‹ La science nouvelleChapitre 29 sur 106 · DES PRINCIPES · texte numérisé non relu

DES PRINCIPES

due de ce monde civil. I^a première est la religion des Hébreux, de laquelle dérive celle des Chrétiens qui est la seconde : l’une et l’autre enseignent la divinité d’un esprit libre et infini. La troisième est celle des Païens, qui croient h la divinité de plusieurs dieux composés chacun d’un corps et d’un esprit libres ; et c’est pourquoi les païens appellent Deos immortales, la Divinité qui soutient, dirige et conserve le monde. La quatrième el dernière est celle des Mahométans, qui croient ii la divinité d’un esprit infini et libre dans un corps infini ; car ils attendent en récompense de leurs bonnes œuvres les plaisirs des sens dans l’autre vie.

Aucune nation n’a cru en un Dieu tout corporel, ni en un Dieu tout esprit et non libre. C’est pourquoi les Épicuriens qui n’admettent qu’un dieu corporel soumis au hasard , et les Stoïciens qui n’admettent qu’un dieu dont le corps infini et l’esprit infini sont soumis à la fatalité, ce qui a été répété depuis par les Spinozistes, ont toujours été incapables de raisonner sur les républiques et sur les lois. En effet, Benoit Spinoza parle de la république comme d’une société de marchands. C’est pour la même raison que Cicéron déclara îi l’Épicurien Atticus qu’il ne pouvait raisonner avec lui sur les lois, à moins que celui-ci ne consentît d’abord U convenir de l’existence de la providence divine.\o\\h de quelle façon les deux sectes des Stoïciens et des Épicuriens concordent avec la. jurisprudence romaine, laquelle pose en principe l’existence de la providence divine.

Quant à l’opinion que les unions contractées sans mariages solennels par des hommes libres et des femmes libres ne contiennent aucun péché, elle est démentie par toutes les nations du monde, qui célèbrent religieusement les mariages et qui reconnaissent implicitement par Ih que ces unions naturelles sont, quoique à un faible degré, unpéché de bestialité.

Dans ces sortes d’unions, les parens, n’étant retenus par aucun lien , abandonnent leurs enfans naturels , qui se trouvent ainsi ^ privés des soins que leur faiblesse exige et exposés h être dévorés parles chiens, si l’humanité publique ou privée ne prend pitié d’eux et ne vient h leur secours ; ils grandissent sans apprendre h connaître ni la religion , ni le langage , ni aucun des ' usages humains. C’est ainsi que ces unions passagères feraient ^

82 LIV. I. — lÔTABUSSEJIENT DES l’RlNClDES.

de cc monde, anjourd’liui si riclie cl si paré de tout le luxe des arts, fruit de la civilisation , cc qu’il était dans les temps les plus reculés, c’est-à-dire une forêt sauvage et inculte dans laquelle les animaux féroces , rencontrés par Orphée , erraient dans une brutale ignorance, et où les fils avec leurs mères, les pères avec leurs filles se livraient atout l’emportement des passions les plus grossières. Socrate a essayé de prouver par des raisons physiques que ces accouplernens sont défendus par la nature , puisqu’ils répugnent à la nature humaine. Il est donc incontestable que ces sortes d’unions sont reproiiw'es par toutes les nationset qu’elles ne sont pratiquées par quelques-unes que dans lcur/)/i« grande corruption , comme cela s’est vu chez les Persans.

Pour comprendre enfin combien il est vrai que les enterremens sont un des grands principes de l'humanité , il suffit de supposer un état de barbarie dans lequel les cadavres humains demeureraient sans sépulture sur cette terre, et deviendraient la proie des corbeaux et des chiens. L'abandon des champs et des villes serait une conséquence inévitable de celte coutume brutale; les hommes, semblables à des pourceaux , iraient ramasser desglands dans la pourriture de leurs ancêtres. C’est donc avec raison que les enterremens ont été nommés, par une expression sublime, FQEDEllA GENERIS HUMAM, et que Tacite les appelle avec moins de grandeur : iuimamtatis cosimeucia. C’est d’ailleurs une opinion dans laquelle toutes les 7iations des Gentils se sont accordées , que les âmes demeuraient inquiètes sur la terre , tant que leurs corps étalent sans sépulture, 'foutes ont donc cru que les âmes ne mouraient pas avec les corps, mais qu’elles étaient immortelles , et cela nous est confirmé par Hugues Linschoten à propos des peuples de la Guinée, par Jcosta à propos des peuples du Pérou et du Mexique, par Thomas Harriot de ceux de la l’irginie, par Richard JVhitebourne de ceux de la Nouvelle- Angleterre , cl par Joseph Schouten de ceux du royaume de Siam. Nous rapporterons enfin la conclusion suivante âe Sénèque : Quùm de immortalitate loquimur, non levemomentum apud nos liabet consensus hominum aut liment ium inferosaut colentium : hdepersuasione publicâutor.

D£ L.\ MI^.THODE

De la MéUiode.

Pour lÎTADLiR complètement les principes par nous donnés k cette science, il nous reste encore à parler, dans ce premier livre, de la MÉTHODE que nous comptons employer. Celte science, avonsnous dit dans les aphorismes , doit commencer avec la matière ou le s^^et dont elle traite ; cl cependant nous nous voyons forcés d’en demander les élémens aux pierres de Deucalion et de Pyrrha, à celles d’ Amphion, aux hommes nés des sillons de Cadmus, ou du chêne de Firgile , pour ce qui appartient k la philologie; aux grenouilles d’Êpicure, aux cigales d’Hobbes, aux idiots de Grotius et aux hommes tels que nous les a peints Puffendorf, pour ce qui appartient ii la philosophie. Ces derniers, jetés sur la terre sans but et sans l'aide de Dieu, si nous eu croyons Puffendorf, étaient aussi grossiers et féroces que les géans appelés Patagons, lesquels, selon les voyageurs, habitent auprès du détroit de Magellan cl pourraient être comparés aussi aux Pohjphèmes èê Homère , dans lesquels Platon croit reconnaître les premiers pères de l’état de famille. Voilà quelles sont les bases que les philologues et \es philosophes ont données k celte science. El cependant nous voulons la faire commencer dans le temps même où commencèrent les premiers hommes; et nous voulons prendre et suivre ces hommes dans leur vie sauvage et farouche , moiitranl qu’ils ne purent être retirés de cet état de barbarie que par une idée effrayante de la Divinité; car nous avons dit dans les aphorismes que la crainte de Dieu est le seul moyen capable d’arracher les hommes k la licence effrénée et farouche. Pour retrouver la manière dont cette première pensée humaine dut se présenter aux Gentils , nous avons surmonté de grandes difficultés, nous livrant pendant vingt années aux plus pénibles recherches , cl nous efforçant de quitter les hauteurs de notre nature civilisée, pour descendre jusqu’à la nature sauvage et cruelle des premiers hommes; nature que notis ne saurions

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