I.NTBODUCTION
terminer ainsi. La publication à Venise d’une seconde édition de la Science Nouvelle avait été annoncée à deux reprises dHl'érenles. Le manuscrit était en la possession de l’éditeur vénitren. Les égards devenaient superllus. L’éditeur s’adressa dés lors à Vico comme à l’auteur, nnvis non plus comme au propriétaire de la Scic/tee Nouvelle, et Vico, mécontent et à bon ch’oit de tout ce (jui lui arrivait, se révoltant contre ce qu’il appelait la grossièreté et la mauvaise foi du Vénitien, lui retira son manuscrit et rompit toute négociation. Sa lierté satisfaite, il fallut trouver un éditeur, et il ne s’en présentait pas. Rentré en possession de son manuscrit, Vico le relisait sans cesse, songeant à la gloire qu’il devait tôt ou tard lui rapporter, et puisant dans cette certitude la force dont il avait besoin. Il possédait jun fonds inépuisable de ‘ pensées qu’il ne craignait pas de perdre en les déplaçant, tant il était assuré de leur réalité. En examinant son manuscrit, il ne se trouva pas satisfait de la méthode (ju’il y avait suivie, et qui consistait à remplacer certaines parties par tl’autres. 11 s’aperçut que les parties retranchées étaient nécessaires, et que les parties intercalées demeuraient étrangères au reste de l’omTage. Aussitôt il s’occupa de composer un ÜATe nouveau, sur un plan nouveau, qui tout en laissant subsister la première Science Nouvelle, y ajoutât des développemens importans. Malgré les menaces d’apoplexie, provenant des fumigations de cinabre au moyen des- (juelles Vico traitait son ulcère, le désir ardent d’exprimer enfin toute sa pensée le soutint dans cette entreprise, et l’aida à l’accomplir promptement. Son travail trouva sans doute un éditeur, quoique lui-même ne s’explique pas à ce sujet ; mais toujours est-il que la l'édaction définitive de la Science Nouvelle parut en 1751, et fut honorée de l’approbation du cardinal Corsini, alors pontife.
Si je n’ai pas parlé jusqu’ici de la vie intérieure de Vico, c’est que lui-même n’en fait jamais mention, et qu’il faut, si
Di: --IbyGoo^e
VICO ET SES ŒUVRES
Ton veut la conuîdtre, quitter ses mémoires pour ceux de . Villarosa. La vie littéraire et philosophique de Vico est close par la seconde édition de la Science Nouvelle ; Vico luimême se tait, et c’est dans Villarosa que j’ai puisé les détmls suivans.
Vico avait épousé une femme pieuse et fidèle, mais trop ignorante pour signer son propre contrat de mariage. Elle était pauvre, et elle n’apportait pas en dot l’ordre qui équivaut à la fortune. Devenue mère et tendre mère , elle ne sut pas élever ses enfans. Compagne constante de son époux, elle ne sut jamais ni comprendre ses pensées et ses peines, ni régler sa dépense , ni le soulager d’aucun soin. Aussi Vico travaillait seul, travaillait trop, et était l’instituteur de ses fils et de ses filles. Mais ce n’est pas tout que d’instruire et que d’exhorter au bien. H faut que renseignement tombe sur un terrain préparé de bonne heure ; car ni les chauds rayons , ni la fraîche rosée ne fertilisent une terre inculte. Ce travail préparatoire est l’œuvre maternelle. Dans la société comme dans la nature, la femme conserve, étend et améliore par conséquent, le dépôt qui lui a été confié ; mais c’est l’homme qui, intervenant au moment opportun, l’enrichit de ce qui lui manquait. Je dis intervenant au moment opportun ; car il perd ses dons,'s’il les prodigue hors de mesure et de propos. La nature est ime autre mère, assure-t-on, je le veux bien ; mais cette mère commet des injustices, que la mère véritable elface ou répare de son mieux, en amoindrissant les irrégularités , en comprimant les défauts, et en découvrant le germe caché des vertus quelle développe. Rien de tout cela ne pouvait être ni compris ni exécuté' par la femme de Vico, et sa famille en porta la peine. Le fils aîné de Vico était doué . d’une heureuse nature: il s’attacha fortement à son père qu’il admirait ; il s’instruisit facilement; et lorsque le vieux Vico fut devenu inhabile à remplir ses devoirs de professeur.
