V. — Qu’ils attribuèrent k Servius Tullius le cens, base des
républiques démocratiques , cl plusieurs autres lois sur la liberté populaire. C’est en le considérant sous ce point de vue que Tacite le proclame præcipuus sanctor legum, et nous démontrerons en clTel que le cens de Servius Tullius devint la souche des républiques démocratiques ; car c’est moyennant ce cens que les arrachèrent aux nobles le domaine honitaire des
champs; ce fut ensuite pour défendre cette première victoire que les plébéiens créèrent leurs tribuns, auxquels ils furent redevables de la liberté civile. Voilà donc comment, en donnant occasion aux mouvemens el aux exigences du peuple, le cens de Servius Tullius devint la base de la république populaire des Romains. Nous avons déjà parlé de tout cela, au sujet des annotations faites k la loi Publilia, comme d’une hypothèse, el nous nous engageons k en donner plus tard la démonstration.
VI. — C’est toujours de la même manière que les Romains attribuèrent k Tarquin l'Ancien les décorations el les costumes, qui rendirent k une certaine époque la majesté de l'empire romain pompeuse el resplendissante.
VII. — Un grand nombre de lois qui furent inscrites sur les XII Tables, durent cependant n’èlre rendues qu’k une époque plus avancée. De même toutes les lois favoraldes kla liberté populaire el k l’égalité civile, qui se trouvèrent imscrilcs sur des
COROLLAIRES
tables publiques, furent attribuées aux décemvirs , parce que les décemvirs furent créés, ainsi que nous l’avons démontré dans les principes du droit universel, en vertu de la première loi écrite sur une table publique , loi par laquelle les plébéiens partagèrent avec les nobles le droit quiritaire. Nous donnerons comme une preuve de ce que nous avançons ici, l’interdiction portée par les décemvirs contre le luxe grec des funérailles ; tandis que les Romains ne purent connaître ce luxe, et par conséquent l’imiter, qu’à l’époque de leurs guerres avec les Tarentins et avec Pyrrh us, c’est-à-dire après l’abolition des décemvirs. Cicéron observe que cette loi se trouve rapportée en latin, avec les paroles mêmes par lesquelles elle a été rendue à Athènes.
Vin. — Dracon, l’auteur des lois écrites avec dusang,esl placé, selon Yhistoii'e grecque, à l’époque où Athènes était gouvernée par les grands, c’est-à-dire au temps des aristocraties héroïques, h' histoire grecque nous raconte qu’à cette même époque XesHéraclides étaient répandus dans toute la Gréce,cl même <lans YAttique, ainsi que nous l’avons dit dans la table chronologique. Ces Jléraclides se concentri'rent plus tard dans le Péloponnèse, et formèrent le royaume de Sparte qui a été sans nul doute une république aristocratique. Or, nous croyons que ce Dracon ou Dragon ne fut pas autre chose que l’un des ser/jcns des Gorgrones , lequel , cloué sur le bouclier de Persée, signifiait Yempire des lois. Ce bouclier punissait sévèrement ceux qui le regardaient , en pétrifiant ; et l’on disait que les lois • de Dragon étaient écrites avec du sang , parce qu’elles étaient aussi sévères que les lois appelées par V Écriture Sainte, leges sanguinis. Minerve s’armant de ce bouclier, prit le nom de A0r,vr,, et les Chinois, qui écrivent aujourd’hui encore au moyen des hiéroglyphes, prennent un dragon pour t enseigne ou le symbole de l’empire civil. Nous voyons avec étonnement deux nations aussi éloignées par le temps cl p;ir l’espace que la nation grecque cl la nation chinoise, SC rencontrer dans une manière poétique dépenser et des’exprimer, et nous n’hésitons pas à conclure que Dracon n’a jamais existé, puisque d’ailleurs nous ne trouvons aucun personnage dans l’histoire grecque qui ait avec lui aucun rapport.
l.\. — Ce que nous avons f/éco«rc»7 jusqu’ici louchant les caractères poétiques confinne ce que nous avons avancé, dans nos
120 I-IV. 11. — UE LA SAEESSE UOÉTIQEE.
notes U la table chronologique, au siijel tic Y antériorité éY Ésope sur les sept sages de la Grèce. Celte vérité' philologique nous est prouvée par Y histoire des idées humaines; car les sept sages commencèrent à donner des préceptes de morale ou de doctrine civile semblables ii celui qui est renfermé dans ce mot célèbre de Solon, leur prince : Nosce telpsum; précepte qui fut d’abord appliqué ii la doctrine civile, et qu’on transporta plus tard k la métaplijsique et k la morale, tandis qu’Ésopc avait auparavant donné ces averlissemens au moyen de similitudes ou d'images, ou de paraboles. C’est ainsi que les poètes s’étaient d’abord exprimés; car Yordre des idées humaines veut que l’on observe la ressm6/ance qu’ont les choses entre elles, afin d'exprimer d’abord les unes par les autres, puis de prouver leur existence et leurs qualités par l’existence de choses de qualités identiques. Ainsi une seule chose suffit au commencement pour fournir un exemple, mais bientôt il en faut plusieurs pour tirer une conclusion. En effet, Socrate , le père de toutes les sectes des philosophes, introduisit la dialectique avec Yinduction, et ylristote vint plus tard la compléter par le syllogisme, que les liomraes ne pouvaient comprendre, avant de s’ôtre élevés aux généralités. Mais une similitude suffit i)our persuader les esprits courts, et c’est ainsi que nous voyons Menenius Agrippa réduire k l’obéissance le peuple romain révolté, au moyen d'une fable imitée de celles d'Ésope. Phèdre par la bouche d’un devin, cl dans un prologue de ses fables , nous démontre i\\Y Ésope était un caractère , ou un symbole poétique, des compagnons ou des serviteurs des héros:
Nunc fabularum cur sit inventum gnnus,
Brevi doceLo. Servitus obnoxia,
Quia quœ volcbat, non audebat diccre ,
Affectas proprios in fabellas transtulit.
Æsopiillius scmita fcci viam.
Tout cela est rendu encore plus évident par la fable de la Société des lions, où l’on voit que les plébéiens étaient appelés compagnons ou associés des villes héroïques,c\, ([u’ils parbigeaieiil les périls et les fatigues de la guerre , mais non le butin et les conquêtes. Ésope fut donc appelé scnùteur, parce que les plébéiens étaient les serviteurs des héros, et il est représenté laid.
CÜKOLLAIHES.
parce que la beauté civile n’appartenait qu’aux fruits d’un de ces mariages solennels, que les héros seuls pouvaient contracter. On connaît la laideur AcThersite, de ce type des plébéiens qui fut frappé par Ulysse avec le sceptre d' Againemnon, comme les anciens plébéiens romains étaient frappés avec des verges sur leurs épaules nues, par les nobles, regium in morem, si nous en croyons saint Augustin dans sa Cité de Dieu. Salluste certifie que cet usage s’est maintenu, jusqu’à l’époque où la loi Porcia vint mettre les épaules des Romains à l’abri des verges. Ces avertissemens ou ces préceptes, dont Phèdre parle dans le prologue que nous venons de citer, ne furent sans doute que l’expression de sentimens communs à tous les plébéiens des cités héroïques, expression qui leur était dictée par la raison naturelle. Esope ne doit être aussi qu’un type poétique des plébéiens considérés sous cet aspect, type auquel furent plus tard attribuées les fables qui ont la philosophie morale pour sujet. Ésope fut alors regardé comme le philosophe moraliste, de même que Solon avait été
considéré comme le premier sage, pour avoir établi dans la république d’Athènes une liberté réglée par les lois, tsope , qui donnait des avertissemens au moyen des fables, précéda nécessairement Aofo/iqui donnait des leçons au moyen A&s,maximes. Ces fables furent A'abord rédigées en vers héroïques; la tradition nous enseigne qu’elles furent ensuite trajisportées en vers iambiques, rhythme qui servit aux Grecs de transition entre le vers héroïque et la prose, dans laquelle ces fables nous sont enfin parvenues.
De cette manière , les découvertes de la science acquise inKnV allribuées aux plus anciens fondateurs de la science vulgaire; tandis que le?, Zoroastre de l’Orient, les Trismégrisfe de l’Égypte, les Orphée de la Grèce, et les Pythagore de l’Italie, tous ces premiers législateurs se présentèrent à l’esprit des générations suivantes sous l’aspect An philosophes. Tel est enfin Confucius pour les Chinois. Les habilans de la Grande Grèce désignaient les nobles par le nom de Pythagoriciens, cl ces derniers ayant essayé de réduire toutes les républiques populaires en gouvernemens aristocratiques, ils échouèrent et succombèrent. Nous avons démontré que les vers dorés de Pythagore ne sont pas plus son ouvrage, que les oracles allrilmés à Zoroasire ne sont de Zo-
l!28 LIV. 11. — DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
roastre , que le Pimandre a’est de Mercure Trismégiste, et que les vers d'Orphée n'apiwrliennent à ce poète supposé. Pythagore n’écrivit aucun ouvrage de philosophie, et Scheffer, dans son livre de PiiiLosopniA itai.ica , remarque que Philolaüs a été le premier Pythagoricien qui ait écrit sur \a. philosophie.
Corollaires sur les Origines des langues et des lettres, et par conséquent sur l’orlgtne des Hiéroglyphes, des Lois, des Noms, des Insignes nobiliaires, des Alédallles , des Monnaies , et par conséquent de la première Langue et de la littérature du droit naturel des gens.
-Maintenant nous allons découvrir, au moyen de la théologie des poètes, c’est-k-dire de la métaphysique poétique , l’origine des langues et des lettres. 11 y a sur ce sujet autant d'opinions diverses qu’il y a d'érudits ayant écrit sur cette matière , ce qui a fait dire à Gérard-Jean P'ossius, dans sa grammaire : De litterarum inventione multi multa congerunt, et fusé, et con/usè, ut ab iis incertus }nagisabeas,quàm vénéras dudum. Hermann Hugo, DE Origine scribendi, fait cette observation : « Nulla alia res est, in quaplures, magisque pugnantes sententiæ reperiantur,atque hæc tractatio de litterarum et scriptionis origine. Quantxsententiarumpugnx9 Qtdd credas 1 quid non credas ? » Bernard de Mallinckrot,da.ï\s, son ouvrage de Arte TYPOGRAPuicA,et/n<76o/d Elingius dans son Historia linguæ græcæ, ne pouvant comprendre de quelle manière les lettres ont été inventées, les considèrent comme un don de Dieît.Cette différence naît de ce que les érudits ont étudié séparément la question de Yorigine des langues e\, celle de Yorigine des lettres, tandis que ces deux questions sont de la même nature.
Les érudits devraient réfléchir à la signification des mots grammaire et caractères. Ils verraient que le premier signifie Yart de parler ; et que les lettres s’appellent -Ypau-aara, d’où ils arriveraient k définir avec Aristote le moi grammaire , Yart d’écrire. Nous démontrerons on effet que les nations, d’abord muettes, commencèrent k/iar/er oomoyen de Yécriture. Quant au mot caractère, il signifie idées, formes, modèles; cl les caractères dt:s poètes, c’est-a-dire les représenfations ou les liiéroglyplies.
