‹ La science [musicale] grégorienne; revues diverses, 1898-1908Chapitre 79 sur 127 · II. Quelle était la nature de ce rythme · texte numérisé non relu

II. Quelle était la nature de ce rythme

11 est incontestable d'après le témoignage des Pères du iv' siècle, qu'au moins à partir de cette époque, sans remonter plus haut, le rythme était pratiqué dans le chant ecclésiastique et que môme la psalmodie, qui fut toujours le chant le plus usuel, n'en était pas dépourvue.

Mais en quoi consistait ce rythme? Faut-il croire, comme quehiues-uns le prétendent, qu'il n'était autre que le rythme de la parole, ou encore, que ce rythme était hase sur l'accent tonique?

Et d'abord, les chants de la liturgie étant pour la plupart composés sur des textes en prose, ils ne pouvaient emprunter au texte un rythme que celui-ci ne possédait pas. Et pour ce qui est de l'accent, les auteurs de l'époque nous enseignent que l'accent consiste dans l'acuité ou la gravité des sons, ce qui constitue le melos, tandis que l'art du rythme est tout

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entier dans les nombres, înelos autem est actiis acuti aut gravions soni; sed rythmice est ars omnis in numeris. (Martianus Capella, De nuptiis Philulogiœ, 1. III et IX, Ed. Teubiier, pp. 65, 362, 363.) « Le rythme, continue le même auteur, est donc une composition formée de temps sensibles et disposés suivant une certaine proportion, un certain ordre.» (Loccit.)

Saint Augustin dit également : « On appelle rythme cette partie de la musique qui s'occupe de la longueur et de la brièveté, de diu et non diu, c'est-à-dire, comme il l'explique lui-même, des temps longs et des temps brefs. » {De musica, 111,1; I, 8.)

Nous ne saurions attacher une trop grande valeur à l'autorité de saint Augustin qui, d'après les meilleurs maîtres et selon l'avis de Bossuet, est le génie le plus universel et le plus fécond qu'aient vu les siècles. Saint Augustin ne fut pas seulement un grand évêque et un profond théologien; c'était aussi un maître habile dans toutes les sciences de son temps, qu'il avait étudiées dans les écoles les plus célèbres de Carthage et de Rome, avant de les enseigner lui-même à Milan, Il avait de plus un attrait tout particulier pour la musique, car, en dehors du traité spécial qu'il y a consacré, il revient constamment sur ce sujet, dans sa correspondance, dans ses Confessions, dans son Commentaire sur les Psaumes et dans ses divers livres. (V. entre autres :i)e Trinitate, de Ordine, de Origine animai humanae, de Doctrina Christiana, de Civitaie Dei.) 11 ne se borne pas à en parler d'une manière vague et générale, mais il entre dans des détails précis et décrit exactement la matière et la forme des instruments en usage à son époque. (Inps. 32, 42, 56, 80, 150.)

Mais, ce qu'il regarde comme le plus essentiel dans la musique, c'est le rythme, d'accord en cela avec les hommes les plus illustres de l'Antiquité (V. Plutarque, De musica, 21); et dans les six livres qu'il a écrits sur la musique, il ne s'occupe que du rythme, bien qu'il eût l'intention de composer plus tard six autres livres sur l'harmonique ou le melos. (Ep. 101, Memorio episcopo.)

Il avait commencé ce travail à Milan, pendant qu'il se préparait à recevoir le baptême et quand il venait à peine de quitter sa chaire de rhéteur, ayant eu soin de consulter ceux de ses amis qui s'occupaient de semblables études. {Retract. ^ I, 6.) Cet ouvrage est donc le reflet de la science musicale de son siècle; il est d'ailleurs pleinement d'accord avec la doc-

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trine rythmique des autres auteurs contemporains et de ses devanciers.

Or, quelle idée saint Augustin nous donaet-il du rythme ?

« Supposons, dil-il à son disciple, à la fin du premier livre, que quelqu'un frappe des mains en mesure, îinmerose plaudat, de manière à ce que l'un des sons battus ait la durée d'un temps et l'autre celle de deux temps, ce que nous appelons pied ïambique, et que l'on continue à joindre ainsi une suite de pieds semblables; puis, qu'une personne danse à ce son, c'est-à-dire, en faisant mouvoir ses membres suivant les mêmes temps, ne pourrez-vous pas nommer cette mesure des temps, fnodulum tempormn, c'est-à-dire ces intervalles de mouvement qui alternent dans le rapport du simple au double , soit dans le battement des mains que vous entendez, soit dans cette danse que vous voyez; ou au moins ne serèz-vous pas charmé par cette proportion rythmique que vous sentez, bien que vous ne puissiez dire de quels nombres est formée cette mesure, «m/ saltem delecterU numerositale quam sentias, tametsi non possis mnneros ejusdimcn- Honis edicere ?