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IbVI
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son fils lui succéda. L’une de ses filles, faible et maladive, tie lui causa jamais que des chagrins et des dépenses. L’autre, remarquable dès ses plus jeunes années par une viva— fcité peu commune et par uhe intelligence prompte , faisait les délices de son père. Les femmes ont l’imagination püis-i santé, avait dit Vico , et il s’appliqua à développer autant tju’à cultivet- l’imagination de sâ fiUe, oubliant peut-être (pié si l’imaginatlbn des femmes est asses puissante pour les fendre presque étrangères à la féalité, trop de liens chéris les attachent à la terre poür qu’il ne s’établisse pas entre cette factilté de leur esprit èt les sehtimens de leur cœui* Une lutte toujours désastreuse. Pourquoi au contraire né pas préparer à ces natures inquiètes dont l’existence se compëse de deux époques si dissemblables, pourquoi né pâs leur préparer les ressources inépuisables de l’étude et de la méditation ? podrcjüoi ne pas leur dohneV de bonne heure des goûts sérieux qui, àl’âgè deS graveë penâéeâ, deviert-i nent des passions heureuses ! Pour<iuoi ne pas leur offrit les jouissances indépendantes des succès ? Parce que èe n’est pas la femme Bgée tpié les hommes prennent souci d’ orner, et qu’ils he Veulent cültiver dans les femmes que l’esprit capable d’ajouter aux charmes dont elles sont d^à pourvues. La fille de Vico profita des leçons de sort pèrë, et fut bientôt en état de Composer de jolis Vers. VicO Se consolait auprès d’elle des injustices du sort, èt les ënvieui qüi s’acharnaient à Contester le génie du pète, applaudissaient àVec Complaisance à ce jeunè talent ; qüi jouit pendant qUèlqüë temps d’une certaine célébrité. Mais l’éclat dont là fille de Vico fut un moment ëhtdürêè s’évartOuit bientôt; Longtemps avant la mort du vieüi philosophe, lè nom ^ Louise Vico était oublié des indifférefiS; Peut-être était-ellè morte de bonne heure, saluant par de poétitiues accens la vie qui la quittait, et laissant après elle des regrets que la poésie n’a jamais adoucis. Peut-^tre a-t-elle suivi un époux
pHiinxi-«i by Guugic
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dans îine nouvelle famille, échangé pour des énaotiona y raies les émotions convenues de l’qde on du sonnet; peut-être aTt-elle étudié la science que professait la femme forte de l’Écriture, pt art-eiip oublié l’art de composer des vers,
Mais les plus cruelles douleurs que Vico eut à souffrir lui vinrent del '^R de ses jeunes tUs. Enfant, celui-ci avait prér féré l’oisiveté à l’étude ; jeune homme, l’oisiveté fatiguant son énergie, il s'abandonna eux dissipations et aux vices, La pauvreté vicieuse conduit facilement aux fautes que la société punit, C’est ce que ’Vicp savait et ce qui le pion? geaitdans de mortelles inquiétudes. Après avoir vainement employé les exhortations et les reproches, il se décida ^ solliciter contre son fds un ordre d’emprisonnement , ou une lettre de cachet, oui l’arrachât à ses hahitndeset lui lit sentir les inconvéniens d’une vie dissipée, Je ne m’aivêterai pas ici ^ juger le mérite de la détermination de Yicq. La trace de l’ancienne organisation grecquerromaine des familles s’est considérablement effacée depuis un siècle, grâce aux doctrines dont la révolution française a été l’éT clatante expression, Ce qui est certain, c’est que Yico croyait agir en père prudent, et que sa tendresse se révoir tait contre cette prudence. Les instances de Yico auprès de la haute police avaient été favorahlentent accueillies. 11 attendait l’exécution de l’ordre qu’il avait obtenu, et il se croyait satisfait. Son fds, nullement prévenu du châ-r liment qu’il s’ était attiré , prenait quelque repos dans la chambre voisine de pelle où se tenait son père. Yico cstsayait de travailler et de fixer les pensées qui lui échappaient , lorsqu’il entendit Ic pas lourd des gendarmes gravissant sop étroit escalier. Ce bruit si peu inattendu anéantit tout d’un coup la colère et la sévère résolution de Yico. Son enfant lui apparut tel qu’il était avant que l’oisiveté eût porte ses fruits, et il éprouva ])our ce tils que lui-même ver