COKOLLAinES.
li!)
précédèrent sans contredit lescaractères représentant les sons articulés, ainsi que Josèphe l’affirme en soutenant contre le grammairien grec Àppion, que les lettres dites vulgaires n’étaient pas encore découvertes au temps d’Homère. Et d’ailleurs, si les lettres étaient des formes représentant des sons articulés , et non pas des signes de convention, elles devraient être les mêmes chez toutes les nations, comme les sons articulés le sont en effet. Cette difficulté de découvrir l'origine des lettres a empêché, jusqu’ici, les érudits de reconnaître que les plus anciennes nations ont conçu d’abord àes pensées au moyen des caractères poétiques ; qu’elles ont employé leur premier langage au récit des fables qui les charmaient; que leur première écriture a été composée de hiéroglyphes. Voilà quelles sont les/inraci/iesnalurellementcertoiTis que la philosophie doit tirer des idées humaines, et ceux que la philologie doit emprunter aux langages humains.
Avant d’entrer plus avant dans l’examen de ce sujet, nous tâcherons de présenter au lecteur les opinions nombreuses, inexactes, peu fondées, vaines, et nous dirons même ridicules, auxquelles ce sujet a donné lieu. Mais puisqu’il nous serait impossible de passer en revue toutes ces opinions, nous nous bornerons à dire qu’à l’époque du renouvellement de la barbarie, la Scandinavie, ou Scantie, fut appelée Vaegina gentium, et considérée comme la mère de toutes les nations. Telle est la puissance de cet orgueil des na^fozisdont nous avons parlé. Mais Yorgueil des érudits ne resta pas en arrière, et il persuada à Jean et à Olails Magnus que les Goths avaient conservé les lettres découvertes par Adam, moyennant l’aide de Dieu, dès le commencement du monde. Tous les érudits des autres pays traitèrent de rêves cette étrange opinion, quoique J ean-Goropius Decanus fit plus que de la soutenir en affirmant que la langue cimbrienne, a.ssez semblable à la langue saxonne, était employée dans le /jararf/s <crre.v^re, et qu’elle était par conséquent la mère de toutes les autres langues. Joseph-Juste Scaliger, Jean Camerarius, Christophe Brekmann et Martin Schookius se montrèrent sans pitié envers ce malheureux Cimbrien; ce qui n’empêcha pas Olaüs Rudbeck de renchérir encore, dans son ouvrage de V Atlantique, sur cette dernière extravagance, et de dire que les lettres grecques descendaient des runes, c’est-à-dire des lettres phéni-
lÔO I.IV. 11. — DE lA SAGESSE POÉTIQUE.
ciennes renversées et rendues semblables par Cadmus , dans leur ordre et dans leurs sons, aux lettres hébraïques. Olaüs liudbeck ne s’arrêta pas en si beau chemin, mais il prétendit encore que les Grecs avaient rendu ces lettres mieux formées et mieux alignées au moyen du compas et de la règle. Puis, comme l'inventeur des lettres est appelé par les Goths Mercuruman, il n’hésita pas à en conclure que le Mercure inventeur des lettres égxjptiennes était nécessairement un Goth. Ces opinions diverses sur l'origine des lettres doivent amener le lecteur k recevoir favorablement ce que nous avons à lui apprendre k ce sujet, sans se sentir ébranlé par la nouveauté de nos dissertations. Qu’il examine notre dire sans prévention; qu’il le médite, et bientôt il ne pourra s’empêcher de l’admettre, en le considérant comme le principe de toute la science divine et humame dont les nations des Gentils ont été favorisées.
Tous les philosophes el tous les philologues auraient dû commencer k traiter, en premier lieu, de l'origine des langues et des lettres, en indiquant la manière dont les Gentils conçurent l’idée de chaque chose, au moyen caractères fantastiques leprésentant des substances animées. Ils auraient dû considérer en même temps que ces peuples, longtemps muets, s’exprimèrent au moyen d’ac^ioyis, de corps ou d’hnayes ayant quelque rapport naturel avec les idées qu’ils voulaient rendre; comme par exemple, en répétant trois fois l'action de faucher, ou bien en prenant trois épis, ils exprimaient l’idée abstraite de trois ans. Ils se servaient aussi d’un langage qui avait une signification naturelle, et que Platon elJamblique affirment avoir été parlé jadis dans le monde. Ce langage doit être, selon nous, la très ancienne langue atlantique dans laquelle, selon les érudits, les idées étaient exprimées d’après leur propre nature, c’est-àdire par la représentation des qualités qui leur étaient naturellement propres. Mais loin de procéder de la sorte, les philosophes et les philologues ont traité séparément ces deux sujets dont la nature est d’être réunis, savoir : l'origine des langues et l’origine des lettres. Ils ont négligé aussi de rechercher l'origine des langues , et celte négligence a contribué k augmenter les difficidtés qu’ils ont rencontrées dans la recherche de l'origine des lettres.
COI.LAIIiES.
Nous voulons cominencer ce discours par la sentence philologique suivanle: Les Égyptiens croyaient fermement qu'îi partir de leurs commcncemens, ils avaient parlé trois divers langages correspondant, dans leur nombre et dans leur ordre, aux trois Âges des dieux, des héros et des hommes. Ils disaient encore que le premier de ces langages avait été hiéroglyphique , sacré ou divin ; le second, srjmboliquc on par signes, et le troisième, graphique et servant à faciliter aux absens rexpression réciproque des nécessités de la vie. Nous trouvons aussi dans V Iliade A' Homère deux passages précieux, qui nous montrent l’accord des Grecs et des Égyptiens sur ce svijet. L'un de ces passages est celui où Nestor est dit avoir vécu trois vies d’homme de divers langages ce qui nous porte ii regarder Nestor comme un caractère héroïque ou .symbolique de la chronologie, établie d’après ces trois langages correspondant aux trois Ages des Égyptiens; de sorte que l’expression A'avoir vécu les années de Nestor devait signifier avoir vécu autant que le monde. L’autre passage est celui où Énée raconte à Jeh ille que des hommes de divers langages commencèrent k habiter Ilion, à l'époque où Troie ayant été portée sur les bords de la mer, Pergame en devint la roche ou la forteresse. Pour mieux établir ce principe , nous ajouterons une tradition égyptienne, qui nous présente TheutoMMercur, comme l'inventeur des lois et des lettres. Puis, nous démontrerons plusieurs autres vérités : Et d’abord, que chez les Cwrecs, les noms servaient h désigner 1e caractère de ceux qui les portaient; usage qui nous explique pourquoi les pères de l’Église disaient indilféremment, de divinis characteribus ou de divinis nominibus. Nomen cl definitio se prennent aussi l'un pour l’autre , puisqu’en rhétorique on dit souvent quæstio nominis pour exprimer que l’on cherche la définition d’un fait. D’ailleurs, en médecine, la nomenclature des maladies n’csl pas autre chose que la partie de celte science qui définit Xanalure des maladies. Chez les Ilomains, ainsi que chez les Grecs, les noms servirent d’abord k désigner les maisons, subdivisées en familles, ce qui nous est démontré par les noms patronymiques ou noms des pères dont les poètes, et principalement Homère, font si souvent usage. C’est ainsi que dans Tife-Ure un tribun du peuple
défmil les Patriciens romains : qui possunt nomine ciere patrem (qui peuvent nommer leur père). Les noms patronymiques se perdirent en Grèce sous le régime de la liberté populaire ; et ils furent conservés seulement dans la république aristocratique de Sparte , par les Ilcraclides. Dans le droit romain, le mot nomen signifle droit; et chez les Grecs, signifie toi. C’est de Ik qu’est venu le mot vc.'u.iau.a , employé par Jristote pour désigner la monnaie, et plusieurs é/ymo/oj/is/es prétendent que le mot munus des Latins dérive du mot voWç des Grecs. Pour exprimer la qualité de la monnaie, les Français emploient le mot aloy qui est l’analogue de loi. Les Latins appelèrent jus, le droit et la graisse des victimes dévolue k Jupiter. Ce dieu fut nommé d’abord Jous; et c’est de ce nom que dérivèrent les deux génitifs jovis eijuris dont nous avons parlé plus haut. De même les Hébreux qui divisaient en trois parties Yhostie pacifique, en consacraient k Dieu la graisse qu’ils brûlaient sur l’autel. Les Latins appelèrent \e% paysans, prxdia, et plus lard ils donnèrent ce nom aux habitans des villes. Les premières terres cultivées ayant été l’objet iespremières conquêtes, et lajoremiére domination ayant été exercée sur ces terres, elles reçurent dans le droit romain le nom de manucapta , d’où l’on lit le mot manceps qui servit k désigner l’impôt perçu sur les immeubles. Nous croyons que ces terres manucaptx étaient dites au commencement mancipia; opinion confirmée par ce passage de la Loi des XII Tables :q\i\ nexlmfaciet sianci piuMQUE...etc.,c’est-k-dire: Celui qui remettra le nœud, et avec le nœud le bien-fonds. Les Italiens nomment encore poderi les fonds de terre, parce qu’ils ont été acquis par la force ; et en effet , k l’époque du renouvellement de la barbarie l’on disait^jmos terrarum pour désigner les champs et leurs limites. Les Espagnols nomment les
fortes entreprises. Les Italiens disent termini pour paroles, et leur école de dialectique a conservé cette forme de langage. Ils appellent imprese ou insegne les armoiries nobiliaires ; nom dont ils ont fait le verbe insegnare. Homère dit aussi que lalelire AePrœtaséLEuryale conXTt Bellérophon, écrite avant la découverte des Ici 1res vulgaires, était tracée en ■jrlu.aT* ou en signes. Nous voulons encore établir trois autres vérités ineonleslables : premièrement , que les nalions des Gentils ayant
COK0I.LAIRES.
d’abord été muettes, elles durent nécessairement s’exprimer au moyen A' actes, de corps ou A'images qui eussent certains rapports naturels avec leurs idées; secondement , que ces mêmes nations durent déterminer les limites de leurs terres d’une manière constante , et moyennant quelques signes qui servissent à leur donner des témoignages assurés de leur droit; troisièmement , que toutes ces nations ont fait usage de monnaies. Ces vérités nous donneront Vorigine des langues ei Aes lettres , et celle par conséquent des hiéroghjphes , des lois, des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies , de la langue enfin et de l'écriture qui servirent à fixer le premier droit naturel des gens.
