/., p. 49.) — « Pour les rythmes, dit encore Fabius Quintilien, l'espace est libre; pour les mètres, il est circonscrit et leurs cadences sont déterminées, e/ his cert.vclaKml.v. » {Inst. orat., IX, 4.)

« Le mètre est donc une composition formée de pieds ayant une certaine limite. C'est un rythme mesuré. Metnim est composilio prtlnm ad cortum finon dcducla, vcl rythmia modis finilKS, »(Mar. Victor. ,/l;7.y/y<//^, cd. 'J'eubner,p. 50.)

« Il suit do là, comme le dit saint Augustin, que tout mètre estun rythme; mais tout rythme n'est pas mètre. Qno-

fort connu, nous écrit à la date du ii juillet 1899 : « Je puis vous assurer que, malgré dos intrigues incroyables, le Décret de 1894, ainsi que le Rer/oldinentu pcr la musica sacra, trouvera sa place définitive dans le 3" volume de la nouvelle Collection des Décrets de la S. ('. dos Rites, et que par conséquent, après 1900, l'état dos choses restera essentiellement le mônio qu'en 1894. * {Note do la Rédaction.)

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circa omne metrum rythmus, non omnis rythmus etiam metrum est. » (Loc. cit.)

« Les Anciens semblent s'être représenté le rythme comme un long ruban, ou une chaîne composée d'anneaux égaux, c'est-à-dire de pieds rythmiques égaux, et le mètre comme uno partie déterminée de celte chaîne. » (Maximilien Kawciynûd, Essai comparatif sur T histoire et l'origine des rythmes p. 53.) ^

Tel est le sens du mot mètre dans son acception la plus ancienne. (4'était une section précise de la progression rythmimique, une limite au développement indéfini de la phrase musicale ou poétique marquée par une clausule ou cadence obligée, après laquelle la voix reprenait de nouveau sa course interrompue.

Tant que le chant et la poésie demeurèrent unis, les coupures de la mélodie coïncidaient avec celles des vers et le même rythme réglait la marche du chant et des paroles. Mais il vint un moment où les poètes se mirent à écrire des vers qui n'étaient plus destinés à être chantés, et les musiciens, de leur côté, composèrent des mélodies pour les flûtes et les cithares, sans accompagnement de paroles. Platon se plaint qu'il en était déjà ainsi de son temps et trouve dans ce procédé une absence totale de goût. « Ce ne peut être, dit-il, que l'effet d'une manie barbare et d'un vrai charlatanisme, de jouer ainsi de la cithare et de la flûte autrement que pour accompagner la danse et le chant. » {Leges, II.)

Mais dès lors, il y eut scission enfre la poésie et la musique. Celle-ci, plus libre, s'afTranchit des entraves que lui imposait le texte et, n'étant plus liée par la marche des pieds, augmenta ou diminua à son gré la durée des notes; tandis que la poésie, tout en admettant une plus grande liberté dans le mélange des pieds et dans la coupe ou césure des vers, détermina avec plus de soin le nombre de pieds qui devaient entrer dans chaque espèce de vers et le nombre do vers qu'on pouvait grouper ensemble pour en former des strophes régulières.

Il y eut, par suite, distinction entre le mètre poétique et le rythme musical. Le nom de mètre fut attribué exclusivement à l'art de la poésie. On appela métrique l'ensemble de ses règles et mélriciens ceux qui les formulaient. Les expressions de rythme et de rythmique demeurèrent plus spécialement réservées à la musique et l'on nomma rythmiciens ceux qui s'occupaient de cet art.

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Le mot mètre lui-même, pris dans le sens do poésie, pouvait s'entendre de plusieurs manières, nous dit Marius Victorinus : « D'abord pour la mesure des syllubes, longues ou brèves; puis pour le nombre de syllabes qui forment le pied; pour la qualité des pieds qui entrent dans le vers, d'où les dénominations de mètres ïambiques, trocbaïques et dactyliques, et enfin, pour le nombre de pieds dont se compose le v^rs, car chaque vers, suivant sa longueur, est appelé trimètre, létramèlre ou hexamètre. » {Op. cil . p. 51.)

« Le rythme (musical), dit encore le même auteur, difl'ère du mètre (poétique) en ce que celui-ci s'occupe de la disposition des mots et celui-là règle la modulation et les mouvements du corps. Le mètre est une association de pieds, le rythme une succession do temps coordonnée; le mètre est limité par un certain nombre de syllabes et de pieds, le rythme n'ct jamais circonscrit par un nombre déterminé, mais il prolonge les temps à son gré. » (p. 41 .)

