DEUXIÈME ANNÉE N" 8 15 AOUT
L'AVENIR
DE LA
MUSIQUE SACRÉE
SOMMAIRK.
A [iropos d'I nité (Suite.). 1 1:$
Variations musicales sur le Motif « Brefs et Décrets » 120
l.e Rythme et le Mètre (Suite.) 12!)
I>e Neume-Temps rythmique devant la Critique 128>
Le Rythme des Mélodies grégoriennes, par J. Artigarum . 132
l^remièrt Si/inphonie d'Orgue, par L. Vierne. 136
A PROPOS D'UNITÉ
(Suite,)
11. Circonstances qui ont provoqué les Brefs et les^Décrets relatifs au plain-chant . [Suite.)
4. Le Décret du 26 avril \ 883 avait été envoyé à tous les Evêques. Il était, dit Mgr Lans, « ample en explications, clair et [)récis dans ses décisions, officiel par les formes. Aussi fit-il une impression profonde ». Il semble même qu'il aurait dîi couper court à toute discussion ultérieure, rallier tous les suffrages et toutes les aspirations pratiques autour de l'Edition préférée et recommandée par la Sainte Eglise, en un mol apporter à tous la paix dans l'unité.
A l'étranger, il en fut assez généralement ainsi.'
Mais en France, non.
La France devint le théâtre, sinon tout à fait unique, du moins principal, d'une résistance tantôt inconsciemment, tantôt expressément, ton jours habilement organisée. « Edition scientifique » opposée à « Edition émanant de l'Autorité »: tel fut le mot de la situation. « Telle est, dit Dom Guéranger, la perpétuelle distraction du gallicanisme, que toujours et avec une incompréhensibleassurance, il se posera,
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d'égal à égal, en face de l'Eglise romaine. » Donc l'attitude de résistance s'affirma de plus en plus ; et bientôt la science, pour fortifier ses positions, s'adjoignit des auxiliaires dont il eût été plus honoi'able pour elle de se passer.
Bref, dès 1889, on vit se développer progressivement une coalition étrange où marchaient de front, pêle-mêle, Tarcliéologie, le commerce, le chauvinisme, le snobisme et... la politique. Quelle fête pour la presse, même pour certaine presse catholique qui souvent ne fut guère plus édifiante que l'autre ! Quels torrents de récriminations, d'invectives et parfois de basses injures à l'adresse de l'Edition dite « étrangère » et de son éditeur, de la Cour romaine, de la Sacrée Congrégation des Rites et du Souverain-Pontife lui-même ! On fit tant et si bien que le gouvernement français crut devoir se mettre de la partie et faire agir auprès du Saint-Siège son ambassadeur le comte Lefebvi-e de Béhaine. Après de longs pourparlers, celui-ci écrivit donc à M. Develle, ministre des Affaires étrangères, à Paris :
Home, le l'J octobre 1893.
... Vdtre Excellence n'ignore pas les polémiques iudentes... entre les partisans de la notation dite médicéenne et l'Ecole sacrée du véritable chant grégorien... Divers laits ténioigni'iit qu'ici même, dans l'entourage du Pape, notamment au séminaire du Vatican, les détracteurs des livres do ilatisbonne sont nombreux...
... Dès le début des polémiques... (déc. i889), Léon .\I1I a spontanément protesté contre la pensée que le privilège pouvait être exploité de façon à porter préjudice à notre librairie. /
... Le Saint-Siège n'a jamais songé à imposer aux Evoques, etc. A cet égard le communiqué officieux de YOsscn . Rom. (4 août) est aussi explicite que possil)le,
... Le Préfet des Rites, le cardiii.il Aloysi Masella, m'a .iffirmé et autorisé à affirmer... que les Uilcs ne faisaient aux Evéques aucune obligation de conscience de préférer les livres édités par M. J'ustel à lots autres dont ils aimeraient mieux faire usage, cornme tel est le cas à Rome même, où les éditions médicéennes ne sont à l'heure présente — vingt-cinij ans a|)rès le Décret de 18()8 et dix ans après le Décret de 1889 — employées que dans trois églises.
... Le Saint-Siège n'élèvera aucune nbjection si M. le ministre des Cultes recommande à tous les Evèques de France, de nos colonies et pays de protectorat, ainsi qu'aux Supérieurs de toutes les missions de nationalité française, de ne pas faire usage des livres liluigiqucs de la maison Pustet.
Peu de jours après il écrivait encore :
Rome, le 28 octobre 1893.