Pour parvenir k démontrer Vorigine de toutes ces choses, il nous faut d’abord essayer de renverser l’opinion établie , selon laquelle les hiéroglyphes auraient été inventés par les philosophes, afin de cacher sous un voile épais lesmystérieuses vérités d’une science suhlime et acquise. Telle a été la croyance des Égyptiens. Nous prétendons au contraire, ainsi que nous l’avons dit dans l’exposition de nos sentences ou aphorismes, que l’usage de parler au moyen des hiéroglyphesiVuélt d’abord, chez toutes les nations, que V effet d’une nécessité naturelle. Nous voyons les Égyptiens employer ces caractères; et dans l’iiistoire des Ethiopiens, lléliodore affirme que ces peuples se servaient de leurs instrumens de forge cl de serrurerie en guise de hiéroglyphes. Nous croyons qu’il en est de même des caractères magiques des Chaldéens. Nous avons vu à une époque assez récente, comparativement à la grande antiquité dont les Scythes se vantaient, Idaniure, leur roi, répondre à Ztarmsl’Alné, qui lui avait déclaré la guerre , par cinq paroles réelles; c’est-à-dire, par une grenouille, un rat, un oiseau, une dent de charrue et un arc. Var la grenouille, Idanture Aisall, que semblable aux grenouilles nées de la terre après une pluie d’été , lui-même était sorti de la terre de Scythie ; par le rat, qu'il avait édifié sa maison à l’endroit même où il était né , c’est-à-dire qu’il y avait fondé et établi son peuple; par Voiseau, qu’il possédait le droit d’auspice dans ce pays même, ou plutôt, comme nous le démontrerons plus tard, qu’il n'avait d’autre supérieur que Dieu; par la charrue , qu’il avait défriché et cultivé les terres acquises ou conquises par • !;>
ir>4 UV. 11. — l)i: I..\ SAGESSE I-OÉTIÜlE.
lui, l’fflrG enlin rcprfeenliiil le principal allribul de ces rois, celui de conducteurs d’armées; caractère qui leur imposait le devoir, en môme temps qu’il leur conférait ta puissance, de défendre leur pays. Nous prions maintenant le lecteur de comparer celte explication simple, naturelle et néce.ssaire, avec les explications ridicules qui nous sont rapportées par Cyrille comme ayant été données au roi Darius par ses conseillers; ainsi qu’avec les explications délournées qui nous sont offertes par les erwffjïs, à l’endroit des hiéroglyphes égyptiens, et il demeurera convaincu d’avoir ignoré jusqu’à ce jour le véritable usage que les premiers peuples ont fait des hiéroglyphes. L’histoire a jeté quelque lumière sur les hiéroglyphes latins, parla réponse muette mais héroïque que Tarquin le Superbe envoya îi son üls dans la ville de Cabinies, lorsqu’ayant conduit son messager dans son jardin, il abattit devant lui la tête des pavots les plus élevés. Tacite observe que dans le nord de F Europe, les anciens Germains ne connaissaient pas litterarum sécréta, c’est-à-dire qu’ils ne savaient pas écrire \mvs hiéroglyphes: ignorance qui dura, selon nous, jusqu’au temps de Frédéric de Souabe , cl même jusqu’à celui de Rodolphe d’Jutriche, époque à laquelle les Allemands commencèrent à écrire leurs diplômes en langue allemande vulgaire. Dans le nord de la France, il y eut un langage hiéroglyphique, dilre6M.v de Picardie , et qui sans doute comme les hiéroglyphes d'Idanture et ceux des Allemands , n’était qu’une manière de juar/er au moyen d’objets ou de leur représentation. //ecforiïopce raconte, dansson Histoire cV Écosse, que les Écossais écrivaient anciennement par hiéroglyphes, ün a constaté la môme chose des Mexicains, et Jean de Laet dans sa Description des nouvelles Indes, nous montre les hiéroglyphes des Indiens représentant des animaux, ées, plantes , Aes, fleurs cl des fruits. Ces peuples désignent leurs familles au moyen des troncs et des ceps d’arbres ; de même que dans notre continent nous avons consacré au même usage les armoiries et les blasons. Les Chinois écrivent encore au moyen d’/iféroj/fÿphes. El maintenant, nous croyons avoir confondu cet orgueil desémditsc{m laisse loin derrière lui \d.vanité même des Égyptiens. Car ceux-là ont affirmé ce que ceux-ci n’avaient pas osé dire, savoir : que tous les savans du monde avaient appris de
CÜUUI.I.AIllKS. lô'i
l;i iiiilion égyptienne à enclier sous le voile des hiéroglyphes la science acquise par leurs travaux.
Aprèsavoir établi ces principes de la logique poétique, et avoir renversé les prétentions orgueilleuses des érudits, nous allons revenir aux trois langages des Égyptiens. Nous avons vu les Grecs d’accord avec les Égyptiens, au sujet des langages des dieux. Dans cinq passages dill'érens, Homère fait mention d’un langage qu’il appelle le langage des dieux, cl qu’il dit être antérieur à celui dont lui-rnéme faisait usage, c’est-k-dire sans nul doute au langage héroïque. Trois de ces passages sont dans YlUade. Le premier est celui où les dieux appellent du nom de Hriarée ce géant même que les hommes appellent Egéon; dans le second , les dieux nomment y, aX/.iiîa, l’o/seart appelé par les hommes xigivAiv et dans le troisième ils désignent du nom de Xanthus le fleuve appelé .Scamandre par les mortels. Les deux autres passages sont pris dans rorfys.vée. Le premier est celui où lesdieux nomment -rrî-pa; ce que nous nommons Scylla et
Charybde ; eX le second est celui où Mercure enseigne à Ulysse un secret contre les enchanlemens de Circé, secret appelé (moX-j par les dieux, mais que les hommes ne sauraient connaître. Platon disserte longuement sur ces passages, mais il ne sait en déduire aucune conséquence positive. Dion Chrysostome s’égara pareillement en de vaines conjectures , et il alla même jusqu’il calomnier Homère, en l’accusant d’imposture, comme si le poète eût prétendu comprendre ce langage divin dont la connaissance était refusée à l’humanité. Mais nous croyons qu’il faut entendre par ces dieux dont parle Homère, les héros; et celle opinion se fonde sur ce que les héros s’attribuèrent le nom de dieux, par opposition aux plébéiens des cités qu’ils nommèrent hommes. De même à l’époque du renouvellement de la barbarie, les vassaux furent appelés homines, ainsi que l’observe Ilotman; et les grands seigneurs de celte même époque se vantaient de posséder des secrets merveilleux en médecine. Tout cela nous porte k considérer ces dénominations comme vagues et inexactes, servant seulement k indiquer les différences plus ou moins considérables qui existaient entre le langage des nobles et celui des plébéiens. Varron lit de grandes recherches sur les dieux des Lxitins, et il parvint k en énumérer jusqu’à trente mille. Ce nombre suffit k
13G l.iv. 11. — DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
composer im vocabulaire divin , au moyen duquel les peuples du Lalium exprimèrent les besoins de leur humanité, besoins peu nombreux dans ces temps primitifs, besoins trop strictement bornés aux nécessités de la vie pour ne pas être très simples. Les Grecs aussi, qui comptaient jusqu’il trente mille dieux, adoraient les pierres, les sources, les ruisseaux et les arbres, dont ils faisaient autant de divinités particulières telles que les nrtjades, les Hamadryades , les Orcades et les Napées. C’est ainsi que les .Américains font des dieux de chaque chose qui dépasse leur faible intelligence. Voilii donc ce qui nous dispose h croire que les fables divines des Ijatins correspondent a.n\ premiers hiéroglyphes, c’est-à-dire aux caractères sacrés ou divins des Égyptiens.
Le second langage qui se rapporte à Yâge des héros serait, si nous en croyons les Égyptiens, celui parmi lesquels nous plaçons les symboles, les armoiries guerrières des temps héroïques. Ces symboles étaient sans doute les imitations muettes, dites par //owièrc (jru.aTa ou signes dont les héros faisaient usage en écrivant ; c’est-à-dire les images , les métaphores et les comparaison.s,qui forment dans le langage articulé la richesse Ae\& poésie. Josèphe V Hébreu nous assure qu’//owière est V auteur de la langue grecque; et le peuple grec étant celui dont l’antiquité nous est le mieux connue, il en résulte qu’llomère thile premier auteur des Gentils. Les fragmens des rej's saliens sonl les plus anciens débris de la littérature latine, et le poète Licius Andronicus est le premier écrivain dont le nom nous soit parvenu. De nouvelles huigues se formèrent à l’époque du renouvellement de la barbarie en Europe, et le premier langage qui prit naissance en Espagne ivX le langage des Romans ou de \a. poésie héroïque; car les romanciers ne furent que les poètes héroïques du renouvellement de la barbarie. Arnold- Daniel Pacca , le plus ancien Aes poètes provençaux , qui fleurit dans le onzième siècle, fut aussi le premier qui écrivit en langue française vulgaire; les premiers é6Timm.s- d’Italie enfin, fleurirent à la même époque: ce furent Aes poètes florentins ou siciliens.
Le langage graphique des Égyptiens, destiné h faciliter aux absens l’expression réciproque des besoins de la vie, fut probablement l’œuvre des plébéiens d’une nation tnaitresse de V Égypte. Nous attribuons cette invention à la nation thébaine, dont le roi
COUOLLAIUES.
Ramsès élendil l’empire sur l'Égypte; car il faut que ce langage corresponde pour les Égyptiens h l’dÿe des hommes, et nous venons de voir que le nom Ahomme s’appliquait aux/?/e6«en5, pour les distinguer des héros. Il faut admettre aussi que ce langage fut le résultat d’une convention libre consentie par le peuple; car la formation d’un langage et d’une écriture vulgaire est un de ses droits imprescriptibles les plus cAers. En effet, le peuple romain refusa de recevoir trois nouvelles lettres, que Yempereur Claude avait inventées et qui étaient nécessaires au perfectionnement de la langue latine; et les Italiens ont rejeté de môme celles qui avaient été proposées par Georges Trissin, et dont la privation se fait sentir et regretter dans la langue italienne.
Ce langage épistolaire ou vulgaire des Égyptiens était écrit sans doute au moyen de lettres pareillement vulgaires; et ces lettres qui ressemblent aux lettres vulgaires des Phéniciens, montrent jusqu'à l’évidence que l’un de ces peuples les a transmises à l’autre. Tousceux qui considèrent les Égyptiens comme les inventeurs des choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, sont tenus de soutenir et d’affirmer que ceux-ci les ont enseignées aux Phéniciens. Mais Clément d’Alexandrie, qui mérite la plus grande confiance en toutcequi regarde l’Égypte, raconte quelc Pliénicien Sanchoniathon, placé par nous, dans notre table chronologique, à l’époque des héros grecs, écrivit Y histoire phénicienne en lettres vulgaires; sur quoi il nous le propose comme le plus ancien des auteurs gentils quiontécrit en lettres vulgaires. 11 faut donc répéter avec nous que les Phéniciens, ces premiers peuples marchands de l’ancien monde, éhint entrés gï\ Égypte pour des raisons de commerce, y ont apporté les lettres vulgaires. Une tradition vulgaire nous informe d'ailleurs que les Phéniciens enseignèrent les lettres en Grèce, et Cornélius Tacite remarque a ce propos que les Phéniciens prétendaient avoir iTurcM^é ces lettres, tandis que \Y autres peuples les avaient découvertes : par ces lettres on entend les hiéroglyphes. Mais pour ne pas dépouiller celte tradition du caractère de vérité qui doit nécessairement distinguer toute tradition, nous dirons que les Phéniciens ont en effet apporté en Grèce les hiéroglyphes que d’autres peuples avaient inventés ; '‘jnais nous dirons aussi que le peuple inventeur de ces hiéroglyphes, qui représenlcnl desm/'uc/crcs mathématiques ou des /igu
re& géométriques, était le peuple chaldéen,ce père des malhéiualiciens et des astronomes du monde entier. C’est pour cela que le Chaldéen Zoroastre, ainsi nommé, selon Duchart, à cause de sa constante des astres, fut considéré comme \c pre-
mier savant des Gentils. Longtemps avant Homère, les Phéniciens employaient, en guise de chiffres, ces liiéroglyphes, ou ces caractères mathématiques, dans les opérations eommerciales qui les attiraient dans les ports de la Grèce, ainsi que nous le voyons par les poèmes d’y/oniére, et principalement par Y Odyssée. Nousavons vu d’ailleurs le Juif Josèphe soutenir hautement contre le Grec Appion, que les Grecs du temps d’Homère n’avaient pas encore les lettres vulgaires ; ce qui nous autorise k supposer que, doués d’un esprit supérieur et d’une délicatesse admirable, les Grecs employèren t ces formes géométriques apportées par les Phéniciens k la re- [irésentalion des sons articulés, et les transformèrent ainsi avec un art merveilleux en caractères vulgaires de lettres. Les Latins empruntèrent ces lettres aux Grecs; car, au dire de Tacite, leurs lettres ressemblaient aux pim anciennes lettres des Grecs. Les Latins d’ailleurs conservèrent toujours l’usage, longtemps établi chez les Grecs, d’employer des lettres majuscules k la représentation des nombres. L’histoire désigne Démarate de Corinthe et Carmenta, femme d’Evandre d’Arcadie, comme ayant enseigné aux Latins les lettres vulgaires ; mais nous montrerons qu’il faut reconnaître sous le nom de ces instituteurs , certaines colonies grecques d’outre mer et méditerranéennes. Il est une opinion contre laquelle se sont élevés plusieurs érudits, el qui ne nous semble jias mériter toute la peine qu’ils se sont donnée pour la combattre. Nous voulons parler de l’opinion qui ferait venir des Hébreux les lettres vulgaires des Grecs, et qui se fonde sur la dénomination commune k ces deux peuples de quelques- ^ unes de leurs lettres. Mais il nous semble plus raisonnable et plus simple de supposer que les Hébreux adoptèrent la dénomination grecque de ces lettres; car personne ne conteste qu’à l’époque de la conquête de l’Orient par Alexandre-le-Grand , ou pour mieux dire k l’époque de la mort d’Alexandre et du démembrement de son empire, la langue grecque se répandit dans tout l'Orient aus.si bien que dans V Égypte. Nous savons aussi que la science de lu grammaire ne s'introduisit que fort tard chez- les
COKOLLAIlItS.