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INTRODUCTION
naît de pousser en prison, plus de tendresse que pour tous ses autres enfans. Sa première pensée fut de le défendre , de le sauver. Emu , tremblant , éperdu, le vieux Vico se précipita dans la chambre où était son fils, et lui cria d’une voix mal assurée : Mon fils, mon fils, sauve-toi ! Mais toutes les issues étaient gardées ; les gendarmes marchaient derrière Vico, et le mouvement passionné du pauvre père servit seulement à rassurer sa conscience que troublait le remords de sa sévérité. Il vit partir son fils avec une douleur nullement mitigée par le ressentiment, et il fut longtemps à se pardonner. L’heureux changement survenu dans le caractère de son fils, avança plus sa propre réconciliation avec lui-même que le souvenir de tous les torts de cet enfant.
Vico était un père excellent. Il assura l’existence de sa famille par les travaux les plus divers et les plus assidus. On voit clairement que le seul but dont il se préoccupait pour lui-même était la promulgation de ses Lois nouvelles ; mais à côté de ce buton aperçoit celui de faire vivre les siens. Celui-ci l’emporte sur l’autre, et chaque fois que l’occasion se présente , l’on voit Vico se dérober à ses études, pour acheter par une chanson ou par un discours la subsistance de sa famille. Il lutta toute sa vie contre la misère, et il lutta en vain, car il ne put obtenir ni la place de secrétaire de la ville, ni la chaire de jurisprudence qu’il ambitioimait. Ce ne fut que dans ses dernières années qu’il fut nommé historiographe du roi Charles de Bourbon, avec cent ducats d’appointement, et que la substitution de son fils à la chaire que lui-même ne pouvait plus occuper, le rassura contre un redoublement de malheurs. Aucune amertume ne fut épargnée à Vico, car en même temps que les souflrances de ses enfans, il eut tà supporter le dédain de ses contemporains. La pauvreté sans gloire, l’obscurité sans bien-être, tel fut son sort. Ses amis s’étaient accoutumés à le protéger comme un homme
VICO ET SES OEUVRES
(le lettres ayant cpielque talent et se laissant malheureusement aller à dt; folios rêveries. Ses ennemis le poursuivaient hautement de leurs moqueries ; le plus {p’and nombre ignoraient jusqu’à son nom. J'ai regretté la nécessité qui le força de s’appliciuer à des compositions littéraires ; et ce sont pourtant ces compositions qui lui valurent la renommée médiocre dont il jouit pendant sa vie. Vico s’efl'orçait d’introduire quelques-unes de ses pensées dans ses œuvres légères. C’est ainsi qu’à propos du mariage de D. Giambattista Filoraarino et de D. Muria-Vittoria Caracciolo, il écrivit un poème intitulé Junon à la Danse, où il exposa les principes nouveaux de sa mythologie historique ; que dans un discours prononcé à l’occasion de la mort d’Anne d’Aspremont, comtesse d’Althan et mère d’un vice-roi de Naples, il fit l’histoire de la guerre d’Espagne ; que dans une ode adressée à D. Marina délia Torre, duchesse de Carignan, il décrivit la marche de la poésie depuis l’antiquité jusqu’à nos jours ; que dans le discours prononcé à l’occasion du mariage du roi Charles et d’une princesse allemande, il rechercha les origines des Saxons. Mais ces etlbrts mêmes de Vico témoignaient de sa préférence pour les sujets scientifiques.,Il s’étonnait souvent, et avec tristesse, des éloges que ses amis lui adressaient à l’occasion de ces compositions futiles. L’un d’eux nommé Solia, lui écrivait qu’il faisait plus de cas de son discours sur Anne d’Aspremont que de tous ses écrits sur le droit et sur l’histoire. « Rien ne m’étonne plus (}ue ce jugement, répondait doucement Vico, tant il est opposé à celui qui a été jusqu’ici le mien.» Souvent il cherchait à se rendre raison de son isolement, et du déni de justice dont le monde était coupable à son égard. « Je suis né dans un temps (jui m’est contraire, disait-il, Locke et Descartes conspirent contre le partisan de Platon et le disciple du Christ. » Et cela était vrai. L’école philosophique de ce temps marchait vers la liberté, l’égalité et l’impiété.