... Les déclarations officielles et formelles que j'ai reçues du Saint-
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Siège équivalent en fait comme en droit, pour la Fiance et ses colonies, à ['annihilation de ce qu'ordonne implicitement le Pape dans le Décret d'avril 1883.
La décision prise par l'Evêque de Nevers est assurément fort regrettable (1); mais elle n'infirme pas la valeur des déclarations du Saint- Siège...
... Le Secrétaire d'Etat m'a répondu que la chancelleine pontificale n'aurait à élever et n'élèverait aucune objection contre les mesures que nous jugerions nécessaire de prendre afin de sauvegarder les intérêts du commerce français.
Et entin le ministre des Gnllos envoyait, trois mois après, le communiqué suivant {Circulaire n" 617) aux Evêques de France :
l'aris, le 19 janvier 1804.
Monsieur l'Evêque,
... Le gouvernement de la République ne pouvait demeurer inditîérent aux inquiétudes du commerce français. En prenant connaissance des deux rapports de M. Lefèbvre de iJéhaine, vous verrez que la chancellerie ponlificalc se défend avec autant de netteté que d'énergie d'avoir jamais songé à imposer aux Evêques l'usage de ces livres.
... De ce qui précède, vous conclurez, j'en ai la ferme confiance, que les membres de notre épiscopat ont tout intérêt à prendre acte des indications si explicites que le Saint-Siège nous a fait parvenir par .M. Lefèbvre de Bèhainc, et qui donnent au clergé de Frcince la faculté de ne pas nuire au commerce de notre pays en faisant usage des livres liturgiques édités en Allemagne.
E. Spullek, Ministre des Cultes.
C'était le triomphe, n'est-ce pas? et les adversaires de l'Kdition oflicielle pouvaient sans doute entonner l'hymne national de leur victoire; contre l'Eglise romaine?...
Eh bien! non.
Six mois plus tard, Romf' publiait le Décret Ouod S. Augustinus, qui venait remettre toutes choses en place.
Nous avons donné intégralement le texte latin de cet acte officiel dans notre numéro de novembre et sa traduction française dans celui de décembre 189H. Il est néanmoins à propos de le résumer aujourd'hui et d'en mettre en lumière les passages qui vont plus spécialement à notre sujet.
Le Décret rappelle d'abord très brièvement ce qui a été fait par l'autorité des Pontifes romains au sujet du chant ecclésiastique depuis saint Grégoire le Grand, plus particu-
1. Cette appréciation, d'ordre plutôt politique, dut sembler peu compromettante, vu qu'antérieurement la décision prise par Mgr l'Evêque de Nevers lui avait mérité les félicitations de Rome.
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lièrement depuis le Concile de Trente, et plus particulièrement encore depuis le milieu de notre siècle. Les circon stances qui ont motivé les Brefs Qui choricis el Sacrorum concentuumy sont rappelées, et les passages de ces Brefs concernant l'approbation de l'Edition officielle et traduisant les aspirations dos papes Pie IX et Léon XTÏI vers V unité du chant liturgique y sont cités textuellement. Vient ensuite un court historique des circonstances qui ont motivé le Décret du 26 avril 1883, avec citation de la réponse faite aux vœux du Congrès d'Arezzo, depuis « Vota seu postulata»/]Vi^({\i'h. « neque amplius diaquirpiidum ésse. »
Donnons in extenso le reste du Décret :
Cependant en ces dernières années, pour diverses causes, on a vu les anciennes diflicultés renaître et même de nouvelles controverses s'élever, dans lesquelles on a entrepris d'infirmer ou de contester entièrement l'authenticité et de l'édition et du chant qui y est contenu.
Il s'est trouvé aussi des personnes qui ont conclu, de ce que les Papes Pie IX et Léon XIII avaient très vivemçnt recommandé l'uniformité du chant ecclésiastique, que tous les autres chants, précédemment en usage dans les églises particulières, étaient absolument interdits.
Pour éclaircir ces doulrs et dissiper toute ambiguïté à l'avenir, Sa Sainteté remit le jugement de cette aflairc à la Congrégation ordinaire de tous les cardinaux préposés aux saints Rites, lesquels, réunis en séances les 7 et 12 juin dernier, ayant examiné derechef tout ce qui se rapporte à la question et mûrement pesé ce qui s'était produit de nouveau, rendirent à l'unanimité la sentence suivante : « Les disposUions contenues dans le Bref de Pie IX, de sainte mémoire, Qui choricis, du 30 mai 1873; dans le Bref île N. T. S. P. le Pape LconXUI, Sacrorum concentuum, du 13 novembre 1878; et dans le Décret de la Sacrée Congrégation des liites du 26 avril 1883, doivent être observées.»