Hébreux, et nous en tirons pour conclusion irrécusable, que les lettrés hébreux désignaient les lettres hébraïques par les dénominations en usage chez les Grecs. Les élémens de toutes choses étant toujours et par loi de leur nature très simples, il est présumable que les Grecs proférèrent d’abord simplement le son des lettres dites à cause de cela môme élémentaires. Les Latins conservèrent aussi cette coutume et la forme de leurs lettres, qui était semblable à celle des plus anciennes lettres grecques. 11 est donc probable que Y usage de nommer les lettres par des sons composés s’est introduit, après un certain temps, chez les Grecs, et des G7*ecs est passé aux Hébreux.
Voilà comment nous croyons réfuter victorieusement l'opinion qui attribue à l’Egyptien Cécrops l’honneur d’avoir enseigné aux Grecs les lettres vulgaires. Nous nous réservons de combattre plus tard, et au moyen des Principes de la géographie poétique, l’autre opinion qui attribue le même rôle au Phénicien Cadmus, et qui se fonde sur le nom de Thèbes donné par Cadmus à la ville qu’il bâtit en Grèce; nom qui rappelle celui de la résidence de la princi(iale dynastie royale Egyptienne. Nous* croyons pouvoir démontrer, au contraire, que ce furent tes Grecs qui, débarqués en Égypte et croyant découvrir dans ce pays quelque ressemblance avec leur terre natale , y fondèrent une ville qu’ils nommèrent Thèbes, en souvenir de la Thèbes grecque. L’on conçoit aisément que des critiques éclairés, ne sachant comment expliquer la grande antiquité de .Sanchoniathon, aient adopté l’avis de Yanonyme anglais, auteur d’un livre sur Yinutilité des sciences, et déclaré que Sanchonialhon n’avait jamais existé. Quant à nous, plutôt que d’enlever au monde cet illustre personnage , nous préférons le rajeunir, et dans notre désir de conserver aux Phéniciens l’avantage sur les Grecs dans la découverte des lettres vulgaires, nous le placerons après Homère. Mais l’amour de la justice nous obligeant aussi à faire la part de la supériorité grecque, nous dirons que Sanchouiathon vécut quelque temps avant cet Hérodote, qui fut appelé Xei^ère de l’histoire grecque, parce qu’il écrivit cette histoire en langue vulgaire.
.Sanchonialhon dit Yhîstorien de la vérité fut en elfet Vhistorien des temps historiques proprement dits, en adoptant la
^to LIV. II. — DE IA SAGESSE POÉTIQUE.
division des époques de Varron. Ces temps historiques forment Yûge des hommes, et correspondent au troisième langage mentionné par les Égyptiens. Ce fut à partir de cette époque que les Égyptiens commencèrent à parler la langue épistolaire et à écrire au moyen des lettres vulgaires.
Or, de même que les langages poétiques ou héroïques ont été inventés parles héros, les langages vulgaires sont l’ouvrage du mlgaire, c’est-à-dire des plébéiens des nations héroïques. Les Latins appelèrent ces langages vulgaires vernaculæ , non pas qu’ils en attribuassent l’invention à ces vernæ, ainsi définis par les grammairiens : des serviteurs nés, dans la maison du maître, d’esclaves faits à la guerre. Car ces enfans auraient naturellement appris le langage des peuples chez lesquels ils étaient nés ; vernaculæ vient plutôt du mot vemx qui signifie les serviteurs des héros dans ïétat de famille. La condition de ces serviteurs, qui composèrent plus tard les premiers plébéiens des cités héroïques, servit ensuite comme de modèle pour la condition des esclaves faits dans les guerres par les cités.
L’existence de ces deux langages, dont l’un était le langage des dieux, et l’autre celui des hommes, nous est certifiée par Homère, et nous nous proposons de démontrer ce que nous avons énoncé plus haut au sujet de ces deux langages; c’est-à-dire, qu’ils correspondent au langage héroïque et au langage vulgaire.
Les philologues ont admis, avec trop de légèreté, que les mots des langues vulgaires avaient reçu leur signification par l’effet d’une convention libre et volontaire, tandis que leur signification iol au contraire naturelle comme leur origine l’était. Cette vérité paraît dans les différens caractères de la langue latine vulgaire et de la langue grecque vulgaire, car l’une qui conserve plus de traces de son origine Aéroi'^ne est plus énergique,VmlTe est plus délicate et plus recherchée. Dans le latin vulgaire, en effet, presque tous les mots sont transportés d’une signification naturelle îi une signification abstraite, et ces transpositions sont tantôt déterminées par des qualités également propres aux deux choses que ces mots sont appelés à signifier, tantôt par les. effets sensibles et analogues de ces choses mômes. C’est pourquoi la wiéoccupe il elle .seule une place si importante dans toutes les langues. Le.s grammairiens, pourtant, frappés de ce grand
COROLLAIRES
Itl
nombre de mois qui donnent une idée confuse et indistincte des choses, en ignorant les onj/râes qui eussent versé tout d’abord sur ces ténèbres une lumière éclatante, et voulant mettre leur ignorance îi couvert, établirent, comme maxime générale, que la signification des mots articidés a été déterminée par une convention arbitraire. Ils entraînèrent après eux Àristote, Galien et d’autres philosophes qu’ils opposèrent h Platon et h Jamblique.
Mais, nous dira-t-on, comment se fait-il qu’il y ait juste autant de langages vulgaires qu’il y a de peuples 1 Nous convenons de la gravité de cette objection à laquelle pourtant nous essaierons de répondre. Et d’abord, que l’on nous permette d’établir celle grande vérité : que la diversité des climats ayant apporté aux peuples des natures diverses , et celles-ci ayant donné lieu îi leur tour à tles usages divers, ces natures et ces usages ont dû produire des langages différens. Car la diversité des natures a fait sans doute que les mêmes nécessités de la vie humaine se sont produites sous des aspects divers, et ont amené la formation d’«sages divers el souvent opposés entre eux. Il n’est donc pas étonnant que ces usages aient été exprimés en autant de langages divers qu’il y a de peuples et d’usages différons. Cela ressort avec évidence des proverbes, qui sont des maximes conformes à la vie humaine, et dont la substance est la même, quoique revêtue di aspects divers et aussi nombreux que les nations elles-mêmes qui font usage de ces proverbes. Les formes variées des langages vulgaires, qui rendent souvent méconnaissables les racines héroïques primitivement identicjues entre elles, ont plongé dans la stupéfaction les critiques bibliques, qui ne savaient comment expliquer la différence des noms de rois tels qu’on les lit dans YJIistoire sainte, et tels qu’ils sont rapportés par les historiens profanes. Mais ces critiques n’ont pas réfléchi que la Bible considérait probablement les rois dont il est question, sous le rapport de la puissance, tandis que les historiens profanes les considéraient plutôt sons le rapport des mœurs ou des entreprises. C’est ainsi qu’encore de nos jours nous voyons certaine ville de Hongrie autrement nommée par les Hongrois que par les Grecs; par les Allemands que par les Turcs. La langue allemande, qui est la seule langue héroïque
l-IV. 11. — DE LA SAEESSE DOÉTIllUE.
rivante, Iransl'orme presque tous les noms des langues étrangères dans des noms qui lui sont propres, et nous sommes autorisés à penser que les Latins et les Grecs faisaient de mémo, lorsqu’ils parlaient des choses barbares avec la recherche élégante qui leur appartenait jJresque exclusivement. C’est lîi que se trouve probablement l’origine Ac?, ténèbres qui ont constamment enveloppé la géographie ancienne, ainsi que l’iiisloire naturelle des fossiles, des plantes et des animaux. Ces considérations nous avaient fait autrefois concevoir la pensée de composer un vocabulaire mental, qui indiquât le sens étrjmologique des mots dont les divers langages articulés sont formés, et qui réduisit ces différentes significations à de certaines idées fondamentales, diversement modifiées et diversement nommées par chacun de ces peuples.
Lorsque nous avons dit au chapitre IV® de la première édition de cet ouvrage, que dans les premières républiques, c’est-k-dire sous le régime familier et k l’époque de la formation des langues, les pères de famille étaient considérés sous quinze aspects différens, nous avons fait connaître ce que nous entendons par ce vocabulaire mental dont nous faisons d’ailleurs usage dans l’exposition des principes de cette science.
Qu’il nous soit permis de répéter que quinze nations différentes, tant anciennes que modernes, ont donné aux/j^res de famille quinze noms différens, e\. d’ajouter que \e passage dans lequel nous avons établi ce fait suffit, avec deux autres passages, k nous préserver des regrets que la publication de cette première édition pourrait nous causer sans cela. Ce vocabulaire touche aussi au sujet traité par Thomas Ileyne dans ses dissertations de Linguarum cognatione, de Linguis in genere et variarum linguarum harmoniâ. De tout ce que nous venons de dire, nous formerons le corollaire suivant : lès langues qui abondent en locutions héroïques abrégées sont les plus belles, parce qu’elles sont les plus évidentes, c’est-k-dire les plus vraies et les plus^îdèles. Celles nu amlraire dont les mots ne portent pas l’empreinte de leur origine, sont rfé/îfaisanfes, oiicwres, confuses, el par conséquent fausses et trompeuses. Telles sont \es langues formées du mélange de plusieurs idiomes barbares; langues k l’origine obscure et aux aventures mystérieuses.