INTtODUCTiON.
Yico qui considérait la monarchie comme la forme la plus parfaite des gouvernemens, et qui désignait l’église nomme le seul ahri contre la barbarie, ne pouvait être admis parmi les philosophes. On lui faisait une place parmi les hommes de lettres, et cette place n’était pas au premier rang. C’est un triste spectacle, que celui d’un puissaqt génie s’eflbrçanf de se suffire h lui-méine, et tantôt retombant dans le décourar gement ou le plonge l’abandon de ses contemporains,tantôt s’attachant avec transport aux marques d’intcrét ou de satis^r faction qu’il en reçoit. Un jour il écrit : « Je fuis tous les lieux publics, de peur d’y rencontrer les personnes auxquelles j’ai envoyé mon ouvrage ' ; et lorsque je ne puis absolument les éviter, je les salue à la hâte et en passant ; mais ces per:? sonqes ne me faisant aucune réponse, je me répète à moL-r même que j’ai publié moq livre dans le désert, a Une autre fois il m’écrie, « Que sa mort même ne fera pas cesser la guerre qu’on lui a déclarée.» Puis encouragé par les éloges de M. Leclerc d’Amsterdam, ou du père Giacchi , capucin et prédicateur, par la visite d’un seigneur de la cour, par la lettre d’un cardinal et par de semblables hommages, il remercie tous ses protecteurs avec effusion, il se blâme de ne pas savoir apprécier à sa juste valeur leur approbation, et se consoler par elle du dédain de la foule ; il déclare que c’est pour des hommes comme eux qu’il a écrit ses livres ; qu’il doit être heureux de leur plaire et qu’il n’aura dorénaT vant d’autre but que de mériter leur estime. Quelquefois aussi, s’élevant au-dessus de l’approbation des uns et de la condamnation des autres, puisant des forces à la véritable source qui les distribue, à la conscience de sa propre va? leur, il s’exprime ainsi : « Depuis la publication de ma O Science Nouvelle j’ai revêtu un nouvel homme, et l’aia guillon qui me portait à me plaindre de la destinée, et à
’ L« première édition de la Saienee nouvelle.
TICO ET SES GEUTKES.
« m’indigner contre la tnode du jour qui ni’est contraire, « s’est émoussé; car c’est préciséraent'à cause de moil mal- B heureux sort que j’ai eu le loisir d’entreprendre et d’ache- « ver cet ouvrage. Il me semble mêlne (et jfe voudrais ne h pas me tromper), il me semble que cet ouvrage m’a rem- « pli d’un certain esprit héroïque, ((ui ne permet pas à là « pensée de la mort de troubler mon ftme, et qui me B rend toute rivalité indifférente. Enfin je me sens établi sür a un rocher de diamant, rocher très élevé, sur le jugement a de DieUi qui rend tôt ou tard justice aux œiivres du gé-^ a niej en leur procurant l’estime des sages.#
La dédicace du manuscrit de la première Sciettbe Nouvelle coirigéci telle qu’il l’avait entoÿée à l’éüiteur vénitien j cette dédicace à un de ses amis, nous a conservé les derniers et plaintift accens du triste Vico s
AL tiBbiLÔ CàisTtA$d Padbe Domenico LudotIci Qübsti
Dell’ infelice Scienza Nüova ' Miser!