A quoi le disciple répond : « Ce que vous dites est bien vrai: car ceux qui connaissent ces nombres ou rythmes les perçoivent dans le battement des mains ou dans la danse et les nomment aisément; ceux qui ne les connaissent pas et ne peuvent les désigner par leur nom, ne nient pas cependant qu'ils ne leur occasionnent un certain plaisir.

« Eh bien ! conclut le Maître, dissertons avec l'aide de la raison sur ces intervalles de temps qui nous charment dans le chant et dans la danse. » {De Musica, I, 13.) 'p^4^""

Telle est la conclusion du premier livre, tel est le but déclaré du traité De Musica, où il n'est nulle part question de rythme de la parole ou de rythme basé sur l'accent. Car, dit plus loin saint Augustin : « C'est cette succession de pieds ayant une égale durée que les Grecs appellent rijt/une et les Latins nombre. Le rythme, c'est-à-dire le nombre, est appelé ainsi parce qu'il se déroule dans une suite de pieds déterminés et, si l'on y entremêle des pieds dissonnants, — ou de mesure différente, — il est défectueux. Illud pedibiis certis provolvitur , peccatiirque in co si pedes dissoni misceantur. » {Op. cit. ,\ll, 1.)

« N'approuvez-vous pas. dit-il encore, que l'on mélange les pieds, tout en observant l'égalité? Ilhid nonne approbas alias

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aliis pcdes, œqualitate se.mata, esse miscendos? Qu'y a-t-il de plus agréable à l'oreille que cette variété dont elle est charmée, pourvu que l'égalité ne soit pas violée? — Je l'approuve assez, répond le disciple. — Eh bien! les pieds de même mesure ne sont-ils pas ceux qui occupent le même espace de temps? — C'est très vrai. — Quand donc vous trouverez des pieds qui ont le même nombre de temps, vous pourrez les associer sans blesser l'oreille. Quos ergo inveneris pedes totidem temporiim, sine auriiim offensionè contexes (II, 9.) Ainsi, l'on peut mêler avec raison le dactyle, l'anapeste et le spondée ; car non seulement ils sont égaux par le nombre de temps, mais encore par la manière de les battre ; puisque, dans tous ces pieds, le levé a la même durée que le frappé. » (11,11.)

Dans le sixième livre, saint Augustin revient encore sur ce principe d'égalité qui est essentiel au rythme.

« Puisque la raison, dit-il, trouve sa jouissance à évaluer la durée desiGm\)s, temjmrummomenta,et à combiner les nombres à son gré, qu'est-ce qui nous délecte dans cette proportion perçue par les sens? Est-ce autre chose qu'une certaine similitude et l'égalité de la mesure dans les intervalles, cv?^z/aiiter dimensainiervalia?he pyrrhique,le spondée, l'anapeste, le double spondée nous charmeraient-ils, si ces pieds ne se divisaient pas en deux sections égales? Quelle beauté y auraitil dans l'ïambe, le trochée, le tribraque, si la partie la plus petite du pied ne divisait pas la plus grande en deux parties d'égale dimension? Et pourquoi les pieds de six temps ont-ils plus de grâce et de douceur, si ce n'est parce qu'ils peuvent se diviser de deux façons, soit en deux parties égales, ayant chacune trois temps, soit en deux sections qui offrent entre elles le rapport de simple à double, dont la plus grande contient deux fois la plus petite et se trouve divisée par elle en deux fractions égales?

« Et dans l'assemblage des pieds, soit que cette succession se poursuive librement à l'infini, comme dans les rythmes, soit qu'elle ait une limite déterminée comme dans les mètres, soiljqu'elle les divise en deux membres qui concordent d'après une certaine règle, comme dans les vers, est-ce autrement que par l'égalité que le pied peut s'associer avec le pied, qua quadam alla rc, nisi Mqualiiate, pes pedi amicus esl! » (VI, 10.)

« Si maintenant nous élevons nos regards plus haut, n'y

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trouvons-nous pas l'égalité suprême, inébranlable, immuable, éternelle? Le temps ne s'y trouve pas, parce qu'il n'y a pas de changement; mais Dieu façonne, ordonne et modifie les temps à l'image de l'éternité. C'est sur ce modèle qu'il règle les mouvements du ciel et des corps célestes, assujettissant les jours, les mois, les années, les lustres et toutes les révolutions des astres aux lois de l'égalité, de l'unité et de Tordre. »(YI, H.)