La matière du rythme était donc le son musical ou la figure mimique dont on évaluait la durée au moyen des temps. Le temps bref étant pris comme unité de durée, on pouvait en le multipliant produire des temps doubles, triples, quadruples. Le mètre, an contraire, avait pour objet la syllabe poétique, dont la longueur ou la brièveté servait à déterminer les pieds. Mais il n'admettait entre les syllabes longues et les syllabes brèves que le rapport fi.xo de 1 à 2.

« Le mètre, dit Longin, n'emploie que des temps fixes, le temps long et le temps bref, ainsi que le temps commun qui peut être ou long ou bref; tandis que le rythme donne aux temps l'extension qu'il lui plaît. » [Ad Ilophœst., i4i. Westphall, p. 43.)

« Les rythmes, dit aussi Diomède, ne sont limités que par la mesure certaine des temps et peuvent à notre gré être resserrés ou allongés. Les pieds consistent dans la durée fixe des syllabes et ne s'écart mt jamais de l'intervalle légitime. » {Ap. Weslph., p. 43.)

« Il y avait donc désaccord entre les métriciens cl les musiciens au sujet des intervalles de temps qui correspondent aux syllabes. Les musiciens n'attribuaient pas une valeur égale à toutes les longues et à toutes les brèves, mais admettaieni des longues augmentées et des brèves diminuées. Par contre, les métriciens réglaient la durée des temps suivant que

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chaque syllabe était longue ou brève de sa nature. » {Mar. Victor., p. 39.)

Une autre différence entre le rythme et le mètre consistait dans la disposition des longues et des brèves ([ui formaient les pieds, ainsi que dans l'omploi des silences. « Il importe peu pour le rythme, dit F. Quintilien, que dans un dactyle, par exemple, les syllabes brèvessoienl placées avant ou après, pourvu que l'intervalle du levé au frajipc demeure égal, car il ne mesure que le temps; tandis que dans un vers, on ne pourra pas employer indifféremment un anapeste ou un spondée pour un dactyle, — Les rythmes admettent aussi plus facilement les temps vides ou silences, quoiqu'ils se rencontrent aussi dans les mètres. » (Inst. orat., IX, 4.)

Il n'y avait donc plus, à proprement parler, de pieds caractérisés dans les rythmes, puisque la fantaisie du musicien y mélangeait à son gré les longues et les brèves.

« Son essence, dit Aristide Quintilien, consiste dans le levé et le frappé, tan<lis que le mèire a la sienne dans la diversité des syllabes. Le rythme subsiste, bien qu'on emploie des syllabes semblables ou des pieds opposés; mais le mètre ne va pas sans l'inégalité des syllabes et n'admet que rarement l'antithèse des pieds. » {Meibom., p. 49.)

C'est ce qui faisait dire à Marins Victorinus que « le rythme se passe de pieds et que la mélodie ne se mesure pas par les pieds, mais par les temps rythmiques ». (p. 44.)

Une autre conséquence de cette scission entre la poésie et le chant fut que le texte lui-même, destiné à être chanté, s'affranchit de plus en plus des lois de la métrique et de la prosodie et se soumit entièrement au rythme musical.

Aussi Cicéron nous dit-il que « certains vers ressemblent à de la prose quand ils ne sont pas chantés. On le remarque surtout chez les meilleurs poètes lyriques, dont la versilication ne paraît qu'une simple prose, quand elle n'est pas soutenue par le chant ». {Orator, 55.) Ce que confirme Attilius Fortunatus disant que « le mètre conserve son caractère, même quand il n'est pas uni au chant ; tandis que la composition rythmique n'a de valeur qu'autant qu'elle est chantée ». {Gram. lat., \I, i, p. 288.)

Peu importait dès lors au musicien la quantité des syllabes du texte.

« Si là où le chant demande deux longues, dit saint Augustin, on place un mot dont la première syllabe est brève,

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en lui donnant la durée d'une longue, la musique ne s'en offense nullement : car, tout ce qu'elle réclame, c'est que les syllabes soient abrégées ou allongées suivant les lois de son propre rythme. » {De Mnsica, II, 1.)

Cetle doctrine, qu'on lo sache bien, n'est pas particuli^ro à saint Augustin. Nous la retrouvons, énoncée presque dans les mômes termes, chez la plupart dos théoriciens des premiers siècles.

