‹ La science nouvelleChapitre 39 sur 106 · DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE

signifier Yéther qui pénètre et remplit tout le monde. Mais nous montrerons que dans la croyance des poètes théologiens , Jupiter ne s’élevait pas au-dessus des cimes des monrtagnes. Ces premiers hommes qui parlaient par signes supposèrent que les éclairs et le tonnerre étaient les signes dont se servait Jupiter. Du mol nuo, faire signe, ils formèrent Numen, c’est-à-dire la volonté divine , faisant ainsi usage d’une pensée sublime et digne d’exprimer la Majesté divine , car ces premiers hommes voulurent signifier que Jupiter parlait par signes, et que ces signes étaient des paroles réelles, ou plutôt que la nature elle-même servait de langage à Jupiter. Les Gentils appelèrent divination la connaissance de ce langage, et les Grecs la nommèrent Théologie, mot qui signifie la science du langage des dieux. Le terrible sceptre de la foudre échut donc en partage à Jupiter qui devint par là le roi des hommes et des dieux; il reçut on même temps deux titres ; l’un èiOptimus pris dans l’acceplion de très-fort, car chez les anciens Latins, lemot/orfîs équivalait au mol ôoraws des modernes ; l’autre de Maximus, à cause de l’immensité de son corps, qui remplit tout le ciel. Jupiter reçut enfin le litre de Soter ou Sauveur, parce qu’il ne foudroya pas le genre humain ; premier bienfait dont celuici lui fut redevable. Voilà donc \e premier des trois principes que nous avons pris pour base de cette science. Jupiter reçut ensuite le litre de Stator ou celui qui arrête , parce qu’il arrêta les géans dans leur marche déréglée, et qu’il en fit les princes des Gentils.

Les philologues latins se montrèrent interprètes bornés des faits, lorsqu’ils racontèrent simplement que Romulus ayant invoqué Jupiter, celui-ci arrêta les Romains qui fuyaient devant les Sabins.

Voilà donc pourquoi chaque natim des Gentils eut son Jupiter ; fait dont les philologues furent fort étonnés.

Les Egyptiens, poussés par cet orgueil des nations dont nous avons parlé dans les aphorismes, prétendirent que leur Jupiter Ammon était le plus ancien de tous. Ces Jupiters ne sont, pour nous, qu’autant de personnifications d’histoires physiques conservées dans les fables; ce qui témoigne en faveur de notre opinion sur Y universalité du déluge.

106 LIV. Il, — DE LA SAGESSE POÉTIQUE.

Conformément à ce que nous avons dit dans les sentences sur la formation des caractères poétiques, la poésie donna à Jupiter an caractère divin ou un caractère universel ou fantastique ; c’est à ce caractère que toutes les anciennes nations des Gentils rapportaient les choses des auspices, lesquelles devaient Être par conséquent aussi d’une nature poétique. La science poétique commença donc par une métaphysique poétique, au moyen de laquelle on admirait Dieu dans l’atlribul de sa providence; les savons en cette science furent a[ipelés poètes théologiens, ou sages qui comprenaient le laiigage des dieux moyennant les au.spices de Jupiter; ils furent aussi appelés divins, dans le sens de devins, du mot divinari qui signifie deviner ou prédire. Cette science fut aussi dite Musa, et définie par Homère comme, la science du bien et du mal , c'est-:i-dirc la divination, et Dieurévéla à Adam sa véritable religion fondée sur la défense de s’occuper do cette science. Les Grecs appelèrent Mystæ, les poètes en théologie mystique, et Horace explique ainsi savamment ce nom, interprètes des dieux, parce qu’ils expliquaient les mystères divins des auspices et des oracles. Chaque nation des Gentils eut aussi sa sibylle, et on en compte jusqu’à douze. Les oracles sont les plus anciennes institutions des Gentils.

