III. Encore des documents . (Suite
Nous avons signalé dans notre numéro de septembre, p. 137, l'existence de neuf documents officiels autres que ceux sur lesquels nous avions précédemment basé notre argumentation .
Nousaurionsdûy ajouter encore lus approbations spéciales des livres choraux, délivrées par les censeurs romains, et sans lesquelles le Rituel, le Missel, le Cérémonial des èvêques et le Pontifical \\Q sauraient bénéficier de l'authenticité canonique.
Les éditeurs français et étrangers l'ont vite compris: car, depuis assez longtemps, ils ne publient aucun de ces livres sans avoir au préalable obteau l'approbation de Rome. C'est ainsi, par exemple, que les Missels et les Rituels des maisoDs Marne et Desclée renferment les chants authentiques de la S. Congrégation des Rites.
Or, remarquons bien que ces approbations portent toutes que les diverses éditions de ces livres liturgiques devront être tout à /ail conformes aux éditions typiques, prœsertim
18G l'aveniu j)i<: la musique sacrée
oLOAD CANTUM ad novmam Decreti 2Q april iSSS. En effet, d'après le Décret, ces chants du Rituel, du Missel, du CeVemonial des èvêques et du Ponlifical sont absolionent obligatoires pour toute l'Eglise latine (1) : chose qu'on paraît ignorer en nombre d'églises et de monastères.
Voilà des faits qui mettent une fois de plus en évidence et confirment pratiquement les intentions, les désirs, les volontés de l'Eglise au sujet du chant liturgique. Peu importe d'ailleurs que tel éditeur qu'on nous signalait naguère en soit encore, pour éluder des ordresformels et s'épargner aussi longtemps que possible des frais de remaniement, à écouler son édition de 1850 ou 1852 de l'un des livres liturgiques ci-dessus indiqués ; dans le cas où le renseignement serait exact, il ne prouve qu'une chose, c'est que l'éditeur n'est pas en règle. Si le tirage de son ancienne édition a été aussi considérable qu'il voudrait le faire croire, il eût mieux fait d'en jeter les restes au pilon dès le moment où Rome donnait des ordres : certes! trente années de vente avaient dû le dédommager déjà suffisamment.
Revenons à notre sujet.
Le 20 décembre 1878, c'est-à-dire peu de jours après la
i. Deux remarques importantes :
a) Dans le Directoriuin Chori, livre liturgique officiel, toutes les intonations des antiennes, des hymnes, etc., sont conformes à l'I'Mition typique.
b) Lo chapitre xxvii, 4''"^ livre, du Cxrciiwnialc Episcoporwn a été entièrement refondu dans le même sens.
Après avoir donné le chant festival etférial des oraisons, lo chapitre xxviiconclut ainsi: « Il n'est fait aucune mention dans ce livre des tons pour les Evangiles, les Epîtres, les Capitules, les Antiennes, etc., parce qu'il y a des livres qui traitent au long de ces matières, tel que le Pontitical romain, le Rituel romain, le hireclorium chori et autres semblables, dans lesquels chacun peut s'instruire,» (Lib. I, cap. xxvn, u° 3.)
A noter encore :
Le Rituel tupique contient in. extenso les chants de TOftice des Morts, du Ci)n(îteor, des processions de la Purilication, des Rameaux, des Roga'Jons et du T. S. Sacrement.
Le Pontifical typique contient les chants les Ordinations, des Consécrations d'égliie, etc.
En bonne rùgle, toutes les églises du monde catholique sont tenues, par les Décrets de 18H3 et de 1894, à exécuter ces chants uiiii^ueuicnt d'après les éditions typiques.
Et pourtant combien rares sont les églises où l'on observe ces prescriptions!
l'aVENIK de I.A MlISiyUE SACKÉF. 487
publication du Bref Sacroriim concentu]iim^ Mgr l'Evôcfue de Grenoble demanda à la S. C. des Rites. si Védition de chant qri'gorïpn, cori'igée et publiée sous les auspices de Pie IX de S. M., par les soins de la S. C. des Rites, était recommandée de telle sorte qu'il y eût quelque nécessité morale de la choisir et de l'adopter, au cas où l'on viendrait à rejeter l'édition de Grenoble, dont le chant est altéré et s'éloigne sensiblement de la tradition. .'":
La S. C. des Rites, sur le rapport du secrétaire, jugea a propos de répondre :
Consultez le Bref apostoliqae et le Décret de la S. Ç. des Rites.
Voici d'ailleurs le texte officiel de la consultation :
Demum petiit utrum editio Cantus Gregoriani sub auspiciis sa. me. Pii Papœ IX, curante Sacra Rituum Congregatione, emendati et evulgati^ ita commendetur, ut adesset aliqua moralis nécessitas eam eligendi et amplectendi, si forte abjiceretur cantus mixtuseta traditione devins, qui usque modo in Dicecesi Gratianopolitana adhibetur.
