‹ La science [musicale] grégorienne; revues diverses, 1898-1908Chapitre 72 sur 127 · VARIATIONS MUSICALES SUR LE MOTIF « BREFS ET DECRETS · texte numérisé non relu

VARIATIONS MUSICALES SUR LE MOTIF « BREFS ET DECRETS

En juillet 1894, un prêtre néerlandais, Mgr Lans, écrivait les lignes suivantes dans une brochure que nous avons plusieurs fois citée (i) :

Nous n'attachons pas la moindre importance aux prédictions puisées principalement dans des journaux français et reprises par leurs confrères, même par des journaux néerlandais. A los en croire, le Saint- Siège serait à la veille de retirer son privilège h. l'imprimeur, de révoquer les Décrets, de rendre aux Evêques une liberté sans limites, de préconiser l'édition des RR. PP. Rénédictins de Franco, etc., etc. Tout cela, d'après les journaux, sera bientôt un fait accomfjli! Pour nous, nous ne le croyons pas, et nous préférons attendre dans lo calme les décisions de liome. Elle saura parler à son heure.

Or, c'est à cette heure même que Rome parlait, et, peu de jours après, le Décret Qiiod S. Aiigustinus était promulgué et envoyé à tous les Kvêques de l'univers catholique.

Aujourd'hui la situation est pareille et les prophètes de 18!)9 copient ceux de 1894. Le 7 juillet dernier nous recevions de l'un de nos correspondants étrangers la communication suivante;

On a mis en circulation le bruit que la S. G. des Hitos ne fait ([u'attendre l'expiration du privilège de Pustet se torrainanl le ;H décembre 1900, pour abandonner complètement la question du plainchant, ou bien, d'après une autre version, pour préparer avec le temj)s une nouvelle édition de plainchant basée sur les recherches do Doni Pothier.

Remarquons que cette communication n'est qu'un écho de ce qui vole de bouche en bouche dans certains milieux où la résistance reste à l'ordre du jour. Et il est à supposer que les

1. Abbé Lans, Dix ans après le Décret Romanorum Pontificum, p. 79.

l'avemr de la musique sackée 121

bruits de 1899 auront le sort de ceux de 1894 : notre correspondant, qui est aux sources, nous l'affirme d'ailleurs dans la suite de sa lettre et conclut par ces mots : « Rome est plus tenace que ses ennemis. » De fait, il est inouï, d après les gens experts en la matière, qu'un décret romain d'ordre général ait jamais été rapporté. Nous pouvons donc vraisemblablement répéter en 1899 ce qui s'écrivait en 1894 : << Rome saura parler à son heure, » si elle le juge utile.

Nous avons étonné certains lecteurs quand, dans notre numéro de juin (p. 86), nous avons parlé « du zèle plus ou moins irréfléchi de cer^-aines congrégations religieuses ^ pour des formes de chant qui ne sont point celles que veut l'Eglise. Mais pardon, chers amis: il nous semble que l'Eglise catholique, les Congrégations romaines et le Souverain Pontife sont au moins aussi sacrés que les Congrégations religieuses que nous avons visées. Or, donc, si certains religieux se permettent de critiquer ce que fait Rome, de jeter, au nom d'une science qui est loin d'avoir fait ses preuves, le discrédit sur les actes officiels des Congrégations romaines, d'adopter une ligue de conduite en opposition avec les désirs formels du Souverain Pontife, nous ne voyons point du tout pour quel motif nous devrions faire le silence là-dessus, pourquoi il nous serait défendu, sinon de désapprouver, au moins de constater ce qui existe. Car enfin il se passe autour de nous des choses étranges ; et, pour notre part, nous nous étonnons plutôt qu'on les laisse s'accomplir tranquillement, qu'on ne les relève pas, qu'on ne les cite pas au tribunal d'une critique charitable si l'on veut, mais juste et impartiale.

Ainsi, nous avons en ce moment sous les yeux un volume de la Paléographie musicale de Solesmes, comprenant l'étude intitulée: Le Cumus et la Psalmodie. Or, c'est pour nous un vrai déplaisir de constater que le but de cette étude semble être de disqualifier systématiquement l'Edition officielle. A tant faire que de chercher querelle, au nom du Cursus, à ce qui n'est point selon la version des manuscrits (lisez : selon la version de Solesmes), on pouvait attaquer ^oz^^es les éditions modernes et les citer à tour de rôle pour les mettre en contradiction avec le type préféré. Mais non, c'est contre l'Edition officielle seule qu'on s'acharne : dès la page 72 de l'étude précitée, la parallélisme s'établit entre la « version des manuscrits » et la version dite « de Ratisbonnc », de façon à mettre toujours cette dernière en fausse posture ; et cela sepoursuit, à jet plus ou moins continu, jusqu'à la page 204. Gageons que

122 l'avemu de la MISIOUE sacuée

les abonnés de la Paléographie musicale, au lieu de semblables parallèles illustrés par de la prose monacale, auraient préféré recevoir ce qui avait été promis : des fac-similés phototypiques de vieux manuscrits...