Ë Plk terra b per JtÀRB Abattvti AvAàzi
Dalla contixova tebpestosa ForTuba Agitato eu afflitto Coke a# ultimo sicuro porto Giambattista Vico Lacero e stanCo FiraLmentr ritrag&E.
Vico était parvenu à sa sdixante-quihrième année ; sa santé toujours faible , et depuis longtemps altérée par les maladies, les chagrins et les privations , lui rendait le repos de plus en plus nécessaire. Tant que ses forces le lui avaient permis , il s’était plU à travailler aü milieu de ses enfants ^ de leurs jeu* et de leurs causeries. Puis il
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INTRODUCTION
avait pris plaisir à entendre la lecture que son fils aîné lui faisait assidûment. Mais le travail et l’attention lui devinrent un jour impossibles. Le principe qui avait jadis attaqué son larynx s'était porté sur les parties osseuses de son visage et y faisait des ravages affreux ; ses nerfs, aiguisés par l’étude et par les agitations, se révoltaient contre la douleur qu’ils sentaient trop vivement. Sa mémoire s’affaiblit , sa parole devint chaque jour plus embarrassée, sa mélancolie plus profonde. Ce grand génie sommeillait en attendant la liberté. Assis dans le coin le plus reculé de la chambre où la famille s’assemblait , immobile et silencieux , reconnaissant à peine ses enfans, et ne répondant jamais que par un léger signe de tête à leurs tendres paroles , n’accueillant ses amis fidèles et empressés que par un serrement de main , cette forte intelligence semblait se séparer avec peine de l’instrument qui avait si bien secondé ses efforts. Un an s’écoula ainsi. Le cancer lui ayant dévoré un des os maxillaires et la voûte du palais, Vico pouvait h peine avaler quelques breuvages nourrissans. Aussi sa faiblesse augmenta-t-elle au point de l’obliger à garder constamment le lit. Un jour il parut se réveiller d’un sommeil profond ; il reconnut ses enfans, se réjouit de les voir autour de lui, et leur adressa de tendres discours. La joie de sa famille ne dura qu’un instant ; l’obstacle qui pesait sur le cerveau de Vico s’était porté sur la poitrine , et le vieillard ne recouvra la connaissance que pour sentir les approches de la mort. Certain de ne pas se tromper, il fit appeler en grande hâte un capucin dont il était l’ami , et U reçut avec transport les derniers sacremens ; puis il voulut revoir ses enfans et consacrer quelques momens encore à leur édification ; mais comprenant que la vie allait bientôt lui échapper, il alla audevant de ce que la mort a de plus cruel , du détachement des affections et de l’abandon des entreprises. 11 détourna ses yeux des yeux de ses enfans; il arracha de son esprit
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VICO ET SES OEUVRES. LUI
le besoin de découvrir des mystères , attendant sans impatience Tétemité dans laquelle il allait tout voir et tout connsütre. Il s’appliqua à concentrer son âme en Dieu, et à atteindre avec lui cette union qui est la mort des sens et la vie de l’esprit. Il entonna les psaumes de David qu’il continua à prononcer d’une voix de plus en plus afifaiblie. Enfin il se tut. En ce moment une grande lumière s’était éteinte ; Vico n’était plus.