On le voit, rien n'est changé à l'état antérieur. L'Eglise maintient ses vœux et maintient ses tolérances en maintenant purement et simplement ses actes officiels des vingt et une années précédentes. Les difficultés et les obstacles suscités par le caprice humain peuvent retarder, mais ne sauraient arrêter l'acheminement vers la réalisation des désirs de l'Autorité. Celle-ci, tôt ou tard, doit avoir le dernier mot, pour le plus grand bien de tous et de chacun.
Mais ce qui doit attirer notre attention, c'est la manière dont le Décret s'exprime au sujet des tolérances que maintient l'Autorité :
En ce qui concerne la liberté, pour les Eglises particulières, de conserver uil chant légitimement introduit et encore
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employé, la même Sacrée Congrégation décida de renouveler et d'inculquer le Décret rendu dans la séance du 10 avril 1883, par lequel elle exhortait vivement tous les Ordinaires des Lieux et tous ceux qui emploient le chant ecclésiastique à adopter, dans la sainte Liturgie, l'édition susindiquée. afin d'observer l'uniformité du chant, bien que, suivant la très prudente manière d'agir du Siège apostolique, elle n'impose pas cette édition à chacune des Eglises.
Remarquons bien que la restriction n'est qu'une incidence dans la phrase principale et qu'elle est basée sur une pure raison de haute prudence.
Et maintenant, vous tous qui voudriez voir rapporter les Décrets qui vous gênent, dites-nous, à la lumière de ce que nous avons cité dans nos articles A propos d'Unité, si vous croyez sincèrement qu'une édition postérieure au Décret de 1883, comme l'est par exemple celle de Solesmes, doive être rangée dans la catégorie des éditions qu'on ait pu ou qu'on puisse « légitimement » introduire ; et partant si une telle édition est admise à bénéficier de la tolérance accordée par l'Autorité, c'est à- dire à être employée, non point exceptionnellement et passagèrement, comme beaucoup d'entre nous ont cru et croient encore pouvoir le faire, mais essentiellement, quotidiennement, à titre d'édition unique et totale (1). Dites-nous enfin si c'est en faveur d'une édition de ce genre qu'on est en droit de rêver ïiinité, si c'est vers cette édition qu'on doit « marcher la main dans la main par la même voie » et orienter le grand œuvre de la restauration du chant liturgique...
Revenons au Décret: sa conclusion, est celle-ci:
Un rapport fidèle de tout cela ayant été fait par le soussigné, préfet de la S. C. des Rites, à N. T. S. IV le Pape Léon XIII, Sa Sainteté approuva, confirma et ordonna de publier le Décret de la Sacrée Congrégation, le 7 juillet 1894.
On peut bien dire encore du Décret de 1894, comme de celui de 1883, qu'il est « ;unple en explications, clair et précis dans ses décisions, or.'iciel par ses formes »,et qu'il aurait
1. Le Décret (de 1894) suppose que les éditions non of/iciellefi par lui tolérées ont été « légitimement introduites » et sont « encore en usage ». On ne saurait donc plus en introduire de nouvelles, eussentelles tous les mérites imaginables, sauf celui d'être « la seule authentique et légitime ». (Chanoine J, Didiot, Le Chant de VEglise latine p. 120
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dû couper court enfin à toute discussion, rallier tous les suffrages, apporter à tous la paix dans Viinitê.
Hélas ! nous devons constater au contraire que depuis 1894 la voix de l'Eglise n'a pas été chez nous mieux écoutée qu'au paravant. L'opposition n'a point désarmé. A consulter certains échos, on se croit à laveilledevoircapitulerl'Autorité...
Mais, en revanche; la pauvre science humaine est on train (le se prendre à ses propres filets. INous avons, aujourd'hui, vingt systèmes scientifiques, tous opposés les uns aux autres, et chaque jour en voit éclore un nouveau. Hors de « la voie sagement tracée » par l'Autorité, le |)lain-chant se meurt vraiment des coups que lui portent tour à tour ses très doctes restaurateurs. Et pour avoir voulu marcher seule, la superbe science nous mène tout droit à la lour de Babel.