CÜUOU.AIRES.
l*our remplir la làclie ilifllcile que nous nous sommes imposée, en nous engageanUi expliquer la formation de ces trois langages, il nous faut établir d’abord en principe, que les dieux étant à proprement parler l’œuvre de Vimagination humaine, et les héros s’étant placés d’eux-mémes entre la nature divine et la nature humaine, les dieux, les héros et les hommes sont contemporains et les trois langages auxquels ils correspondent ont pris naissance au même moment. 11 faut pourtant tenir compte de ces trois différences très considérables. Le langage des dieux fut presque entièrement HiMCf ou no» articidé. Le langage des héros fut composé en parties égales de langage muet et de lan- •gage articidé, c’est-à-dire de locutions vulgaires et de caractères héroïques qui formaient l’écriture des héros, et qui sont désignés par Homère sous le nom de <niu.a-a. Le langage des hommes enfin fut, presque exclusivement, a?’^îcn/é ou non muet; et nous disons presque exclusivement parce qu’il n’y a pas de langue, quelque riche qu’elle puisse être, qui possède autant de mots qu’il existe de choses à exprimer, h’ irrégularité et V imperfection des premiers langages héroïques sont la caî<se principale de l’obscurité des fables. Ainsi voyons-nous Cadmus semer les dents du serpent qu'il vient de tuer, et les hommes naître tout armés des sillons de la terre; mais avant de se transformer en serpent Cadmus jette une pierre, au milieu de ces hommes qu’il trient de faire éclore, et ceux-ci, se tournant aussitôt les uns contre les autres, se battent jusqu’ à la mort. Voilà donc ce Cadmus, ce prétendu inventeur des lettres vulgaires présenté comme le héros de cette/flWe, qui renferme, ainsi que nous le montrerons, Yhhtoire poétique de plusieurs siècles. Dans te temps même que \a. première pensée humaine des Gentils se produisait sous le symbole divin Jupiter, tes langues articulées commençaient aussi à se développer au moyen de Y onomatopée , forme de langage usitée chez les enfans. Les Latins nommia’ent Jupiter jous, d’après le bruit du tonnerre; les Grecs le nommèrent d’après le craquement de la foudre, Zsû;. Les Orientaux l'appelèrent Ur, d’après le bruit que produit le feu en s’allumant; d’où est venulemotüiuM, qui signifie la /j«is.9fl!nce du feu, le oùfavo'c des Grecs et le uro des Latins. Cel, l’un des monosyllabes ù’.ditsone prononcé avec 1er des Espagnols, servit prolxiblement à
1 ii UV. II. — DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
rendre le bruit de la foudre, puisque, en parlant de Vénus, Ausone dit :
Nata salo ; suscopla solo ; patro édita Cœlo.
De même que le langage des dieux commença d’une manière sublime par Vinvention de la fable de Jupiter, le langage poétique eut aussi son commencement sublime V onomatopée. Denys iMngin place en effet celte figure parmi les sources du sublime, et il nous avertit (\\x' Homère en a fait usage, lorsqu’il a reproduit le bruit causé parla poutre brûlante (px'Ulysse enfonça dans l’œil de Polyphénie. Vceil de Polyphénie, à\\, Homère, fil alK. Les mots articulés sont formés des interjections oa des monosyWa&es, que les hommes prononcèrent pour donner passage à la violence de leurs passions. Il n’est donc pas invraisemblable qu’étonnés par le premier coup de foudre et l’attribuant h Jupiter, les hommes aient prononcé Vinterjection pa, qui, doublée, (lipapa, et est demeurée l’interjection qui exprime l’étonnement. Peut-être est-ce de là que Jupiter a reçu le litre de père des hommes et des dieux, titre dont tous les dieux et les déesses ont hérité après lui. C’est pourquoi nous trouvons chez les Latins les locutions fréquentes de Jupiter, Diespiter, Marspiter, Juno genitrix, quoique cette déesse soit représentée stérile, et qu’aucun de ces dieux n’ait jamais contracté de mariages, si bien que Vénus elle-même est la concubine de Mars, et non son épouse. Mais cenomde^ère est donné aux dieux dans le sens primitif dérivé de patrare, qui signifie faire, ce qui est \o propre de la divinité. C’est ainsi que la langue sainte nous dit : Le septième jour. Dieu se reposa ab opéré quodpatraverat. C’est ètopoJrare qu’est venu le verbe impetrare dont la science des augures a. fait impetrire, mot qui a entraîné les grammairiens latins dans des hypothèses absurdes , et qui signifiait simplement obtenir un présage favorable. Ce mot impetrire, substitué au mot impetrare, prouve seulement que \a première interprétation des lois divines eut lieu au moyen des auspices, d'où elle prit le nom de interpatratio. Mais bientôt les hommes puissans dans l'état familier s’arrogèrent ambitieusement le litre de pères, ce qui a peut-être donné lieu à la traditionvulgaire, d'après laquelle /es premiers /mis, srens de la terre
CORÜLLAIIU:;:;.
se seraient fait adorer à l’égal des dieux. Le sentiment religieux et la pensée des droits divins auraient obligé les hommes à réserver aux dieux un autre nom, que celui dont eux-raémes s’étaient emparés. Ils leur consacrèrent donc le nom de dieux; mais plus tard, d'autres hommes plus puissans, plus tiers et plus civilisés, puisqu’ils habitaient les cités, prirent h leur tour le nom de dieux; puis reconnaissant, comme leurs prédécesseurs l’avaient fait, la convenance de laisser aux dieux un titre supérieur à tous les titres humains, ils les appelèrent dietix immortels, et se contentèrent pour eux-mêmes de l’appellation de dieux mortels.
Reconnaissons maintenant la stupidité grossière decesgéans, usurpateurs du nom de dieux ; reconnaissons-la h ce débris de latinité,qui nous aconservé les mots o\xpipare,T^o\irplainte
ou se plaindre ; mot qui dérive sans doute de pi, pi, interjection plaintive. L’on prétend aussi quepipu/wm a la même signification dans Plaute que obvagulatio dans la loi des XII Tables; or obvagulcUio vient de vagire, les pleurs des enfans. Il est probable que le mot grecnutisv, dérivé de nul, est formé de l'interjection d’épouvante ; et nous pouvons citer h l’appui de celte opinion une ancienne tradition grecque, selon laquelle les Grecs, effrayés par le serpent Python, auraient invoqué le secours A' Apollon en prononçant, trois fois et lentement, les mots liinaiùv : puis,aprèsqu’y/pollon les eut délivrés du serpent, ils auraient répété les mêmes mots tù Traeàv, mais avec une précipitation joyeuse, partageant l’ù en deux 6ô,et ladiphthongue kl en deuxsyllabes.C’est pour cela quele vers héroïque ad’abord été spondalque, puis dactylique, et que le spondée a conservé cette éternelle propriété de pouvoir partout céder la place au dactyle, sauf à la fin du vers. Le chant ou Isi prosodie des vers héroïques se modula d’après les inflexions de la voix qui servent k exprimer les passions violentes du cœur humain; car, avons-nous dit, le chant est l’expression adoucie de la douleur et de la. joie. Nous reviendrons sur cette proposition lorsque nous aurons à traiter de l’origine du chant et de la poésie. Plus tard, les hommes inventèrent les prénoms : car si l'interjection ouvre un passage k l'émotion de celui qui la prononce, toujours est-il qu’elle ne s’adresse k personne en particulier, et qu’elle peut fort bien s’échapper des lèvres d’un homme seul et se parlant k lui-même; tandis que les pronoms désignent soit la
iiO
^ersoTine h qui l’on s’adresse, soit la cAose dont on s’enlrelienl. Dans toutes les langues, presque tous les pronoms sont monosyllabiques. L’un des plus anciens pronoms, si ce n’esl le premier, nous est parvenu dans ce passage d'Ennius :
.... Adspice iioc sublime eandens quem ‘ •
Omnes invocant Jovem...
OÙ le mol HOC est pris pour cœlum, ce qui fournit au latin vulgaire celte locution qu’il conserve encore :
Lucescit HOC jam.
au lieu de albescit cœlum. La nature des articles osi de précéder les noms qu’ils accompagnent. Toutes \esparticules des/»répositions , qui sont presque toutes monosyllabiques, précèdent aussi les noms et les verbes auxquels elles sont attachées. Les noms se formèrent peu k peu; et peut-être se souvient-on que, dans la première édition de cet ouvrage, h l’endroit où il est question de Yorigine de la langue latine, nous avons cité un assez grand nombre de noms qui, étant originaires duZ.a^t«»i, portent l’empreinte des anciennes mœurs latines, sauvages d’abord, et plus tard civilisées. Si l’on excepte les quatre mots suivans : foû;, <7ûç, pjç et ail'}', qui semblent venir de la Grèce et qui signifient serpent pour les Grecs, et haie pour les Latins, aucun des anciens noms latins n’indique une origine étrangère. Voilà le second des passages qui nous font envisager \a. publication de ce livre comme un fait heureux, puisque nous croyons qu’il peut fournir aux philologues un moyen de découvrir Yorigine des langues.
Nous engageons les sav,ms à remarquer que les racines de la langue allemande (langue mère sans contredit, puisque le peuple qui la parle n’a jamais obéi à l’étranger), que ces racines, disonsnous, sont monosyllabiques. Les noms ont été formés avant les verbes; et cela nous est prouvé parce fait constant, que chaque verbe est toujours régi par un nom souvent exprimé, et quelquefois sous-entendu.
Les auteurs de ces langues composèrent les verbes en dernier heu, de même que les enfans prononcent les noms et les |)arli-
COROLLAIRES
cules avant de prononcer les verbes , car les noms éveillent des idées qui laissent après elles des traces profondes et durables; les particules, qui expriment les modifications des choses désignées par les noms, peuvent laisser des souvenirs aussi vifs que celui de ces choses mêmes , tandis que les verbes dont la fonction est d’indiquer le mouvement se rapportent à une fraction de l’espace et du temps, fraction qui, n’étant mesurée que par la pensée indivisible , échappe souvent aux philosophes eux-mêmes. Nous avons fait, dans notre ville et de nos jours, une observation physique qui vient k l’appui de ce que nous venons d’avancer. Nous voulons parler d’un homme qui, ayant été frappé d’MW coup d’apoplexie, se souvenait des noms et avait oublié tous les verbes. Les premiers werftes furent, sans doute,ceux qui sont comme Icsÿenres ou les radicaux de tous les autres verbes , tels sont les verbes : être, sum, qui contient toutes les existences ou essences, c’est-kdire toutes les choses métaphysiques ; sto, qui exprime l’immobilité; eo,\emouvement, qui embrasse toutes les choses physiques; do, dico et fado, qui ont rapport k toutes les choses exerçant sur d’autres une action soii morale, so\i physique. Ces premiers verbes n’eurent d’abord d’autres modes que Vimpératif; car dans Yétat de famille, et dans l’excessive pauvreté de langage qui en était la suite, les pères seuls passaient pour donner des ordres a leurs enfans ou k leurs domestiques; tandis que ceux-ci, soumis au terrible empire du chef de la famille , obéissaient sans murmures k ses commandemens. Les impératifs des verbes latins qui nous sont parvenus consistent en monosyllabes; exemple : es, sta, i, da, die, foc.