Ses funérailles donnèrent lieu à un grand scandale ; la confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle Vico appartenait, devaitle porter en terre ; ses collègues de l’Université voulaient l’y accompagner et prétendaient teqir les coins du poêle. Une dispute s’ensuivit dans la cour de la maison mortuaire, et au moment de se mettre en marche , elle devint si vive que les frères de Sainte-Sophie indignés laissèrent le cadavre aux professeurs et s’en allèrent. Les professeurs de leur côté, ne pouvant enterrer lem* collègue sans le ministère du clergé, se retirèrent aussi, et le fils de Vico fut obligé de prendre sur ses épaules le coffre contenant les restes de son père et de le remonter dans son logement. Ayant eu alors recours au clergé de sa paroisse, la triste cérémonie s’accomplit le lendemain à la grande satisfaction des professeurs de l’Université, qui portèrent triomphalement le poêle.
Je n’ai pas donné l’analyse des ouvrages de Vico, et je dois expliquer les motifs qui m’ont guidée. Les traités de Vico ne présentent pas le développement successif d’un esprit ou d’une pensée. Dans chacun de ses ouvrages, Vico se proposait de tout dire ; de s’expliquer sans réticences. Après la publication de chacun de ces mêmes ouvrages, Vico s’apercevait qu’il n’avait pas achevé sa pensée, ni tiré toutes les conséquences qui en dérivaient. Il acquérait de nouvelles connaissances ; il découvrait de nouveaux aperçus, et il se remettait à l’œuvre , ^répétant ce qu’il venait de dire, y ajoutant ce qu’il venait de concevoir. Les mêmes choses
INTRODUCTION
reparaissent donc dans chacun de ses livres. Seulement, à mesure que le temps marche, et que sa pensée s’étend et se fortifie, les preuves deviennent plus nombreuses, les lacunes plus rares; son argumentation est plus serrée parce qüe lui-même est plus sûr de ses idées ; ses divers systèmes se lient et se confondent de manière à n’en plus former qu’un» large, vaste, véritablement admirable.
Si j’avais donné séparément l’analyse de chacun deS dü-= vrages de Vico, j’aurais nécessairement reproduit le défttut d’ensemble cpii nuit à leur clarté. Le lecteur eût été obligé (le décomposer ces analyses pour reconstruire avec leürs matériaux la doctrine de Vico. C’eilt été l’accabler d’un travail dont j’ai préféré me charger. J’ai donc cherché la jiensée de Vico dans chacun de ses écrits ; je l’ai pour ainsi dire extraite du chaos où elle est souvent enfouie ; j’en ai considéré ensuite les fragmens épars comme les parties d’un système , et j’ai assigné à chacun d’eüx la place qui, selon moi, lui convenait, et qui lui permettait de concourir à la construction de ce système même. Le but que je me suis proposé a été d’exposer la doctrine (joe Vico a su concevoir, mais qu’il n’a pas toujours su exprimer, et de la tirer des ténèbres auxquelles le nom seul de son auteur a été arraché jusipi’ici. L’entreprise était ditlicile, et mes propres connaissances sur les principaux sujets des études de Vico, étant trop faibles pour me fournir un secours suffisant, j’ai consulté quelques amis spécialement versés dans chacune de ces matières; j’ai recueilli leurs avis, et j’espère maintenant ne pas avoir commis d’erreurs graves.
Les métaphysiciens commencent d’ordinaire par nous entretenir de la cause première du monde , de la vie universelle, de la substance unique, du créateui’, du maître, du père, de Dieu ; ils le démontrent, ils le définissent ; ils combattent le Dieu de leurs adversaires ; ils accordent au leur
Vico ET SES teUTUES.