Et voulez-vous, chers lecteurs, avoir une idée de la prose en question? En voici un spécimen (p. 152) :

« Et maintenant, en face de ces faits écrasants pour la version médicéenne, que deviennent toutes ces raisons d'art, de grammaire, d'accentuation, de facilité pratique, d'autorité palestriniennc que l'on invoque et que l'on fait miroiter, devant les yeux de la foule naïve, en faveur de ces tristes produits d'une époque de décadence et de ruine pour le plain-chant? L'analyse impartiale vient de nous révéler leur véritable valeur intrinsèque.

« La vérité, c'est que cette mélodie psalmodique, au point de vue de l'art, est une caricature grotesque de la vraie psalmodie romaine ; au point de vue grammatical, une négation absolue des règles les plus rationnalles d'adaptation des paroles à la musique ; au point de vue pratique, un fouillis inextricable de difficultés, car elle les multiplie manifestement en multipliant les leçons. La vérité, c'est que cette mélodie psalmodique, et elle n'est pas la seule, n'est qu'une pauvre martyre à laquelle le réformateur fait endurer le supplice du chevalet; il la distend, la démembre, la brise, la torture, la broie sans pitié jusqu'à ce que mort s'en suive. S'obstiner à rendre responsable l'immortel Palestrina de cette œuvre déplorable, c'est io desservir gravement, et non ajouter un nouveau titre de gloire à son nom : s'il est vrai qu'il en soit l'auteur, il ne nous reste qu'à nous souvenir qu'Homère lui-même eut ses heures de sommeil et à jeter un voile discret sur cette défaillance d'un grand génie. »

Ecrite au mois d'avril 1895, cette page venimeuse attaque violemment et directement les Décrets pontificaux de 1883 et de 1894. Elle fut jugée sévèrement à l'étranger (nous reviendrons là dessus). En Fiance, on l'accepta tout naturellement et l'on cj'ia : « Bravo ! la science ! »

Mais il est peut-être à propos de citer ici ce qu'un ami nous écrivait tantôt de l'Isère : « Curieux tout de même, que ce même Ordre de Solesmes, qui, par la jjlume de Dom Guéranger, écrasa les liturgies locales pour y substituer la liturgie romaine, travaille inconsciemment aujourd'hui à repousser le plain-chant romain, par l'oigane de Dom Pothier et de ses collaborateurs! » et de ra|)peler aussi cette conclusion d'une note parue le 4 mai 1895 dans la Semaine lieligieufie de Périgueux : « En résumé, D. Guérangera tout fait pour lamenerla France à Vunilé de la Liturgie, telle que la voulait l'Eglise romaine, mère et maîtresse de toutes les Eglises ; et les iils de D. Guéraiiger, sans le vouloir peut-être, ont tout fait pour éloigner la France de ï unité du chant litur-

l'avenir de la musique sacréb 123

gique, telle que la veut l'Eglise romaine, mère et maîtresse de toutes les Eglises. »

Puisque le chapitre est commencé, parlons encore des Congrégations religieuses. Le 8 juillet, un de nos correspondants nous écrivait :

A propos du Décret de 1894, un chaud partisan de Solesmes prétend qu'on a trompé Léon XIII en lui faisant signer un acte tout autre que celui qu'on lui avait lu (1). Parbleu 1 ce décret est gênant...

Les RR. PP. de Solesmes font une active propagande, aidés par la Congrégation des Prêtres de la Mission ou Lazaristes.

Vous devriez bien, en expliquant le Décret de 1894, faire observer qu'il défend iinplicUement l'introduction du chant de Dom Pothier.

