‹ La science nouvelleChapitre 30 sur 106 · LIV. I. — ÉTABLISSEMENT DES PRINCIPES · texte numérisé non relu

LIV. I. — ÉTABLISSEMENT DES PRINCIPES

wotts représenter, et que nous parvenons difficilement à comprendre.

Pour atteindre le but que nous nous sommes proposé , il nous faut trouver d abord une notion de Dieu , dont les hommes , quoique sauvages, farouches et cruels,ne soient pas dépourvus. Voici comment nous croyons pouvoir expliquer cette notion de Dieu. Les hommes, désespérant de tout secours naturel capable de les sauver, cherchèrent à s’appuyer sur quelque chose de supérieur à la nature. Cette chose supérieure à la nature, c’est Dieu; et voilà quelle est la lumière que Dieu a répandue parmi les hommes. Cela nous est confirmé par ce penchant de la nature humaine , qui porte les libertins à se jeter dans les bras de la religion, k mesure qu’en vieillissant ils perdent leurs forces naturelles.

Mais ces premiers hommes, qui devinrent plus tard les princes des nations des Gentils, devaient avoir l’esprit troublé et agité par des passions très-violentes, c’est-à-dire par des joossfons brutales. Nous serons donc forcés, pour trouver l’origine de Vimage effrayante d’une divinité, qui imposa un frein et une mesure aux passions des hommes et qui les rendit humaines de brutales qu’elles étaient ; nous serons forcés, disons-nous, d’avoir recours à une métaphysique vulgaire, telle que nous l’avons indiquée dans les aphorismes; métaphysique qui fut aussi la théologie des poètes. C’est de celte pensée d’épouvante que naquit Veffort, faculté propre à la volonté humaine, au moyen de laquelle Vhomme sage et Vhomme civil mettent un frein aux mouvemens que le corps imprime à Yesprit , soit que l’un parvienne à les dominer complètement, soit que l’autre réussisse seulement k leur donner une meilleure direction. Cette puissance de contenir les mouvemens du corps est certainement l’effet de V arbitre humain et de la volonté. La volonté est donc le domicile et la demeure de toutes les vertus, et en particulier de la justice, puisque, instruite par celle-ci de tout ce qui esi juste et équitable, elle détermine tous les droits existons. Donner aux corps la faculté de faire effort, c’est leur donner la puissance de régler leurs mouvemens. Tous les corps sont les agens nécessaires de la nature, cl ce que les mécaniciens nomment puissance, force, effort, ne sont que des mouremens insensibles de

DE LA MÉTHODE

ces mêmes corps, au moyen desquels ils se rapprochent, selon la mécanique ancienne , de leur centre de gravité, ou s’éloignent, selon la mécanique moderne, de leur centre de mouvement.

Mais la nature corrompue des hommes permet k Y amour propre de les tyranniser, et les entraîne exclusivement vers leur utilité particulière ; ce qui les empêche de vaincre leurs passions ou de leur donner une direction conforme à la justice. Voilk ce qui nous porte k affirmer que l’homme dans Yétat de barbarie ne s'occupa d’abord que de son propre salut ; plus tard, il prit une femme, il eut des enfans, cl il s’occupa de s<i conservation en môme temps que de celle des familles. Parvenu k la vie civile, il prit soin de sa conservation en même temps que de celle des cités. Lorsqu’il étendit son empire sur plusieurs peuples, il s’intéressa aux nations; les nations s’étant rapprochées par les guerres et s’étant réunies par la paix, les alliances et le commerce, l’homme aima le genre humain. Dans toutes ces phases diverses, l’homme fut toujours principalement occupé de sa propre utilité ; mais il se trouva conduit par laprovidence divine, au moyen des développemens successifs de ses intérêts et des circonstances, à protéger avec justice les familles , les cités, et la société humaine enfin. Dans le monde ainsi ordonné, l’homme, ne pouvant obtenir tout ce qu’il veut, se contente de sa part dans Yutilité générale, c’cst-k-dire de ce qui csV juste. C’est ainsi qu’afin de conserver la société humaine, \i\ providence cf/râie administre la justice divine et l’établit régulatrice de toute justice d’ici-bas.

