‹ La science nouvelleChapitre 38 sur 106 · DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE

de taille moyenne , c’est-à-dire les Juifs, et l’autre comprenant les (jéans ou les fondateurs des nations des Gentils. 11 faut ensuite partager ces géans en deux espèces : l’une des fils de la terre ou des nobles, qui donnèrent leur nom à l’àge des géans proprement dit , et que Y Écriture Sainte nous peint comme des hommes forts , célèbres et puissans; l’autre appelée moins proprement des géans assigettis.

Les fondateurs des nations des Gentils appartenant à la race de Sem vécurent cent ans après le déluge ; quant à ceux qui appartiennent à la race de Japhet et à celle de Chain, ils ne parurentque cent ans plus tard , ainsi que nous l’avons déjà dit. Nous raconterons bientôt leur histoire physique , telle qu’elle nous est indiquée mais non expliquée dans les fables grecques; et celte histoire nous donnera en même temps Vhistoire physique du déluge universel.

De la llétaphyslqae poétique.

Qui nous donne Torigine de la poésie» de l'idulàtrie» de la divination et des sacrifices.

Tous les philosophes et les philologues devaient examiner d’abord ces premiers hommes stupides, insensés et horriblement livrés à la brutalité, c’est-à-dire ces géans proprement dits, afin de traiter ensuite de la sagesse des anciens Gentils. Le père Baulduc raconte dans son ouvrage de Ecclesia ante legem, que les norns par lesquels l’Écriture Sainte désigne ces géans signilient hommes pieux, vénérables, illustres; cela ne peut être entendu que des géans nobles , c’est-à-dire de ceux qui , au moyen de la divination, fondèrent les religions des Gentils, et donnèrent leur nom à rüge des géans. Les philosophes et les philologues devaient s’occuper en premier lieu de la métaphysique poétique, comme de la science qui cherche ses preuves non pas au dehors, mais dans les modifications mêmes de F esprit qui médite sur elle. Le monde des nations ayant été, ainsi que nous l’avons dit plus haut, fait par des hommes, c’est dans l’esprit de ces mêmes hommes qu’il faut en rechercher les principes. Mais la nature humaine, sur plusieurs points semblable à celle des animaux, ne peut connaître les choses que par \i\j)erception des sens; et

102 LIV. Il, — DE LA SAGESSE POÉTIQIE.

c’est pour cola que la sagesse poétique , la première sagesse des Gentils, devait se mamf ester d’abord par wno métaphysique non pas raisonnée et abstraite, comme celle des docteurs d’aujourd’hui, mais toute de sentiment telle que ces premiers honmies, incapables de raisonnement et entièrement dominés par des sens vigoureux , pouvaient la concevoir. Voilîi comment la première poésie a été une faculté naturelle de ces anciens hommes qui étaient portés parles sens, par Yimagination et par l'ignorance des causes de tout ce qu’ils voyaient, ii admirer vivement les choses qu’ils ne pouvaient comprendre. Nous voyons encore de nos jours que les Américains donnent le nom de Dieu à tout ce qui dépas.se leur faible intelligence. Tacite nous raconte que les anciens Gerniains^qui habitaient près de la mer Glaciale, croyaient entendre pendant la nuit le soleil , traverser la mer d’Occident en Orient , et qu’ils affirmaient voir quelquefois leurs dieux. Les nations simples et grossières nous démontrent, bien mieux que ne peuvent le faire les auteurs des Gentils dont nous avons piirlé , comment la poésie de ces premiers peuples a été d’abord divine; car non-seulement ils imaginaient que les causes de toutes les choses qu’ih sentaient et admiraient étaient des dieux, mais ils personnifiaient encore leurs propres idées dans les choses qu’ils admiraient. Nous avons observé que la nature des enfans participe de celle de ces premiers peuples, et que lorsqu’ils tiennent entre les mains des objets inanimés , ils jouent et ils parlent avec ces objets comme ils pourraient le faire avec des êtres vivans; de même les premiers hommes des nations des Gentils, semblables aux enfans du genre humain, donnaient la vie aux choses par leurs jiropres idées. Mais qu’ils étaient loin, ces hommes, de créer à la manière de Dieu! car Dieu dans sa parfaite intelligence connaît les choses, et en les connaissant il les crée , tandis que cesi)rcmicrs hommes , entraînés par une puissante imagination, (lonnaienl aux choses un aspect si merveilleux, {{M'euT-mêmes en étaient tout troublés. G’esl pourquoi ils furent ajipclés poètes, mot qui signifie en grec créateurs. Voilà donc qiudles sont les trois opérations que doit accomplir la grande poésie ; créer des fables sublimes cl (|iii conviennent à l'entendement du peuple; les créer capables de troubler ceux* qui pour la première fois s’en occupent; faire que l’ensemble en