Sacra vero Rituum Congregatio,referente subscripto Secretario, ila rescrihere censuit : Detur Brève Apostolicum una cum Deireto Sacrée Rituum Congregationis.
Et cette réponse fut accompagnée de la copie des deux Brefs de Pie IX et de Léon XllI avec le Décret du Cardinal Bilio. — Car, môme avant iceux de 1883 et de 1894, il y avait déjà des documents officiels établissant ce que les autres ont formulé avec plus do précision et d'énergie. Le Décret du Cardinal Bilio, du 44 avril 4877, constatait déjà l'opposition faite aux désirs de Rome et déclarait à cet égard les intentions du Saint-Siège.
La réponse faite à Mgr l'Ëvèque de Grenoble « en dit plus qu'une simple réponse aflirmative. Celle-ci aurait pu faire croire que jusque-là il existait un doute réel; or, cela même est prévenu dans la réponse. Lisez et jugez. Lisez les Brefs des Souverains Pontifes, écoutez leur vœu et leur recommandation l'aile eu termes si pressants, et jugez si une volonté si haute et si sacrée ne doit pas avoir d'autre force que celle qu'il plairait aux fidèles de lui reconnaître gratuitement (4 j ».
On cite encore une réponse analogue faite par le pape
1. V. labrocliure : Le Congres (VArezzo ou les Droits monarchiques du Sainl-Sii'ge enfuit de Liturgie et de Chant d'église.
488 l'avenir de la musique sacrée
Pie IX au cardinal archevêque de Toulouse. « Le vénérable archevêque demandait humblement à Sa Sainteté s'il pouvait conserver dans son diocèse le chant toulousain actuellement en usage. Le pape répondit: Non expedit... non licct. Il ne convient pas... il n'est pas permis (1) . »
En 1885, Mgr l'Evèque de Périgueux soumit un doute à la S. C. des Rites. Dans le po^tulatum on objecta que, d'après les opposants, le Décret de 1883 semblait reposer sur un faux supposé historique, attendu que Palestrina, contrairement à l'énoncé du Décret, n'aurait pas collaboré au graduel mcdicéen (2). Et on demandait si dans ce cas il fallait néanmoins tenir compte du Décret de 1883. Les conclusions du postulatum étaient celles-ci :
4° Requiriturne, ut valeat aliquod decreturo S. R. C, ut reperiatur scriptum in authentica coUectione (3).
2° Si aliqui errores historici in praiJictum decrelum 26 april 1883 irrepsissent, auctoritasejusdem decreti essetne invalida ?
3° Décréta circa cantum gregorianum remanentne certa et in pleno vigore conscrvanda ?
Et voici quelle fut la réponse de la S. G. des Rites: Décréta S. Rituum Congregationis a Swnmo Pontificn con-
firmata o7nnino servanda.
Notandum. Cantus gregoriaaus juxia approbatam edi-
tionem Roma^ jamdiu usu viget, ideoque nulla opus est
prœscriptione aut hortatione ut introducatur, pront in aliis
diœcesibus ubi nondum introductus fuit.
Plus tard, en 1887, les manuels de chant de Périgueux (alors édition de Dijon) étant épuisés, l'administration diocé-
1. V. l'opuscule : Le vrai Chant Romain, par M. l'abbé Chaminadc.
2. Le docteur Kaberl a prouvé très clairement, ce nous semble, la collaboration de Palestrina au Graduel niédicien. — V. sa brochure : J. P.-L. Palestrina et le Graduel romain officiel.
Il est vrai que Palestrina nioui'ut avant d'avoii- achevé son (ruvre. Elle fut continuée par ses disciples Felice Anerio et Francesco Soriauo qui achevèrent le (îraduel. Ce Graduel fut imprimé chez Médicis, par ordre de Paul V: Cum cantu l'auli V Pont. Max.jitssu reformato. C'est ce même Graduel, tant incriminé, ({ui fut approuvé par Pie IX en 1873 et par la S. C. des Rites en 1883 et en 1894.