Ces doctrines sur l'origine et le développement des langues sont conformes aux lois de la nature universelle ; lois qui désignent les substances indivisibles eovaxae les é/émens dont toutes ces choses se composent, et en qui toutes vont se résoudre. Les lois de la nature humaine s’accordent aussi avec cette histoire de la formation des langues; car si les enfans de notre époque et de nos climats, nés au milieu de l’abondance des langages et doués d’organes si souples et si déliés, commencent toujours k s’exprimer au moyen de monosyllabes, combien est-il plus naturel de supposer que les pères desGentils,dontroreillen’avaitpointencore été frappée par la voix humaine, et dont les organes n’avaient rien
perdu de leur grossièreté primitive , sc soient longtemps tenus aux monosyllabes.
Ce système nous apprend aussi \ ordre d’après lequel les différentes jaarWes dw dwcoMrs se sont développées, et les causes naturelles de la syntaxe. Tout cela nous semble préférable k ce qui a été dit sur l’origine de la langue latine par Jules-César Scaliger et par François Sanctius , qui parlent des auteurs dos langues comme ils pourraient le faire des disciples A' Aristote.
Démonstration de la vérité de la religion cbrétienne.
Nous trouvons ici la preuve la plus incontestable de la vérité de la re%io« chrétienne. La voici : racines des verbes de la
langue sacrée consistent dans le passé de la troisième personne du singulier, ce qui montre que les joa^narcAes commandaient aux membres de leurs familles au nom d’un seul Dieu. L’Écriture Sainte est en effet remplie de ces mots : Deus dixit, et semblables; mots qui suffisent à renverser l’hypothèse d’après laquelle les Jxdfs ne seraient qu’une colonie égyptienne , et à établir l’origine divine de la langue hébraïque.
Corollaires sur les origines de la location poétique, des épisodes, de la B]mtaxe, do nombre, dn cbant et des vers.
Nous avons indiqué comment le langage poétique, composé de caractères divins et de caractères héroïques, s’est formé chez lesnations,etcoramentcescaraclcres, après avoir été désignés par les mots d’une langue vulgaire, furent remplacés par des caractères propres à cette langue vulgaire. Les premiers instrumens ou les premières ressources de la locution poétique : Vhypotypose , les images, les comparaisons, les circonlocutions, les phrases qui désignent les choses d’après les qualités qui leur sont propres ; les descriptions tracées d’après les effets plus ou moins sensibles des choses représentées, \cs, épithètes enfin, presque toujours emphatiques, et quelquefois superflues, nous prouvent que le langage poétique a dû son origine au besoin de se faire entendre.
Les épisodes sont dérivés de la grossièreté des esprits hérol-
COROLLAIRKS.
gués; grossièreté qui les empêchait d’extraire des choses tombant sous les sens, les parties ou les qualités qui étaient le j)lus h leur convenance. Cette incapacité est évidente chez les idio/s, et surtout chez les femmes.
Les phrases ont été plus ou moins contournées, selon que la difficulté de placer le verbe s’est fait plus ou moins sentir. La syntaxe des Grecs, peuple ingénieux , est plus simple que celle des Latins; celle des Latins l’est plus que celle des Allemands.
Le nombre ne fut appliqué que très tardai \a. prose. Gorgias de l’introduisit dans la prose grecque, et CiceVowdans la
prose latine. Ce dernier nous dit que ses prédécesseurs avaient essayé vainement de donner une forme régulière aux oraisons, en les soumettant à une sorte de mesure poétique.
Nous croyons avoir démontré l’antériorité de \à locution poétique surlaprose. Cette priorité est l’effet d’une /oi de la nature humaine ; loi d’après laquelle les fables universelles et fantastiques ont nécessairement précédé \es, fables universelles el raisonnées ou philosophiques. Ces dernières procédèrent de la prose; car de même que les poètes avaient formé le langage poétique par la composition des idées particulières, tes peuples formèrent k leur tour les loctdions prosaïques, en resserrant dans un mot comme dans un genre, \e% parties séparées et coordonnées par le langage poétique. Par ooiio phi'ase poétique ; Le sa7ig me bout
dans les veines, qui est une expression naturelle, éternellement et universellement propre à tout le genre humain , se transforma par une sorte de contraction populaire en un mot qui renferme, comme dans un genre, l’idée de sang , de bouillonnement et de veines. Ce mot est a-zôisuyp; en grec, ira en latin, et colère en français. Les hommes passèrent ainsi des hiéroglyphes aux Ictrtrès vulgaires, qui devinrent, en quelque sorte, pour eux des genres contenant une quantité innombrable de mots articulés. Cette opération exigea un développement considérable de l’esprit; et l’application de mots et de lettres à ces genres vxdgaires contribua à délier l’esprit des peuples et a les rendre capables de concevoir les abstractions. Ce fut alors que p;irurenl les philosophes , créateurs des genres intellectuels. Tout ce passage est un morceau détaché de Vhistoire des idées ; et ce sont de semblables considérations, qui nous font insister pour que
l’on ne sépare point les recherches sur l’origine des lettres des recherches sur l’origine des langues.
Nous avons déjà établi les principes que nous allons formuler une seconde fois , sur le chant et sur les vers. Les hommes ont commencé par être muets; ils ne prononçaient dans cet état que des voyelles en chantant , comme font les muets, lorsqu’ils s’essaient h prononcer quelques mots ; de muets, les hommes devinrent bègues, et ils accouplèrent des consownesavec ilesvoyelles, sans quitter encore le chant. Nous avons un témoignage de ce premier chant àespeuples dans les diphthongues dont toutes les langues sont plus ou moins fournies et qui étaient d’abord beaucoup plus nombreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui, puisque les Grecs et les Français, subitement passés de l’àge poétique h l’âge vulgaire , en conservent un très grand nombre. Les voyelles sont dans leurs langues d’une émission bien plus facile que les consonnes. Ainsi les premiers hommes grossiers et lourds, sans cesse poussés par la violence de leurs passions à proférer quelques sons, pouvaient s’exprimer suffisamment par de bruyans éclats de voix, et se trouvèrent h leur insu proférer des diphthongues et moduler une espèce de chant. C’est pourquoi le premier vers spondaïque, tel que les Grecs l’ont composé, contenait des diphthongues telles qne ai, formées de deux voyelles et d’une consonne. Ce premier chant des peuples provenait aussi de la difficulté qu’ils éprouvaient à prononcer les mots; difficulté dont nous allons indiquer les causes et les effets. Et d’abord, les organes de ces premiers hommes étaient au commencement des plus grossiers , puisque ceux même de nos enfans, quoique bien plus souples et plus exercés que ceux-là, parviennent difficilement à prononcer des consonnes et émettent de préférence les voyelles. Les Chinois, dont les trois cents mots articulés correspondent, dans leur langue vulgaire et moyennant certaines modifications du son et de l'accent, à leurs cent vingt-cinq mille hiéroglyphes, lès Chinois, disons-nous , parlent en chantant. Les abréviations, que l’on rencontre en foule dans la poésie italienne, sont l’effet de cette difficulté dont nous parlons.
Nous avons indiqué dans la poésie latine un grand nombre de mots qui, 6re/s sans doute au commencement, se sont développés dans la suite. Les redondances nous aideront maintenant bleue
COROLLAIRES
lof
lour à prouver le premier chant des peuples; car nous voyons les bègues, et tous ceux en général qui éprouvent quelque embarras h articuler les syllabes , parvenir plus aisément à vaipcre cet obstacle en chantant , qu’en employant les modulations ordinaires de la voix. Je me souviens d’avoir connu un chanteur, atteint de cette infirmité , qui ne pouvant parfois prononcer une parole, se tirait d’affaire en déployant sa voix mélodieuse et en chantant ce qu’il ne pouvait dire. C’est pour cela que les Arabes commencent chacune de leurs paroles par la particule al; et les Huns par celle de un, d’où leur est venu, dit-on, leur nom. Enfin nous répéterons ce que nous avons déjà, dit, que les prosateurs grecs et latins, prédécesseurs de Gorgias et de Cicéron, faisaient usage de certaines mesures poétiques. La même chose s’est renouvelée àl’époque du retour de la barbarie, dans \a. prose des Pères de l'Eglise grecque et latine , qui était en quelque sorte chantée.
premier rhythme devait convenir k la langue etàl’dÿedes héros. Tel fut en effet le vers héroïque , le plus majestueux de tous , et le seul véritablement propre k la poésie héroïque. Il fut le résultat Aes passions violentes, telles que V effroi ou la^ote, car la poésie héroïque ne décrit jamais que le trouble des grandes passions. 11 n’est pourtant pas exact de dire , avec la tradition vulgaire, que le vers spondaïque est né de Vépouvante causée aux hommes par le serpent Python; car les idées et les paroles se pressent dans l’effroi plutôt qu’elles ne se ralentissent ; d’où vient que les disent indifféremment sollicitus, çom festinans
ou poux craintif. Le vers spondaïque, vers qui conserve toujours son droit d’aînesse et la place d’honneur , naquit , au contraire , en premier lieu , de la lenteur des esprits et de lagrossièreté des organes. Plus tard, c’est-k-direà mesure que les esprits et les organes acquéraient plus de souplesse et plus de flexibilité, le dactyle et Yiambe, dits, par Horace, præsto , furent tour-k-tour admis. Parvenus enfin a un /i/ms grand développement, les esprits et les organes se trouvèrent capables do former et de rwidre la prose au moyen des genres intellectuels. Uiambe d’ailleurs ressemble tellement klaprose,qu’il est souvent arrivé k des prosateurs d’en écrire sans le vouloir et sans le savoir. Ai nsi le chant qui réglait les vers de venait de plus en plus vif, k mesure que les peuples acquéraient des idées et apprenaient
152 LIV. II. — DE EA SAGESSE POÉriQLE.
h les exprimer par le langage. Cette doctrine philosophique nous est confirmée par V histoire, qui place parmi les choses les plus anciennes lep oracles et les sibylles; de là la coutume de dire aussi vieille que la sibylle, pour signifier une antiquilé au-delà de laquelle il n’y avait rien. L’on trouve des sibylles chez toutes les anciennes nations, et l’on en compte jusqu'à douze. Elles parlaient, comme parlaient les oracles, en vers héroïques , d’où ce vers prit chez les Grecs le nom de Pythius, en souvenir du fameux oracle A' Apollon Pythius et du serpen t Python. Festus nous apprend que le vers spondaïqtte s’appelait safarn/n chez les Latins, nom qui semble en fixer l’origine à Vàge de Saturne correspondant à l'âge d’or des Grecs. C’est encore dans Festus que nous voyons Ennius disant, à propos des Faunes A' Italie , qu’ils rendaient leurs oracles en vers saturnins , et nous savons que les Grecs les rendaient en vers hexamètres. Les iambes de six pieds furent appelés dans la suite vers saturnins, peut-être parce que l’on n’employait plus alors dans le discours que des iambes saturnins, tandis qu’on faisait uniquement usage auparavant de vers saturnins héroïques. Les érudits en langue sacrée hésitent à se prononcer sur la question de savoir si la poésie des Hébreux est en mètres,0Vi enrhythme ; mais Josèphe, Philon, Origène et Æ'Mséùe inclinent vers la dernière de ces suppositions. Saint Jérome assure d’ailleurs que le livre de Job, antérieur aux livres de Moïse, est écrit, depuis le commencement du ///« c/ta/)îfre jusqu’au commencement du A7//*, en vers héroïques. Les Arabes qui, si nous en croyons l’auteur de \ Incertitude des sciences, ne connaissaient pas les lettres, ne conservèrent leur langage qu’en apprenant leurs poèmes par cœur; ce qu’ils firent jusqu’à l’époque où ils se répandirent sur les provinces orientales de l’empire grec. Les Égyptiens écrivaient en vers les souvenirs de leurs morts, sur des colonnes qu’ils nommaient siringi, à cause du mot sfr, chanson. C’est de là que sont venues les syrènes, divinités célèbres par l’harmonie de leurs chants. Ovide nous raconte aussi que la nymphe Syringa était également renommée pour son chant et pour sa beauté. Cela nous porte à croire que les Syriens ou Assyriens ne furent ainsi appelés , que parce qu’ils commencèrent à parler en vers. Quoi qu’il en soit, nous avons bien positivement démontré que les poètes théologiens onltlélcsfon-
COROLLAIllES.
dateurs de Vlnmianité ou de la société grecque; qu’ils furent des héros, et qu’ils chanlèrenl en vers héroïques. Nous croyons aussi avoir démontré que les premiers auteurs de la langue latine ont été les Sulii ou poètes .sacrés dont nous viennent certains /roÿ/nens de vers saliarii, peu dissemblables des vers héroïques. Ces vers composent le plus ancien monument de langue latine qui nous soit parvenu. Les triomphateurs romains nous ont transmis les souvenirs de leurs faits et gestes, en vers héroïques. Ainsi, Lucius- Æmilius Regillus dit :
Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;
Àcilius Glahrio dit :
Fundit, fugat, prosternit maximas legiones.