DE LA MÉTAPnvSIQL’E rOÉTlQLE. 103

soit tel qu’il atteigne le but proposé, c’est-'a-dire qu’il enseigne au vulgaire à agir honnêtement. Les poètes cux-môraes ont prolité do cet enseignement. Nous allons démontrer tout ce que nous avonsavancé .jusciu’ici ; mais nous dirons, en attendant, que Tacite exprima noMement la propriété étemelle de la nature de ces choses humaines, en disant que les hommes effrayés en vain fingunt simul creduntque. Telle donc devait être \dinature des premiers auteurs de la civilisation des Gentils, alors que la foudre éclata pour la première fois après te déluge, avec un fracas épouvantable, comme cela devait arriver lors de cette première et violente secousse imprimée à l’air; cent ans environ depuis le déluge devaient s’étre écoulés pour la Mésopotamie, ei deux cents pour le reste du monde; car il ne fallut pas moins de temps pour que la terre, desséchée de l’humidité de l’inondation universelle, pût exhaler des vapeurs sèches et propres à former la foudre, avant que les géans reçussent celle première imj)ression d’épouvante. Ces géans vigoureux et robustes, dispersés dans les bois et sur les monts , là où les bêtes féroces ont aussi leurs tanières, s'effrayèrent 'àcc bruit, s’étonnèrent de ce grand effet dont ils ignoraient la cause , levèrent les yeux et aperçurent le ciel. Nous avons vu dans les aphorismes qu’il est dans ta nature de l'esprit humain d'expliquer des effets inconnus par des causes puisées dans sa propre nature; or, il était dans la nature de ces hommes robustes d’exprimer en criant et en grondant leurs passions violentes. Ils se figurèrent donc le ciel comme un grand corps animé qu’ils appelèrent JUPITEB, et qui devint le premier Dieu des gentes majores; ils supposèrent que ce corps animé voulait leur dire quelque chose, au moyen du craquement de la foudre et du bruit du tonnerre. Ils rendirent par la le premier hommage à la curiosité, fille de Vignorance et mère de la science, qu’elle procrée en ouv rant l’esprit de l’homme à Yctonnement, comme nous l’avons dit dans les élémens.

Celle disposition naturelle se retrouve encore dans le peuple qui, à l’apparilion d’une comète ou d’une parhélie ou de quelque phénomène naturel, surtout dans Yaspect du ciel, s’agite aussitôt, se sent j)ressé piir la curiosité, se livre à la recherche des causes et demande avec anxiété ce qu’une pareille chose peut signifier - Nous voyons, encore dans ces temps si éclairés et au

lOi LIV. U. — DE LA SAGESSE POÉTIQUE.

milieu de tant de savoir, le vulgaire admirer avec une sorte de respect les magnifiques effets de Yaimant sur le fer, et nous entendons affirmer que ['aimaiit est attiré par une sympathie mystérieuse et occulte vers le fer ; on fait ainsi de toute la nature un vaste corps animé et qui éprouve toutes les passions et les auxquelles nous-mêmes sommes en proie. C’est ce

que nous avons déjà dit dans les aphorismes. Mais l’esprit humain est aujourd'hui, même parmi le peuple , trop séparé des sens, trop renfermé dans les abstractimis exprimées par les mots de nos langages; \'art d’écrire l’a rendu trop subtil et celui des nombres trop spiritualisé, s’il nous est permis de nous servir de ce mot, pour qu’il puisse se représenter 1a vaste image de cette femme appelée nature sympathique. En effet , tandis que le vulgaire prononce ces mots avec la bouche , son esprit est vide; car il est dans le faux, c’est-à-dire dans le néant, et n’étant pas secouru par \mo puissante imagination, il ne peut se former cette fausse et vaste image; de même nous ne pouvons nous identifier avee la puissante et magique imagination de ces premiers Aommes, dont l’es/jnï n’était nullement abstrait, ni subtil, ni spiritualisé, mais tout enveloppé par les sens, excité par les passions et enseveli dans le corps. C’est pourquoi nous avons dit plus haut que s’il est permis de comprendre, il est impossible d’ imaginer quelles étaient les pensées des premiers hommes qui fondèrent la civilisation chez les Gentils.

Voilà donc quelle a été la première fable divine imaginée par les premiers poètes théologiens; fable plus grande que que toutes celles qu’ils ont créées dans la suite. Jupiter, roi et père des hommes et des dieux, maître de la foudre, celte fable si populaire est tellement propre à troubler et à corriger les hommes (jue ceux même qui l’avaient créée finirent par y ajouter foi, et par craindre, révérer et suivre les religions effroyables qui, ainsi que nous le démontrerons, en découlèrent. Par une faculté propre à l’esprit humain, et dont nous avons parlé dans les aphorismes avec les propres paroles de Tacite , les liommes crurent que tout ce qu’ils voyaient, imaginaient et même ce qu’ils faisaient était Jupiter, cl ils donnèrent la vie à tout l’Univers connu et à chacune de ses parties. Ceci est l’histoire civile de ce mol: Jovis omnia plena, que P/a/on crut

Page 1