Nous nous trouvons jusqu’ici parfaitement d’accord avec ce que dit Eusèbe sur le principe de l’idolâtrie, c’est-à-dire que les premiers hommes simples et grossiers se figurèrent des dieux, ob terrorem præsentis potentiæ. C’est donc la terreur qui est la source des religions des Gentils; ce n’csl pourtant pas la terreur causée à ces hommes par d’autres hommes , mais bien celle qu’ils se causaient à eux-mémes. En démontrant Vorigine de Y idolâtrie , nous avons aussi démontré celle de la divination, puisque toutes deux sont nées d’wn seul coup. Nous croyons que l’origine des sacrifices vient immédiatement après l’origine de l’idolâtrie et de la divination ; puisque les sacrifices avaient pour but d'obtenir aux hommes l’intelligence des auspices.

La naissance de la poésie telle que nous venons de la montrer, nous est en même temps confirmée par cette qualité qui lui est éternellement propre , et qui fait que son domaine est dans Y impossibilité croyable. Est-il possible en effet que nos corps

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soient des esprits , et que le ciel orageux soit Jupiter? Mais les poêles se plaisent encore à chanter les merveilles opérées par les magiciennes au moyen des sortilèges , disposition qu’il faut attribuer en partie à un sens secret de la toute-puissance de Dieu^ qui existe chez toutes les nations. Le sentiment qui porte tous les peuples à, rendre des honneurs infinis h la Divinité vient immédiatement de celui-là , et c’est par suite de celui-là que les poètes fondèrent les religions des Gentils.

Toutes les choses que nous avons établies jusqu’ici renversent ce qui a été dit sur Y origine de la poésie , par Platon d’abord, par Aristote ensuite , et de nos jours par Patrizi., Scaliger et Castelvetro; car nous avons démontré que par le défaut de raisonnement chez les premiers hommes , la poésie fut d’abord si sublime, que ni la philosophie, ni les arts poétiques et critiques qui survinrent plus lard , ne purent la surpasser , ni même Yégaler. Homère , en effet , est justement appelé le prince des poètes héro'iques , autant h cause de Y époque où il vécut qu’à cause de la supériorité de son mérite. Voilà donc comment la merveilleuse réputation de la science des anciens, que tous les philosophes, depuis i’/a/o» jusqu’à Bacon de Verulam, dans son ouvrage de Sapientià veterum, se montrèrent si jaloux d’égaler, s’évanouit en un instant. La science des anciens a été une science vulgaire, propre slmx fondateurs et aux législateurs du genre humain, et non pas une science acquise ei philosophique. De même que nous avons montré l’origine du caractère poétique de Jupiter, nous montrerons aussi la fausseté de toutes les interprétations mystiques et 2>ldlosophiques données par les érudits aux fables grecques et aux hiéroglyphes égijptiens. Le sens historique que ces fables et ces hiéroglyphes devaient renfermer ressortira , au contraire , de nos explications d’une manière simple et facile.

Corollaires snr les principaux aspects de cette science.

1® Nous pouvons conclure, de tout ce que nous avons dit jusqu’ici, que les hommes furent conduits à reconnaître la proridence divine par ce sens humain , éveillé dans leur âme cruelle ,

sauvage et farouche, et qui les força à recourir, dans leur misère naturelle, à un secours supérieur à la nature. Ceci est le premier principe , sur lequel nous avons établi la méthode de cette science. providence divine permit d’abord aux hommes de tomber dans l’erreur et de redouter la fausse divinité de Jupiter, maître de la foudre , afin qu’au milieu des nuages de ces premières tempêtes , et à la lueur de ces premiers éclairs , ils pussent découvrir cette grande vérité : Que la providence divine veille au salut du genre humain. Considérée sous ce point de vue principal, cette science sera d’abord une théologie civile et raisonnée de la providence, théologie qui ne fut en commençant qu’une science vulgaire appropriée aux législateurs qui fondèrent les nations , en contemplant Dieu dans Yattrilmt de sa providence, et qui fut ensuite complétée par la sagesse acquise des philosophes , lesquels démontrèrent par le raisonnement, dans leur théologie naturelle , l’existence de la providence.