La loi des XII Tables s’exprime souvent en vers adoniens qu’il faut considérer comme des fragmens de vers béroïques. Cicéron imita dans ses propres Lois , ce caractère particulier de la loi desXll Tables. Aussi commence-t-il de la sorte :
Oeos caste adeunto ,
Pietatem adhibento.
C’est pour cela qu’au dire de Cicéron lui-même , les enfans romains récitaient ces lois en chantant ( tanquam necessarium Carmen ). Iji même chose nous est racontée par Elien des enfans crétois. Cicéron , en eiïet , ce grand inventeur de la prose carfcwcéc, devait éviter soigneusement d’introduire dans ses phrases non seulement des vers sonores, mais encore des iambes. Nous sommes donc disposés à ajouter foi h la tradition vulgaire, rapportée par Platon au sujet des lois égyptiennes, qui n’auraient été que des poèmes de la déesse Isis; îi la tradition rapportée par Plutarque sur Lycurgue donnant aux Spartiates ses lois en vers, et leur interdisant d’apprendre h lire ; ii celle de Maxime de Tyr sur les lois en vers données par Jupiter k Minas ; à celle enfin qui nous a été transmise par Suidas, et qui nous apprend comment Dracon dicta en vers ses lois aux Athéniens.
•Pour revenir maintenant des lois à l’histoire, nous dirons que Tacite, dans son ouvrage sur les Mœurs des anciens Germains, raconte que ces peuples conservaient en vers les commencemens
de leur histmre. Lipsius, dans ses annotations k l’ouvrage que nous venons de citer , rapporte la même cliose des Américains; ce qui nous donne lieu de remarquer que si ces deux nations, si éloignées l’une de l’autre et inconnues l’une k l’autre, se sont rencontrées k des époques aussi diverses pour employer la même expression, il est présumable que toutes les autres nations, tant anciennes que modernes, ont été soumises k celte loi, que l’on peut dès lors considérer comme universelle. Nous n’avons pas besoin de nous livrer k des conjectures, pour ce qui concerne les anciens Persans et les Chinois; car il est maintenant constaté que les premières histoires de ces peuples ont été écrites en vers. Que l’on nous permette de faire ici cette importante réflexion : que si les peuples ont été fondés par les lois, et si les lois, ainsi que toutes les premières pensées des peuples, ont été rédigées en vers, il faut croire que tous les premiers peuples ont été des poètes. Mais revenons k l’origine du vers, et disons d’après Festus que Nervius, écrivain antérieur k£jmi«s, raconta les gr«errcs carthaginoises en vers héroïques, et egxe Livius Andronicus, le plus ancien des auteurs latins, composa un poème héroïque contenant les annales des anciens Romains, et ayant pour titre: la Romanide. l^es historiens latins du renouvellement de la barbarie , tels que Gunther, Guillaume de la Fouille et autres ne furent en réalité que des poètes héroïques , et nous avons vu que les premiers écrivains des nouvelles langues européennes ont tous été des poètes. En Silésie , province presque entièrement peuplée de paysans , les poètes sont nombreux. Adam Rechenberg observe que la langue allemande conservant encore sans mélange les traces de ses origines héroïques, tend k s’approprier , surtout en poésie , les mots composés des Grecs. BemeggeraiMl uncatalogue de ces mots, el George-Christophe Peischer l’a augmenté par son Index de græcæ et gerhanicæ LINGU.C: analogia.
La langue latine nous fournit aussi plusieurs mots composés sans contraction ; mots dont les poètes n’ont jamais cessé de faire usage. L’emploi de ces mots fut sans doute commun aux plus anciens langages , puisque tous s’enrichirent de noms avant d’acquérir des verbes, el qu’il est naturel de supposer que les premiers peuples auront rassemblé plusieurs noms pour suppléer
CUKOLLAIRES.
par ce moyen au défaut de verbes. Ceci peut servir à démontrer la sagesse du conseil que nous avons donné aux érudits allemands, en les engageant U étudier les origines de leur langue d’après nos principes, et la véracité de notre parole, lorsque nous leur avons annoncé qu’ils feraient par ce moyen des découvertes merveilleuses.
Nous croyons avoir victorieusement combattu Yerreur des grammairiens, qui prétendent établir la priorité de la^jrosesur 1a poésie. Quant à nous, en découvrant Yorigine de la poésie, nous avons découvert et démontré Yorigine des langues et celle des lettres.
Autres Corollaires
Qui ont été proposés en commentant.
\° Le Jus dit par les Latins, et Siuiov, de Ato?, par les Grecs, mots que nous traduisons céleste, naquit selon l’ordre gardé dans la formation des caractères. C’est pour cela que les I^atins disaient indifféremment sub dio ou subJove pour à ciel découvert, pensée que Platon rendit dans le Cratyle par le mol âixouov. Toutes les nations des gentils considérèrent dans Jupiter la personnification du ciel, et pensèrent recevoir de lui, au moyen des auspices, les avertissemens , les ordres et les lois. Cela prouve que toutes les nations se formèrent d’après leur croyance dans la prorvidence divine. Pour les Chaldéens aussi, Jupiter et le ciel n’étaient -qu’une seule et même chose , puisqu’ils s’efforçaient de lire dans l’avenir en observant l’aspect et le mouvement des étoiles, d’où sont venus les noms d’astronomie et d’astrologie qui servent à désigner la science des lois célestes, et la science du langage des astres. C’est pour celte raison que les astrologues judiciaires sont toujours nommés Chaldéens dans les lois romaines. L’opinion des Persans sur Jupiter est semblable à celle des autres nations des Gentils. Certains d’entre eux, appelés mages, prétendaient lire dans le livre mystérieux des astres, des choses ignorées du vulgaire. Celte science , qui conserve encore le nom de magie, et qui enseignait à pénétrer dans les forces occultes de la nature, était interdite aux humains, qui ne pouvaient la conquérir sans avoir recours a des moyens
surnaturels. Les magiciens ou sorciers se servaient de la verge qui était comme le lUuus des augures romains ; ils traçaient avec cette verge des cercles astronomiques, qu’ils faisaient ensuite servir, ainsi que la verge même , à leurs opérations magiques. Les Persans considéraient le ciel comme le temple de Jupiter, et, en détruisant les temples des Grecs, Cyrus prétendit seulement les guérir de leurs pratiques superstitieuses. Non contens de partager l’opinion commune sur Jupiter et d’étudier dans les sphères l’explication de leurs destinées, les Égyptiens se flattaient de fixer les influences célestes en faisant fondre leurs statues à des époques déterminées. Les Grecs aussi regardaient les théorèmes ou les mathèmes comme des choses sublimes et divines, et comme les lois mêmes de Jupiter qu’il ne fallait jamais enfreindre ; c'est là l’origine du nom de mathématicien et de son application dans les lois romaines aux astrologues judiciaires. Quant à ce qui concerne les Homains, nous répéterons ce passage célèbre à'Ennius:
Adspice uoc sublime candens quem
Omnès invocaotiovem...
OÙ le pronom hoc remplace le mot cœlum. Ailleurs, nous Voyons les régions du ciel où les anciens cherchaient à lire les auspices, désignées par le nom de templa cadi. Les Latins ont conservé le mot templum , qui signifie un endroit découvert facilement embrassé du regard, d’où est venu le mot extemplo poor immédiatement. FirgUe appelle la mer : Neptunia templa. Tacite raconte que les anciens Germains adoraient leurs dieux dans certains lieux sacrés, qu’ils nommaient lucos et nemora, et qui étaient sans doute des clairières renfermées dans des forêts. V Église chrétienne n’a pas obtenu sans peine qu’ils renonçassent à cet usage, et cela nous est attesté par plusieurs décrets des conciles de Brague et de Nantes, qui nous ont été conservés par Bochart. Les Japonais et les Siamois sont encore attachés à cette coutume antique. Les Persans nommaient leur dieu ; le Sublime. Aujourd'hui encore, leurs temples, dont le ciel forme la voûte, •sont des collines au sommet desquelles on parvient par une longue suite de degrés. Plus ces collines sont élevées , et plus le temple est réputé magnifique. Pausanias nous apprend que la
COROLLAIRES
cime de ces collines, le faîle de ces temples, s’appelait «îto; ou aigle, parce que les forêts des alentours étaient abattues afin de faciliter l’observation du vol des a/gf/es,qui formait une branche considérable de la science des auspices. Voilà pourquoi le sommet de ces collines fut appelé pinnæ templorum; et plus tard, lorsque les murailles des premières cités s’élevèrent à côté de CCS premiers temples, le nom de pinnæ murorum fut appliqué h cette partie des murs que les Italiens nomment merli cl les Français créneaux. Les Hébreux furent les seuls qui adorèrent le véritable Très-Haut, au-dessus du ciel et dans le sanctuaire du tabernacle; et Moïse, ce faiseur de conquêtes pour le compte du Seigneur, s’empressait, en prenant possession des pays étrangers, de livrer aux flammes ces bois sacrés, où s’étaient formés, au dire de Tacite, les luci. Nous croyons que les lois divines de Jupiter ont été partout les premières lois, et que cela a donné lieu à la coutume établie chez un grand nombre de nations chrétiennes Ae dire leefe/aulieu de Dieu. Les Italiens, en elfet, disent encore, pour exprimer leur confiance dans la volonté de Dieu: Voglia il cielo , spero al cielo; et cet usage se trouve aussi chez les Espagnols. Quant aux Français, ils disent bleu pour azur ; et le mot oswr étant toujoursemployé comme substantif ou comme l’expression d’une quali té sensible, il est évident que les f rcrncaîA- ont pris le mot bleu comme synonyme de ciel, et qu’à l’exemple des Gentils qui entendaient par le ciel, Jupiter, ils entendirent Dieu pourlecieL Et maintenant encore, que signifientle morbleu e.i\e. parbleu des Français, si ce n’est mort de Dieu, et par Dieu ? Celle dernière considération pourrait passer pour un essai du Dictionnaire mental dont nous avons parlé dans nos axiomes.