Pour le philosophe qui n'a point boutique sur la rue et n'est pris à l'engrenage d'aucune aventure commerciale, il est profondément instructif de contempler le gâchis où nous pataugeons à plaisir et de voir la science en train de se prouver à elle-même qu'elle eût mieux fait de se soumettre et d'obéir aveuglément en utilisant ses énergies dans le sens qu'avait indiqué l'Autorité.
Quoi qu'il en soit, ne soyons point inquiets pour l'avenir: c'est à l'Eglise, encore une fois, que restera le dernier mot. Elle a vu bien des résistances plus troublantes encore que celles de l'heure actuelle; et ces résistances-là scsont éteintes devant son inaltérable patience. D'ailleurs la Providence sait parfois lui venir en aide à point nommé.
Pendant près de deux siècles, on a vu. paj exemple, le gallicanisme faire ses délices de la profession et de l'enseignement des quatre articles de 1G82 — de môme qu'aujourd'hui (s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes) bon nombre de séminaires, sous le fallacieux prétexte d'initiation au vrai chant de l'Eglise, font étudier et pratiquer par les jeunes clercs un chant tout autre que celui que veut TEolise, un chaot dont l'Eglise a formellement répudié le principe fondamental par ses Décrets de 1883 et de 1894. — Le Concile du Vatican réduisit à néant les quatre articles en définissant l'infaillibilité pontificale. Or, pendant qu'il préparait sa définition, certaine presse française tendait une main coupable à certaine presse allemande, et des deux côtés du Rhin franco-allemand on se préparait à mener une campague monstre contre le dogme en question aussitôt qu'il
l'aVENIK i)E LA MUSIQUE SACRÉE H9
serait proclamé. Mais la Providence en avait disposé tout autrement: car, le jour même où le Concile mettait le sceau H son plus grand acte, la France déclarait la guerre à l'Allemagne ; et le lendemain la presse oublia le dogme pour parler batailles; et quand les jours de batailles furent passés, il était trop tard pour baver contre le Concile.
Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne faudra point d'aussi dures leçons pour résoudre pratiquement la question du chant ecclésiastique et pour ramener à la pure obéissance ceux qui se sont laissé un instant égarer par des rêveries, des coteries ou des fumisteries. Le jour où seulement deux ou trois Evêques de France auront jugé que le moment estenfinvenu d'obtempérer aux désirs de l'Eglise, ils seront suivis avec enthousiasme par une phalange compacte d'hommes désintéressés qui sont las des querelles présentes et soupirent après un avenir de paix et d'union. Et quand un éditeur français intelligent entreprendra de .nous confectionner une bonne petite édition française de ce Chant romain officiel que l'ennemi s'obstine à appeler « le chant de Ratisbonne », les récalcitrants, qui très pharisaïquement avaient pris pour perchoir l'intérêt du commerce national, n'auront plus aucune apparence d'objection à formuler.
Allons, messieurs les éditeurs liturgiques de France, l'heure est propice de renier un peu votre passé. En 1897, vous avez encore, d'un commun accord (1), signé un mémoire rédigé sous l'inspiration de qui vous savez dans le but d'obtenir de Rome, par l'intermédiaire du gouvernement français, telles ou telles choses impossibles, entre autres l'abrogation de certains Décrets réputés gênants. Il y aurait mieux à faire aujourd'hui : il s'agirait de vous rappeler que le privilège de l'éditeur de Ratisbonne doit finir sans retour le 31 décembre 1900; ou, mieux encore, de profiter dès maintenant du généreux désistement de privilège que dès 1892 (sinon plus tôt) M. Pustet consentit de lui-même en faveur de la France et dans l'intérêt de la cause catholique. Sans doute le souvenir qufâ nous rappelons est amer : car l'abnégation de l'éditeur étranger donna à vos levées de boucliers uncertaiji caractère sur lequel il serait discourtois d'insister. Mais les jours ont passé là-dessus : sans trop grand préjudice pour l'amour-
1. Il serait pourtant injuste de généraliser : car, par exemple, nous savons de source sûre que M. Mingardon de Marseille refusa de signer le mémoire en question.
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propre il est possible, aujourd'hui^, de se ranger au parti du bon sens.
Et nous tous, fils aveuglément soumis à l'Eglise, qui, plus encore que les ergoteurs de la science, sommes en Franco légion, réjouissons-nous de savoir qu'en droit les querelles plain-chantales sont depuis longtemps tranchées par l'Autorité, et appelons de nos vœux lo jour où elles le seront aussi de fait. Ce jour viendra, nous n'en saurions douter.
Bomf est mère et maîtresse : tout ce qu'elle fait est bien. {A suivre.) A. Gabert.