Voilk pourquoi l’une des principales branches de celte science doit être une théologie civile et raisonnée de la providence divine. Nous croyons que les philosophes ne possèdent pas encore cette science dont ils auraient pourtant grand besoin; car quelques-uns, comme les Stoïciens elles Épicuriens, ont entièrement méconnu la providence, en disant ou qu’un aveugle concours d’atomes agile et conduit les affaires des hommes, ou bien qu’une chaîne invisible de causes et d’eflets les entraîne. D’autres ne l’ont considérée qu’eu sa qualité de régulatrice des choses naturelles, d’où vient qu’ils appellent théologie naturelle la métaphysique. C’est lîi le seul allribul de Dieu qu’ils connaissent et sur lequel ils méditent, s’efforçant de le prouver par l’ordre

86 I.IV. I, — ÉTABI.IS$EME^'T DES TRlNCtPES.

pliysiquc qu’ils observent dans les mouvemens des corps, tels que les sphères cl les élémens, et considérant enfin la providence comme la cause finale des autres phénomènes naturels qu’ils ont remarqués. Et cependant le nom même de Divinité, qui fut donné à la providence, devait les amener à reconnaître sa direction dans l'économie des choses civiles , car ce nom dérive de divinari, deviner, c’esl-U-dire comprendre les choses cachées aux hommes , ou l'avenir, et les choses cachées dans les hommes, ou la conscience. Les premières sont les choses divines, et forment la première et la principale partie du sujet de la jurisprudence; les secondes, qui sont les choses humaines, dépendent de celles-lk et en forment le complément. Celle science doit donc être une démonstration de fa providence comme fait historique, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi; car ce doit être l'histoire des luis que la. providence a donneés à cette grande cité du genre humain, sans le concours ni le conseil d’aucune prudence humaine, et souvent môme d’une manière opposée k la prévoyance et aux projets des hommes. En elTel, quoique ce monde ail été créé dans le temps et dans l’espace , les luis au moyen desquelles il est gouverné sont universelles et étemelles.

Celle science trouve dans la contemplation même de la providence étemelle et infinie cerlaincs preuves divines qui lui servent k la fois de confirmation et de démonstration; car la providence divine ayant pour ministre la toute-puissance , doit expliquer ses lois par des voies aussi claires et aussi faciles que le sont les mœurs naturelles des hommes ; ayant pour conseiller la sagesse infinie, elle doit tout disposer dans un ordre parfait; ayant enfin pour but sa propre et immense bonté, elle doit diriger son ouvrage vers un bien plus grand et plus parfait que celui dont les hommes eiix-rncmes se proposent la réalisation. Dans la déplorable obscurité des commencemens des nations et dans la variété infinie de leurs mœurs, quelles meilleures preuves, quelles /)reMi;es plus sublimes pourrionsnous désirer en faveur de ce divin argument qui contient et renferme toutes les choses humaines, que celles puisées dans la spontanéité et dans l’ordre des événemens d’ici-bas, ainsi que dansleurôî/f qui est la conservation du genre humain? Ces preu-

bE LA MÉTHODE.

ves nous paraîlronl fvinineuftes fl décisives, si nous rédédiissons U la facilité avec laqiieile les choses et les Événemens sc produisent, et k la manière dont ces derniers sont amenés de fort loin, et contrairement h toutes les prévisions humaines, pour prendre la place qui leur est assignée par Dieu. Voilk les preuves qui sc présentent, au premier abord, a notre esprit en faveur de la toute-puissance divine. 11 faut ensuite les combiner ensemble, et voir comment les choses naissent dans le temps et le lieu qui leur conviennent, et comment d’autres choses attendent pour naître que leur tour et leur moment soient venus ; ce qui constitue, selon Horace, toute la beauté de l’ordre. 11 faut reconnaître dans ces faits les preuves en faveur de la sagesse éternelle. Considérons enfin, autant que notre intelligence le comporte, considérons si d’autres bienfaits divins pouvaient descendre sur nous a la place de ceux que nous avons reçus dans les occasions et dans le temps où sont arrivés ces événemens, et reconnaissons que rien ne pouvait contribuer davantage h la satisfaction des hommes, ni à détourner d’eux les malheurs dont ils sont menacés : et voilà quelles sont les preuves qui nous sont données de la bonté éternelle de Dieu. Or, la preuve continuelle que nous entreprenons de présenter, dans cet ouvrage, de la direction des affaires de ce monde jiar la providence, ressortira de ce que l’esprit humain ne peut trouver dans la série des choses possibles qu’il nous est permis de comprendre, d’autres causes aux effets du monde civil.

En se livrant à ces niédilalions, le lecteur éprouvera dans sa personne mortelle une satisfaction divine par la contemplation de ce monde des nations, dans toute sa variété et son étendue de temps et de lieux, selon les idées de Dieu. 11 pourra, en même temps, convaincre les Épicuriens que leur hasard ne peut errer follement et sans règle ; et les Stoïciens, que leur chaîne de causes par laquelle le monde est entraîné, est elle-même attachée àla volonté toute-puissante, sage et bienfaisante du Dieu très-grand et très-bon. Ces preuves théologupics et naturelles,

seront encore continuées par les catégories suivantes de preuves logiques; de sorte qu’en raisonnant ainsi de l’origine des choses di vines et humaines des Gentils, nous cTrrivcrons à ces premières causes et à ces premiers commencemens , après lesquels une

Page 1