tel ou tel attribut, lui refusent telle ou telle fabillté. On dirait qu’ils ont longtemps vécu dans son intiinité. Ils s’é=tonnent que l’on puisse se former de Dieu une idée différente de celle qu’ilscn ont conçue. Ils accundulent les preuves, et ils ne passent à un autre sujet qü’après avoir Victorieusement établi leur opinion sur ce point. Vico procède autrement. La première question qu’il se pose se rapporte à l’esprit humain. Il est juste en effet d’apprendre à connaître ses forces avftnt de leur assigner un emploi déterminé, de rhesurer ses facultés avant de leS lancer à la d&=couverte d’un objet inconnu;
Nous ne connaissons que cé que nous avons fait, dit Vico, 1 esprit ne Connaît qu’èn créant : le critéflüm du vrai, ceit dè C avoir fait. Connaître ou savoir réellement une chose, c’est en connaître toutes les cames, dè manière à pouvoir la composer de nouveau ou la créer, comme on déduit un effét de ses causés. Le célèbre argument de Descartes ne satisfait aucunement Vico, qui arrête au premier mot le philosophe français, en lui déclarant ne pas savoir s’il pense, mais en avoir seulement la conscience. Or conscience n’est pas science , selon Vico. La conscience est le sentiment intérieur qui nous affirme telle ou telle chose, sans nous rendre compte des motifs de son assertion. Nous avons sans doute conscience de notre pensée , mais il est inetact de dire : nous savons que nous pensons, car la pensée étant le résultat et par conséquent l’œuvre de l’union du corps et de l’esprit, et cette union demeurant pour nous un fait inexplicable, un fait que nous ne pourrions Sciemment rtiproduire, la pensée, résultat de cette union, ne sera jamais créée par nous avec connaissance de cause , c’est-à-dire qu’elle ne sera jamais que l’objet de nos recherches et non pas le sujet de notre science. L’existence de Dieu ne nous étant attestée eh effet que par la conscience, faudra-t-il la révoquer en doute ou la ranger partni les fables dictées par
INTRODi;CTIO.N.
le préjugé? Vico qui admet la révélation tout entière, sans consentir même à en soumettre la moindre partie à l’examen, Vico ne pouvait souscrire à une conclusion aussi impie.
Nous venons de voir les difficiles conditions de la science et du vrai. Mais Vico n’a pas dit que rien n’était vrai , sinon ce qui était fait par nous, et cette restriction ne s’applique évidemment qu’à une vérité relative. Rien n’est scientifiquement démontré vrai pour nous , que ce que nous avons fait ; voilà ce qu’a dit Vico. Cela n’attaque aucunement la vérité de l’existence de Dieu , mais seulement la vérité de la connaissance que nous pouvons en avoir. Mais ce doute même suffirait à détruire toute religion et par conséquent toute morale. 11 faut à l’homme un point de départ déterminé, une règle invariable, un avenir assuré. Ce point de départ, cette règle, cet espoir, c’est dans la religion qu’il les trouve ; gardez-vous donc de lui enseigner qu’aucune des vérités de cette religion ne peut être scientifiquement démontrée , à moins que vous ne lui indiquiez en même temps ime autre manière de connaître , qui tout en n’étant pas scientifique, soit assurée. Quoique celte connaissance ne soit pas \Taie (c’est à la connaissance que s’applique l’épithète de vraie , et non pas au sujet de celte connaissance) elle est certaine ; quoiqu’elle ne nous soit pas démontrée par la raison , elle nous est affirmée par l’anlorité. La conscience est aussi une autorité , c’est la plus grave peut-être; c’est d’elle que nous tenons ces notions premières , qui pour n’être pas scientifiquement démontrées vraies , n’en sont pas moins absolument certaines. C’est elle qui pose les infranchissables limites du bien et du mal ; c’est elle qui tantôt murmure et tantôt proclame les grandes vérités dont les causes échappent à notre intelligence, captive dans ces entraves que l’on nomme organes.
Cette distinction du vrai et du certain , de la raison et de l’autorité occupe une place considérable dans la philosophie
vrco ET SES OECVRES. LVIl
de Vice. La philosophie , dit-il , est la science du vrai, du naturel, du nécessaire. La philologie est la science du certain , d\i convenu, de Y arbitraire. Le vrai se rapporte au général {OM aux abstractiom) ; le certain au particulier, parce que les faits qui nous sont attestés par Yautorité sont des applications particulières de lois générales. Le vrai s’adresse à Y intelligence , le certain à la volonté,; car c’est Y intelligence qui comprend la raison, ei c’est la vo/onté qui accepte l’autorité et qui s’y soumet.