Dans son traité De l'Ordre, saint Augustin n'enseigne pas une doctrine différente. « La raison, dit-il, s'aperçut que les sons ne lui offraient qu'une matière sans valeur, à moins qu'ils ne fussent informés par la mesure certaine des temps et une sage alternative d'acuité et de gravité : Nisi certa dimcnsioîie temporum,et acuminis gravitatisquemodérata varie tate soni fîgurarentiir. Elle reconnut que cela se trouvait en germe dans la grammaire, où, en examinant les syllabes avec une attention soigneuse, elle avait appelé pieds et accents les modifications du son. Et comme il était facile d'observer que les syllabes brèves et les syllabes longues étaient répandues dans le discours d'une manière à peu près égale, elle essaya de réunir et d'arranger ces pieds avec ordre ; et d'abord, guidée par le sentiment, elle forma de petites sections qu'elle appela césures et membres. Et pour que les pieds ne courussent pas au delà de ce qu'elle pouvait juger, elle fixa une limite après laquelle ils reviendraient, rcverterentur : ce fut l'origine du mot vers. Quand les pieds n'avaientpas de limite déterminée et qu'ils se suivaient cependant dans un ordre rationnel, elle nomma cet arrangement rythme, ce qui n'est autre chose que ce que nous appelons nombre en latin.

« La raison comprit que les nombres régnaient sur le rythme et sur la modulation et leur donnait toute leur perfection; elle étudia leur nature avec le plus grand soin et reconnut qu'ils étaient divins et éternels, principalement parce que c'est avec leur aide que toutes les choses célestes avaient été disposées, » {Deordine, lib. Il, cap. 14.)

On remarquera que saint Augustin se garde bien de confondre les deux parties constitutives de la musique. Il di.stingue d'une part les accents, qui consistent dans l'acuité ou la i^ravité du son et donnent naissance au melos, de l'autre \es pieds, ou mesure certaine du temps, ([ui sont les éléments du ri/thmc. Dans tout cela, il n'est fait aucune allusion au

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rythme libre ou rythme de la parole, que saint Augustin n'aurait pas manqué de mentionner, s'il avait été alors en usage dans le chant de l'Eglise, ce chant dont la douceur et la suavité avaient fait tant de fois couler ses larmes et qu'il se reprochait plus tard d'avoir écouté avec un plaisir trop sensible.

Citant une hymne de saint Ambroise, Deus creator omnium^ dont les vers, dit-il, sont formes de quatre ïambes et renferment douze temps, il ajoute : « Qaand on chante ces vers, l'oreille en perçoit le rythme, la mémoire le reconnaît, la voix en marque le mouvement et le sens intime se délecte. » {De musica, VI, 2-9.)

Et qu'on ne dise pas que cette doctrine ne peut s'appliquer qu'à la poésie ou au chant métrique, car, dans les passages que nous avons cités, saint Augustin a bien soin de marquer la différence entre le rythme et le mètre : « Toute succession légitime de pieds est rythmique, dit-il ; mais autre chose est d'associer des pieds qui concordent, sans fixer aucun terme à leur évolution, et c'est là le rythme ; autre chose est de joindre à cette concordance des pieds une limite déterminée d'où ils ne peuvent s'écarter, ce qui ne convient qu'au mètre. C'est pourquoi tout mètre est en même temps rythme, mais tout rythme n'est pas mètre. » (V, 1 ; III, 1.)

Pour saint Augustin, l'objet du rythme est donc la mesure certaine dos temps ; mais une succession de temps ne peut être rythmique qu'autant que les durées longues et brèves offrent entre elles une proportion déterminée et forment une suite d'intervalles égaux. Cette doctrine est, comme nous l'avons déjà vu, celle de tous lesrythmiciens de l'antiquité et nous verrons plus tard qu'elle est aussi celle des théoriciens du moyen âge.

{A suiv?'e.) J. Dupoux.

LE NEUME-TEMPS RYTHMIQUE DEVANT LA CRITIQUE

{2' article) (1),

Le principe ainsi déduit et alTirmé n'est-il pas trop absolu?

On l'a dit, on le dit encore, faute, ce semble, d'avoir suflisammeiit réllcchi aux conséquences de la plupart des raisons énoncées dans mes précédentes |)ublications.

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