2° Le second des principaux aspects de cette science la présente comme une philosophie de t autorité; si l’on prend toutefois le mot autorité dans son ancienne signification , c’està-dire comme synonyme de propriété ; car c’est toujours dans ce sens que le mot autorité est pris dans la loi des XII Tables. Il en est résulté que le droit romain civil nomme auteurs ceux dont on recevait la possession des domaines; ce mot dérive nécessairement de aÙTô;, proprius, ou sui ipsius, que plusieurs érudits traduisent par autor et autoritas. La première autorité a été d’abord divine. C'est par elle que la divinité se rendit maîtresse des géans , et les fit descendre dans les plaines et dans les grottes creusées en-dessous des montagnes. Voilà les anneaux de fer par lesquels les géans demeurèrent attachés et enchaînés à la terre , à l’endroit même où ils se trouvaient au moment où le ciel et Jupiter les épouvantèrent par l’éclat du premier coup de tonnerre. Tels ont été Titan et Prométhée enchaînés sur un rocher, tandis que leur cœur était dévoré par un aigle, c’est-à-dire par la religion des auspices de Jupiter; tels ont été les autres géans rendus immobiles par la terreur, et qui restèrent, comme le disent les Latins par une phrase héroïque , terrore defixi. Los peintres nous les repré-

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sentent en effet les pieds et les mains enchaînés par des anneaux, sous les montagnes. C’est de ces anneaux que s’est formée la grande chaîne que Denys Longin reconnaît et admire comme \».plus sublime de toutes les fables homériques ; chaîne dont Jupiter dit, en vantant sa supériorité sur les hommes et sur les dieux, que si tous les dieux et tous les hommes en tenaient un bout, et lui l’autre, il suffirait seul à les entraîner tous après lui. Les prétendent que cette c/iai«e signifie la série

étemelle des causes, avec laquelle le sort enveloppe et lie l’univers. Mais nous engageons ces philosophes à prendre garde de ne pas demeurer pris dans leurs propres liens ; car l’enchaînement des hommes et des dieux au moyen de ces anneaux, se rattache à la volonté de Jupiter , soumis , selon les Stoïciens, au destin. Vautorité humaine suivit de près Yautorité divine, et elle apporta avec elle toute l’élégance philosophique qui est une propriété de la nature humaine, telle que Dieu lui-méme ne peut la lui enlever, sans la détruire aussitôt en entier. C’est dans ce même sens que Térence dit voluptates proprias deorum, voulant par là signifier que la félicité de Dieu ne dépend que de lui-même. Horace dit encore propriam virtutis laurum, c’est-à-dire, que l’envie ne peut ôter à la vertu son triomphe; et César, par un mot que Denis Petau accuse à tort de ne pas être latin , César dit, au contraire , avec une grande élégance de latinité , propriam victoriam , pour signifier une victoire que l’ennemi ne pouvait lui arracher, l'autorité humaine n’est pas autre chose que le libre exercice de la volonté ; tandis que l'intelligence est une puissance passive soumise à la vérité. Les hommes commencèrent à constater la liberté de l'arbitre humain par ce premier point de départ des institutions humaines; c’est-à-dire, par reconnaître qu’il était possible et salutaire de mettre un frein aux mouvemens du corps, afin de les dompter complètement, ou du moins de leur donner une meilleure direction. Nous avons dit, dans la méthode, que c’est là l'effort propre des agens libres ; ce fut par suite de cet effort que les géans renoncèrent à leur vie errante, dans la grande forêt de la terre , et qu’ils s’habituèrent , au contraire, à vivre cachés et établis dans leurs grottes. Vautorité du droit naturel suivit de près cette autorité humaine , c\ rendit, moyennant

110 l.iv. 11. — DK I„\ SACE.SSE roÉTigirK.