Malgré les Décrets, malgré les nombreuses critiques, malgré l'avis de tout le monde qui trouve que le chant monacal n'est pas pratique, malgré les trois Evêques qui l'ont condamné, les Lazaristes se sont fats les apôtres de Solesmes et ont introduit l'édition bénédictine dans presque toutes leurs maisons et séminaires; à ma connaissance, il l'ont fait adopter à leur maison mère de la rue de Sèvres à Paris, à Dax, au berceau de Saint- Vincent de Paul, aux séminaires d'Angouléme, d'Evreux, de Carcassonne, de Montpellier, de Marseille, d'Alger, de Constantine, etc., etc. A propos de Constantine, où Mgr Laferrière avait adopté l'Edition officielle, aussitôt ce prélat mort les Lazaristes y ont immédiatement remplacé le chant romain par l'édition de Solesmes.

Est-ce qu'il ne se trouvera pas une revue ayant le courage de signaler et de flétrir cette campagne des Lazaristes"?

L'un d'entre eux me disait tout récemment : « Le Décret de 1894 nous gène, surtout à l'étranger. > — Etc., etc.

Flétrir, ce n'est point à nous de le faire. Signaler, nous le faisons d'autant plus volontiers que cela jette un peu plus de lumière sur la situation faite chez nous à la question musique sacrée. Et que de choses nous signalerons encore avant qu'il soit longtemps !

Mais ne perdons point de vue les Lazaristes : car à leur sujet nous recevons souvent de piquants renseignements.

Il y a deux mois, un ami nous apportait un numéro de revue musicale sur lequel un correspondant avait écrit la note suivante : « Les Lazaristes ont forcé la main à l'Evèque de... pour l'adoption des livres de Solesmes. » Peu de jours après, un prêtre du diocèse indiqué, très lié d'ailleurs avec les Lazaristes (ce qui nous empêche de le nommer), nous adressait ces lignes :

1. Toujours la vieille manie, hypocrite et vingt fois condamnée, d'en appeler du Pape mal informé au Pape mieux informé. C'est trop vieux jeu pour réussir encore.

124 l'avenir de la musique sacrée

Permettez-moi de vous soumettre une observation : à mes yeux, // faut prendre corps à corps le Polhiérisme (sic) et en montrer les erreurs certaines pour les combattre; il faut montrer en quoi il est grégorien et dilîère ou ne diffère pas des chants adoptés et approuvés par la S. C. des Rites; il faut établir combien il est fâcheux de voir une Congrégation, celle dos Lazaristes, abuser de sa situation dans quelques petits et grands séminaires pour y faire prévaloir les livres et les enseignements de D. Pothier et... lancer ensuite dans les paroisses de prétendus réformateurs qui apportent le trouble dans les campagnes.

A la date du 8 juillet, un autre prêtre nous écrit les passages suivants dont nous tempérons un peu la verdeur pour les maintenir dans la tonalité. Il s'agit de méfaits grégoriens commis dans une ville que nous ne nommerons pas.

C'est l'œuvre des Lazaristes qui se sont faits partout, je ne sais pourquoi, les commis voyageurs de l'édition bénédictine. Ils ont fait la même chose à N. (autre ville) : au grand séminaire ils cherchent à embaucher les séminaristes. Mais cela ne mord guère : la majeure partie de la communauté reste indifférente à la question. Alors ils ont monté la tête à un certain abbé X, soi-disant maître de chapelle de la cathédrale, d'ailleurs aussi ignorant en musique qu'en plain-chant, et l'ont expédié à... pour y apprendre le chant bénédictin et, à ^on retour, le faire exécuter à la cathédrale.

La lettre est bien plus longue et contient une loulc de détails très mordants sur divers sujets plus ou moins connexes à la question plain-chant. Mais nous ne pouvons tout dire le même jour.

Il faut être juste: après avoir parlé si longuement des Lazaristes, nous devons bien faiie commémoraison de deux ou trois autres (Congrégations. Citons donc le fragment suivant d'une lettre du 12 juillet :

Les Assomptionnistes en général (cela fait tache sur leur belle œuvre delà Bonne Presse) et quelques séminaires dirigés par les Sulpiciensfont campagne avec Solesmes : par exemple à .Vvignon, à Orléans, à Rodez, etc.

A Rodez, on avait organisé un congrès dans l'espoir de forcer la main au cardinal Bourret. Or, le Cardinal répondit : « Apprenez à bien chanter, mais gardez les livres que nous avons. > Le Cardinal étant mort, on est revenu à la charge auprès de la nouvelle administration diocésaine qu'on a gagnée, et l'on a vite introduit l'édition bénédictine dans les séminaires.

Il y a encore les religieux de la Congrégation de Marie ou Marianites qui introduisent également la même édition dans leurs maisons et écoles,

[A suiv7'e.) A. Gabert.

l'avenir de la musique sacréf. 125

Page 1