3. Il a été expliqué, dans notre n" de juillet 1899, pourquoi en 1885 le Décret /iowauo/M/H Pontificum ne fî^urait pas encore dans la collection Gardellini : VAppcndix V des Décréta authentica (de janv. 1878 à nov. 1887) n'avait pu paraître encore.
l'avenir de la musique sacrée 189
saine con?ulta la Nonciature de Paris pour savoir ce qu'il y avait à faire : la Nonciature répondit: « Consultez !a S. G. des Rites. » Le cliarg'é d'affaires du diocèse de Périgueux s'adressa oClîpiêii sèment au Secrétaire de la S. C. des Rites : celui-ci affirma que la S. C.,«Goiisultée ofliciellement. répondrait qu'il y avait lieu d'adopter l'Edition officielle. Mgr l'Evêque, après tanl de JJrels et de Dét;rots, ne crut pas qu'il fût nécessaire de consulter officiellement, et, suivant son droit, il imposa l'Edition romaine.
Plus tard encore, dans ses deux visites ad limina, on 4894 et eu 1899, il fut félicité par N. T. S. P. le Pape et par le Cardinal-Préfet de la S. C. des Rites. Il dut môme l'être une autre fois encore, vu que dans sa lettre au P. Bogaerts (v. notre n" de septembre 1899, p. 159) il écrivait: « Ces jours-ci, le Souverain Pontife, notre grand Pape Léon XIII, nous félicitait pour la troisième fois, d'avoir déféré aux désirs du Saint-Siège en adoptant dans notre diocèse le plain- chant ol'iiciel de la S. C des Rites. »
En 1883, le Synode diocésain de Nevers décida l'adoption de l'Edition oflicielle. Ce fut pour le Cardinal Bartolini, Préfet de la S. C. des Rites, l'occasion d'adresser à Mgrl'Evêque de Nevers la lettre suivante, qui fut rendue publique dans le Synode de 1884. (1).
« J'y ai rencontré (dans le VP Synode) le Décret de la S. C. des Rites, et parcouru à ma grande satisfaction le Statutum secundian, les mesures propres à faire adopter dans le diocèse l'Edition parue d'après les ordres de la S. C, chez son imprimeur le chevalier Pustet do Ratisbonne. Dans cette édition l'imprimeur n'a pas inséré le moindre produit de ses connaissances personnelles du chant liturgique; il n'a fait qu'exécuter — admirablement, il est vrai — l'œuvre matérielle. Du reste, aucun imprimeur en Europe, y compri,
1 11 ne faudrait point croire pourtant que, même dans le diocèse de Nevers, tout marche au gré de l'autorité. Un ami nous écrit, en effet, les renseignements suivants que nous livrons sous toutes réserves :
« Le clergé de Nevers a tellement été excité par les pothiéristes qu'il a fini par considérer plus ou moins comme lettre morte la décision du Synode diocésain. A riicurc aclucllc, le diocèse de Nevers ne sui guère, dans son ensemble, l'Kdition officielle.
<( .le crois savoir que, dans ses lettres à Mgr l'Kvèque de Périgueux, Mgr l'Evèque de Nevers s'est plaint plusieurs fois des menées pothiéristes. Finalement, il a dû être débordé. »
190 l'avenir de la musique sackée
ceux de la France, n'avait répondu à l'appel du Saint-Père ni voulu prendre part à rexocution de cette entreprise.
« Ils s'y prenaieijt donc maladroitement en France, ces nombreux imprimeurs, cette foule de prêtres séculiers et réguliers, ces laïcs, qui, par une mesquine rivalité de nationaux (1), se sont montrés, au Congrès d'Arezzo surtout, les adversaires de l'édition authentique de la Congrégation des Rites, sous le prétexte qu'ils avaient retrouve le vrai chant de S. Grégoire le Grand dans les archives de l'antiquité. Aujourd'hui encore les plaintes des récalcitrants n'ont pas cessé : pendant le mois écoulé, parut à Paris une brochure écrite par M. A. Super et attaquant par l'insulte et le calomnie la S. G. des Rites. Est-ce faire œuvre de catholicjue que d'agir ainsi? La rivalité entre partis engendre de gi-ands maux! Aussi Votre Grandeur a-t-elle, dans son Synoih; de Nevers, fourni un moyen fort ofticace d'avoir raison du mal, en déclaranl qu'en témoignage de respect filial et de soumission au Saint-Siège on supprimerait, dans l'église cathédrale de Nevers, dans les séminaires et à la maîtrise, les livres de chant en usage, pour les remplacer par les livres imprimes à Ratisbonne sur l'ordre et par les soins de la (iongrégation des Rites. »
Naturellement, à Nevers (comme on l'a fait partout en France depuis 1883 et comme on continue à le faire) on mit en circulation le bruit que Rome reviendrait sur ses décisions, se désisterait, rapporterait ses décrets, etc. Or, en 1893, Mgr l'Evêqucde Nevers, accomplissant son pèlerinage ciinomque ad limma Apostoionwi, traitait spécialement, dans son lia /)po7-t de visite fait à Sa Sainteté, cette question du chant liturgique ; de plus il en entretenait longuement Son Em. le Cardinal Masella, préfet de la S. G. des Rites. Et le Cardinal Préfet le félicitait vivement d'avoir si tôt acquiescé aux désirs formels du Saint-Siège et l'assurait que l'autorité liturgique n'annulerait point le Décret du 26 avril 1883; qu'il n'y avait donc pas à se préoccuper des bruits contradictoires semés à dessein par des esprits malintentionnés.