De môme que l’âme est unie au corps”, de même que les facultés de l’esprit se résument dans une conscience unique, de même le vrai et le certain, la raison et Yautorité, YintelUgenee et la volonté sont aussi bien confondues que distinctes. Leur essence est différente , mais leurs fonctions se croisent et se tiennent étroitement; comme les sens sont l’occasion des idées , le certain est la porte qui mène au vrai, et l’autorité est fondée sur la raison. Les vérités métaphysiques sont au-dessus de notre intelligence , parce que ces vérités ayant pour objet des substances inconnues, nous ne pouvons remonter aux causes de ces vérités , et en déduire, comme effets de ces causes, les vérités elles-mêmes; mais les sciences métaphysiques se réflécliissent dans les sciences mathématiques qui sont les seules sciences proprement dites parce qu’elles s’appuient sur des propositions que nous pouvons vérifier, décomposer .et composer de nouveau : c’est ainsi que le vrai des lois matliématiques nous sert à connaître le certain des faits métaphysiques. »
C’est en considérant l’hommage rendu par Vico à l’autorité lorsqu’il attribue cette désignation tà la conscience , et lorsqu’il fait dépendre d’elle toutes les notions métaphysiques , c’est en considérant que selon Vico, le vrai doit toujours être pour nous d’un ordre inférieur, puisque sa condition c’est d’être notre œuvre, c’est d’après ces considérations , dis-je , que je me sens porté à avancer peut-être
INTnODÜCTION.
témérairement que , toujours selon Vico j noUs cotinaissons Dieu d’une manière certaine plutôt que vraie , d’après la voix de l’autoi ilé plutôt que d’après tes enseignemens de la raison , par l'effet de notre volonté plutôt que par les lumières dé notre intelligence; Je dirais même que le naot autorité, entendu comme Vicd l’entend, seloti la signillcàtiori étymologique de «ùrôçj qui en fait l’exiiression de cettd faculté ou de cetté puissance intime d’après la(j[uelle on est soi-même et non pas un autre , je dirais que cë mot fend d’une manière imparfaite l’idée philosophique du nioi , idée (}ue Vico confondait probablement avec la conscience, qui est la manière d’être; ou l’action ou l’effet du moi. Je crois qu’en employant le mot autorité pour désigner la source des connaissances doiit nous ne pouvons donner la rUison scieiH tilique ; Vico a donné au mot autorité le sens du mot con^ science et a voulu désigner la voix intérieure, la mens. En lisant les mots : vrai et certain, raison et autorité, intelligence et volonté ; en lisant ces mots opposés les uns aux autres t il est naturel d’accorder la place d’honneur au vrai , à la raison; à l’intelligence, et de faire suivre le certain, l’auto^ rité ; la volonté. Mais encore une fois , il ne s’agit pas ici dé la vérité absolue , de la raison éternelle, de l’intelligericet intinie; opposées à la certitude d’un fait, au commandement d’un maître, ni d’une volonté hostile à notre intelli= gence. Le vrai signifie seulement ici la chose que ncfus pouvons démontrer scientifiquement , c’est-à-dire que nous •pourrions créer au besoin , c’est-à-dire encore urte chose finie ; la raison signifie notre faculté de raisonner, ou peutêtre notre faculté de trouver les raisons ou les causes. Les faits métaphysiques sont certains, et les faits mathétuatiques sont vrais , et cela seul suffit à déterminer leciuel est le plus noble du vrai ou du certain. Je dois avouer pourtant que Vico n’est pas toujours d’accord avec lui-même, dans Ifes développeméns divers qu’il doime à cette classiticatioh.
VICO ET SES flEUTRES.