l’occupation et ha longue possession, les lioniines seigneurs de toutes les terres sur lesquelles ils s’étaient trouvés, lorsque la première foudre éclata, et où ils étaient demeurés si longtemps établis. Voilà quelle est la source de tons les domaines du monde; et voilà quels sont les hommes peu nombreux que Jupiter aima pour leur justice {pauci quos lequus amavit Jupiter) ; mot que les philosophes ont appliqué, sans raison, à ceux qui reçurent de Dieu un naturel heureux ou une intelligence accessible au savoir. Mais le se?is historique de ce mot est, au contraire , que les hommes renfermés dans les bas-fonds et cachés dans les cavernes, devinrent les princes des gentes majores dont Jt/p?7er , ainsi que nous l’avons dit dans les apAorfsmes, est le premier Dieu. Les mêmes hommes formèrent les anciennes tnaisons nobles, <\\i\ , se partageant en plusieurs branches on familles, composèrent les royaumes cl les cités. Les Latins héritèrent de ces premiers temps certaines phrases héroïques fort belles, telles que condere. gentes, condere régna, condere urbes,'^OMï fundare gentes, fundare reejna,fundare urbes.

philosophie de l'autorité suit immédiatement la théologie civile et raisonnée de la providence ; car les /wearea ihéologiques de celle-ci sont confirmées par les preuves philosophiques et philologiques de celle-là, cl ce sont les trois espèces i\c preuves Aon\ nous avons parlé dans la ?/ieïAorfe. Ç,e% preuves nous dirigent au milieu des épaisses ténèbres de l’antiquité, et elles nous aideront à démontrer avec certitude la nature inconstante et incertaine Aq liberté humaine; c'est-à-dire, qu’elles nous permettront de donner une forme scientifique à la philologie.

III. — Le troisième des principaux aspects de celle science sera une histoire des idées humaines, dont les premières furent, ainsi que nous l’avons dit, des ûZée.v sur Dieu, que les hommes conçurent en contemplant le ciel avec les jeux du corps ; c’est pourquoi les Romains, dcans leur science des augures, appelèrent contemplari l’acte d’observer les parties du ciel, afin d’en comprendre les augures et les auspices. Ces régions divines, décrites par \e% augures dans leurs histoires sacrées, étaient appelées templa ccrli , d’où les Grecs ont probablement fait

r.OROLI.AlllES

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9sti)fy,,u,a-a el (Aa(h;,aaTa , choses divines ou sublimes que l’on contemple, mots qui furent plus tard appliqués aux choses abstraites, soit en métaphysique, soit en mathématiques.

Voilà donc Xhistoire civile de ce mot: A Jove principium, Musæ; CÀ.\.T\a. première muse, qu’//o»iére déûnit comme étant la science du bien et du mal, a pris naissance des foudres de Jupiter, et il n’a pas été difficile aux philosophes d’établir cette maxime que la piété a été la source de la science, hd. première muse fut sans doute Uranie, qui contemple le ciel aliu d’en recevoir les augures , et qui représenta plus tard Yastronomie , ainsi que nous le verrons dans la suite. De même que nous avons subdivisé plus haut la métaphysique poétique en plusieurs sciences subalternes ou secondaires, qui reçoivent de leur mère \ÿi nature poétique ; nous donnerons, dans celle histoire des Idées, les origines grossières des sciences pratiques, qui furent en usage parmi les 7iations , ainsi que des sciences spéculatives, qui sont cultivées aujourd’hui encore par les savans.

IV. — Le quatrième point de vue, sous lequel nous nous proposons de présenter cette science, sera une critique philosophique, provenant de Yhistoire des idées dont nous venons de parler. Cette critique nous mettra à même d’apprécier ce qu’il y a de vrai dans ce qui a été dit sur les fondateurs des nations , après lesquels plus de raille ans durent s’écouler, avant que les écrivains qui forment le sujet de notre critique philologique eussent paru. Celle critique philosophique nous fournira une théologie naturelle ou une généalogie des dieux, en commençant par Jupiter, telle que les auteurs des Gentils, ou poètes théologiens, durent naturellement la former dans leur esprit.

Les, douze dieux ûes gentes majores, imaginés par les poètes théologiens, à mesure qu’ils éprouvaient de nouveaux besoins et de nouvelles nécessités, forment pour nous douze petites époques, dont se compose le temps de la naissance des fables. Celte théologie naturelle nous donnera donc une chronologie raisonnée de t histoire poétique , qui remplini au moins l’espace de neuf cents ans, et qui se terminera au moment où Vhistoire vulgaire aurn succédé n\i\ temps héroïques.

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