Vers la même époque, Mgr l'Evoque de Tournai recevaitla
1. Au moment où nous écrivons ces lii^nes, nous recevons d'un religieux élianger une lettre dont nous croyons bonde signaler le passage suivant :
« J'ai montré les numéros 8 et 9 de votre llevue à un GonsuUeur du Saint-Oi'ficc. Il s'est réjoui de rencontrer parmi les Français des liéfcnseurs énergiques et convaincus du principe d'autorité. Le nationalisme , ajoutait-il, c\U rhércsic de la France.
l'avenir de la musiqul; sacbée 191
même assurance, en réponse à des menées belges de même nature. Mgr Ponzi, substitut de la S. G. des Rites, eut l'occasion de lui écrire: « Nous ne pouvons qu'engager Mgr l'fîvêque à maintenir avec fermeté la réforme qu'il a introduite en adoptant le chant grégorien d'après l'édition de Ratisbonne. Qu'il n'attache pas d'importance à ce qui a pu se faire et se dire à Rome à l'occasion du centenaire de saint Gré^^,oire... Le Saint-Siège demeurera toujours d'accord avec ce quil a établi et ne se démentira jamais lui-même. » Pour finir, un dernier Confirmatur, venu de Rome.
Les Solesmiens, les archéologues renforcés, les admirateurs passionnés de la musique palestrinionne font sans cesse appel au Règlement pour la musique sacrée édicté par la S. Congrégation des Rites, le6 juillet 189i. Ils n'ont pas assez d'éloges pour ce Règlement, ils se pâment on le commentant, ils ne jurent que par lui, en quoi, du reste, ils ont raison, puisqu'il nous vient de Rome, mèro et maîtresse de toutes les Kglises.
Ils ont le tort pourtant — soit dit par parenthèses — de mépriser absolument le Décret de 1894. Car ce Décret, bien plus important que le Règlement, a été publié le même jour que celui-ci par la môme Eglise romaine et envoyé en même temps à tous les Evêques.
Mais passons, et revenons à notre Règlement. Comment se fait-il que Messieurs les récalcitrants ne nous aientjamais cité le numéro deux de la deuxième partie àx\ Règlement? {Instructions pour encourager V étude de la musique sacrée et pour en empêcher les abus.) W est pourtant bien suggestif ce petit numéro deux! Le voici : « 2" Les Evoques obligeront leurs clercs à l'étude du plain -chant/*?/ qiion le trouve spécialement dans les livres approuvés par le Saint-Siège. »
Il est clair, d'après les renseignements de notre § III (v. aussi n" de septembre) — et pour n'être point fastidieux, nous ne citons qu'une faible portion de ceux que nous avons sous la main, — que le Saint-Siège, après avoir affirmé son droit et déterminé le but à atteindre, maintient son droit et poursuit son but suivant un plan sagement tracé; qu'il reste constant avec lui-môme; qu'il ne reviendra pas sur ce qu'il a établi.
1/œuvre d'unification pressentie par le Concile de Trente, entreprise par Pie V, reprise par Pie IX, continuée par
192 l'avenir de la musique sacrée
Léoa XIll, reste telle qu'elle a été formulée très expressément par les Décrets de 1883 et de 189i. Elle a rencontré des obstacles, elle en rencontrera d'autres encore : malgré tout elle suit son chemin. L'Eglise prend patience et attend que de stériles expériences suivies d'amores déceptions aient instruit ceux qui se croient plus sages qu'elle. Mais elle aura le dernier mot.
Tout récemment, un éditeur de Paris nous affirmait qu'en tel diocèse de France (que nous ne désignerons pas) il serait question d'adopter un jour venant l'Edition officielle. Or, chers lecteurs, vous serez surpris comme nous l'avons été si nous vous disons qu'en ce diocèse on pratique un peu partout la très archéologique édition de Soles mes. Il est donc des expériences qui instruisent.
Le temps est un grand maître : laissons le faire son œuvre. Des jours viendront où le spectacle de la pure et simple obéissance devenue plus générale nous consolera de celui des contradictions et des luttes présentes auxquelles tant d'hommes de valeur usent malheureusement et presque en pure perte le meilleur de leurs forces vives.
••" {A suivre.) A. Gabekt.
LE RYTHME DU CHANT LITURGIQUE
{Suite) .