Servius, grammairien du \* siècle, dit : « Les rythmiciens ne mesurent dans le vers que les durées du son et prennent pour unité de mesure le temps bref, qui est toujours appeb'' bref, quelle que soit la syllabe qui lui est associée. Les métriciens, au contraire, mesurent les vers par les syllabes et comptent comme temps bref celui qui correspond à une syllabe brève. C'est pourquoi, si les métriciens déterminent les temps par les syllabes, les rylhmiciens règlent les syllabes sur les temps. //^?^<<e rythmici temporilnis st/llahas, mcti'ici tcmpora ayllabis finiunt. {De Accent.^ ap. Weslph., p. 42.) Priscien disait à la même époque; « Pas plus que la sainte Ecriture, la .Musique n'est soumise aux règles de Donat. Mmica non suhjacet regulis Dona/i, sicut née divina Scriptum. » (Gerbert, Scriptor., I, p. G )

Marius Victorinus au iv* siècle : « Les musiciens soumettent les syllabes à l'arbitre dos temps. Musici Icmporuni arhitrio syllabasaniimiltunf. {Op. cit.,^. 39.) Longin aulll'siècle : « Le rythme donne au temps l'extension qu'il lui plaît, jusqu'à faire souvent d'un temps bref un temps long. » {Ad Hephœsl., Westph., p. 43.) Et D<Miys (lllalicarnasso, contemporain d'Auguste : « La Rythmique et la Musique transforment les syllabes, les allongent ou les abrègent, de manière bien souvent à intervertir leurs qualités; car ce ne sont point les temps que l'on règle sur les syllabe?, mais les syllabes sur les temps. {Comp. ver/)., M. Wcslph., p. 43.) {A suivre.) J. Dui'Otx.

En avril dernier, je disais à cette place que, désormais, nous pourrions parler de la pratique du chant grégorien restauré. Mettons les choses au point.

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Qui dit « pratique » dit « exécution quotidienne » de la cantilène sacrée.

Dès ici, on voit que la question a deux côtés, comme une médaille, une pièce de monnaie, a une face et un revers.

La face porte l'emblème do l'état de choses existant autoritairement, le revers ne jjorte que l'accessoire.

La face, dans la question jj-régoricnne. ne peut comporter que la pratique du chant ofliciel de l'Eglise; le revers, la pratique du chant archéologique restauré d'après un système quelconque de lecture des neumes anciens.

{Concluons donc en bonne et saine logique, d'une part que si nous parlons « pratique journalière » cela ne peut s'entendre que de celle du chant officiel reconnu tel, sanctionné par les décrets du Saint-Siège (I), et, d'autre part, que toutes VERSIONS ARCHÉOLOGIQUES du chaut antique ne peuvent donner lieu qu'à un ensemble de conseils en vue d'une exécution passagère.

Bien plus, toute propagande faite dans le but de les répandre comme type officiel du chant de l'Eglise doit être qualifiée de « factieuse », ainsi que jo l'ai dit dans un précédent article.

A combien plus forte raison toute critique de fond ayant pour but de déconsidérer celte « Edition officielle », et faite avec le secret désir de lui substituer une quelconque des versions archéologiques connues actuellement, est-elle un cas de rébellion vis-à-vis de la seule autorité à laquelle nous devions obéissance filiale : Rome.

Pour ce qui me concerne, mon attitude est bien nette et ne variera pas. Je ne saurais mieux faire, pour l'affirmer aujourd'hui, que citer ces quelques lignes de Dom Kienle (2).

« 11 y eut un temps où je donnais mes préférences aux formes des « mélodies grégoriennes de l'anticiuité, et où je nourrissais l'espoir « qu'elles auraient obtenu, à côté des môlodies officielles, quelque « témoignage flatteur et formel, même qu'elles pourraient être intro- « duites et prises en considération. Il en aurait été ainsi, si seulement « la question eût été agitée avec plus de sens religieux et de modé- « ration et avec moins d'étourdorio. Toutefois, par les décrets récents « de l'Eglise, cctlc question a reçu une solution et elle chanrje de phase. « Lk temps auquel .ie faisais allusion est donc, a mes yeux, un temps passé « A TOUT JAMAIS. Je déclare, en conséquence, que je suis partisan de « l'usage PRATIQUE des livres officiels de chant, et je foume le vœu que

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