2“ La nécessité de fixer avec certitude et précision ta propriété des domaines et leurs limites, a été l’une des principales causes de la découverte des caractères et de l’application naturelle des noms aux familles divisées en plusieurs branches, et justement appelées gentes. Mercure Trismégiste, caractère poétique des premiers fondateurs du peuple égyptien , enseigna à celui-ci les lois et les lettres; cl les /<a/ie«.s (dont la constante uniformité de pensée et de langage, conservée jusqu’à nos jours, doit remplir d’étonnement l’observateur judicieux), les Italiens, disons-nous, qui considérèrent Mercure Trismégiste aoemoe le
dieu des marchandises, disent encore aujourd’liui marquer pour exprimer l’action de contre-sigrier par des lettres ou par telle autre empreinte, les animaux ou les marchandises, afin d’indiquer îv quel maître elles appartiennent.
III. — Voilà l’origine des empreintes employées par les Gentils, et par conséquent des médailles. D’abord ces empreintes ont été inventées pour satisfaire à une nécessité publique ou privée; plus tard , on les multiplia dans des vues de simple utilité, ou même d’agrément , et ce furent ces empreintes savantes qui reçurent le nom d'héroïques, et dont les significations occupèrent les érudits. Ces emblèmes libres ou arbitraires ayant entre eux des significations analogues , ont besoin en effet d’être rendus clairs par quelques devises ; tandis que les empreintes héroïques et naturelles s’expliquaient d’elles-mêmes , et , renfermant des significations propres, elles parlaient, quoique muettes; ce qui leur valut l’épithète d'excellentes. Trois épis ou trois représentations de r action de faucher renfermaient, par exemple, Vidée de trois années. C’est pourquoi l’on a souvent confondu les caractères avec les noms, et les noms avec les natures.
A l’époque du renouvellement de la barbarie, les nations redevinrent muettes; c’est-à-dire qu’elles n’eurent plus aucun langage vulgaire. Nous ne savons rien, en effet, des langues italienne et espagnole de ces temps , et le clergé seul connaissait alors les langues grecque ou latine. C’est pour cela que les mots clerc et lettré étaient synonymes chez les Français, et que les Italiens , au dire de Dante, désignaient par le nom de laïc tout homme qui ne savait pas lire : chez les prêtres mêmes, l’ignorance était si grande, que l’on trouve encore des contrats signés par des évêques au moyen dune croix, ce qui prouve que ces évêques ne savaient pas écrire leurs propres noms. Le Père Mabillon, dans son ouvrage de Re diplomatica, nous donne le fac-similé gravé sur acier des signatures d'évêques et d'archevêques qui sont intervenus dans ces temps barbares à différens conciles, et nous voyons par les écritures difformes et irrégulières de ces prélats fameux par leur science, qu’ils n'étaient guère plus avancés que ne le sont aujourd’hui les hommes ignorans et stupides. Trois de ces archevêques étaient pourtant chanceliers de l’empire • l’un pour la langue allemande, raulro
COROLLAIRES
pour la française, et le troisième pour l’ilaliennc; et la plupart étaient chanceliers des royaumes d’Europe. Ce sont sans doute de pareilles écritures qui ont donné lieu k l'acception plaisante des mots : écriture de chancellerie. Une loi anglaise vient aussi rendre témoignage de l’ignorance de ces temps, en ordonnant qu’ttn malfaiteur condamné à la peine de mort aurait la vie sauve, s’il pouvait seulement prouver qu’il savait lire; c’est pourquoi le nom de lettré est demeuré synonyme de celui d’érwdit. Cette disette d’écrivains explique l’usage autrefois général de peindre sur les murailles des maisons les principaux/aiYs accomplis par les maîtres de ces maisons.
Les Latins nommèrent terrx presa les propriétés territoriales (dites encore podere en Italie), de prædium, pour signifier que les premières proies ou conquêtes ont été les terres livrées bientôt k l’agriculture. C’est encore pour la même raison que la Loi des XII Tables appelle mancipia tes biens-fonds ; que les hommes chargés d’une redevance envers le trésor public sont connus sous le nom de prædes ou mancipes; et que les Espagnols enfin emploient encore le moi prende, pour désigner une grande entreprise, reconnaissant implicitement par Ik que les plus anciennes entreprises ont eu pour but la conquête des terres et leur culture. Chez les Italiens le mot enseigne a été pris pour celui di empreinte dans le sens de signe, et ils en ont aussi fait le verbe enseigner, de même encore le substantif divisa, parce que les enseignes, ou marques, ou empreintes, furent inventées poux fixer les limites rfes ferres appartenant k des maîtres dilTérens. C’est ainsi que terme , qui avait signifié d’abord la borne réelle d’un champ, a été pris par les scolastiques dans le sens de terme significatif : termes pour extrêmes de la proposition. Les Américains font encore usage de ces sortes à’ hiéroglyphes pour distinguer et pour désigner les familles. Nous pouvons conclure de tout cela que les enseignes ont servi d’abord, lorsque les nations étaient muettes, k définir les limites des terres ; qu’elles ont servi plus tard k distinguer les nations diverses, et qu’elles ont pris le nom de médailles k l’occasion des guerres qui survenaient entre les peuples, parce qu’elles servaient alors comme i’enseignes militaires ou éOmcLges universelles, au moyen desquelles les nations ennemies, et par-
160 LIV. n. — DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
lanl des langages différens, pouvaient se reconnaître et se comprendre. Nous remarquerons icijàl'appui denotre système, l’étonnante conformité éi’ idées des Égyptiens , des anciens Toscans, des Romains et des .Anglais, qui firent tous d’im aigle tenant entre ses serres un sceptre d’or, les armoiries de leurs rois. Cet hiéroglyphe commun k toutes ces nations devait rappeler à chacune d’elles que tous les royaumes tirent leur origine du premier commandement de Jupiter exprimé par les auspices. L’introduction du commerce ayant fait sentir la nécessité de Vargent monnayé, les médailles ]ngùes propres k cet usage furent converties en monnaies , qne les Latins nommèrent monetæ, de mowencfo, procédant de la même manière que les Italiens, qui avaient fait insegnare de enseigne. C’est ainsi que, d’après Aristote, vient de vdfioç; que nummus fut souvent écrit par un seul ni; que les Français font si pende différence entre loi et aloi; que ducat dérive de ducendo ou de l’action propre du capitaine conduisant scs soldats an combat ; que soldat est venu de solda; que I’p'cm enfin, ou le bouclier, représentait au commencement la source première des armoiries ou des maisons nobiliaires, c’est-à-dire la terre cultivée par chaque père de famille. Toutes ces analogies nous apprennent que des choses ayant entre elles un certain rapport, étaient jadis représentées par le même hiéroglyphe. Ces explications Jettent quelque jour sur un grand nombre d’anciennes médailles représentant tantôt un aidel, tantôt un lituus ou biUon augurai, tantôt un trépied sur lequel on se plaçait pour rendre les oracles; coutume qui donna lieu k la locution de dictum ex tripode. Des ailes devaient être gravées sur ces médailles, parce que les Grecs, dans leurs fables, en attacliaientk tous \esemblèmes des droits fondés sur les auspices et appartenant par conséquent aux héros. Aussi voyons-nous figurer un oiseau parmi les hiéroglyphes réels (\vé Idanture envoya k Darius; et k l’occasion des luttes héroïques entre les, patriciens et les, plébéiens romains, nous entendons ceux -là répondre aux exigences de ceux-ci : aüspicu ESSE SUA. Nous vojons enfin, k l’époque du renouvellement de la barbarie , les enseignes nobiliaires surchargées de casques et de plumes, tandis que dans les Indes occidentales les nobles seuls sont autorisés k porter de piireils ornemens.
COROLLAIRES. IGl
VI. — L(i graisse des victimes immolées à Jupiter fui doue appelée d’abord jous , et par contraction , jus. Ce fut aussi le jems optimus, ou le Jupiter très fort, qui donna naissance à Yautorité divine dans sa première signiücalion vulgaire, par la force de sa foudre. Los hommes entendaient reconnaître, par celte locution, la suprême autorité de Jupiter sur toutes les choses; et c’est pour la même raison que le mot canon signiüa k partir du moyen âge, la loi ecclésiastique , et la redevance payée par le fermier au propriétaire direct d’une terre. Il est probable que Vemphytéose fut établie par les membres du clergé , qui ne pouvaient cultiver eux-mêmes les terres qu’ils possédaient.
Ab JovQ principium , Musæ ; Jovi<i omnia ptena,
est une proposition de métaphysique raisonnée sur YuHquité de Dieu, qui fut faussement attribuée k la métaphysique poétique, et en vertu de laquelle les géans se trouvèrent investis de Yautorité humaine ; autorité qu’ils étendirent et qu’ils exercèrent sur toute la terre primitivement occupée par eux. Cette autorité, ou domaine, ou possession, conserva dans le droit romain la désignation de jus optimum, qui fut pourtant transportée loin de sa signification première. Le jus optimum signifiait d’abord, nous dit Cicéron , dans ses Oraisons : le domaine inamovible des propriétés ne supportant aucune charge ni publique ni privée; domaine qui était appelé optimum, {parce qu’il tenait son droit de la force, et qu’il n’était mitigé par rien. Tel devait être le domaine des pères dans Yétat des familles, et tel était conséquemment le domaine naturel qui pi-écéda le domaine civil. Plus lard les cités , fondées sur les familles et sur le domaine civil appelé Siy.ouov «pLtrrov par les Grecs , prirent une forme aristocratique, et les Latins nommèrent les étals ainsi constitués : Re.spublicæ optimatum, ou Républiques du petit nombre, parce qu’ils étaient gouvernés par les
Pauci quos œqiius atnavit Jupiter.
Eu effet, au moment même o\\ Jupiter foudroya les premiers
géans, les refoulant dans les antres placés sous les montagnes, il les désigna comme les maîtres des terres où ils se tenaient cachés. Ils devinrent ainsi les seigneurs des premières républiques, et ils s’appliquèrent k eux-mêmes l’expressionde fundus fieri,m lieu de celle de fieri auctor. Plus tard, ces géans mirent en commun l’aatorité individuelle ou privée que chacun d’eux exerçait sur sa famille, et formèrent ainsi {'autorité civile ou publique des sénats régnans ou héroïques. La médaille dont Golzius fait si souvent mention k propos des républiques grecques, et qui représentait trois cuisses d'hommes réunies dans un centre et soutenues kla circonférence d'un cercle par la plante des pieds, prouve la vérité de notre assertion. Qei hiéroglyphe représente la propriété territoriale d’un pays ou du district d’une république; droit que nous nommons aujourd’hui domaine éminent et qui était alors représenté par une pomme , c’est-k-dire par l’Aicspécialement affecté k désigner \es couronnes des puissances civiles. Le nombre trois signifie la grande force ou la grande puissance de ce domaine; car, selon nous, les Grecs faisaient usage du nombre trois pour indiquer le superlatif, ainsi que les Français le font encore. La foudre de Jupiter fut appelée TRicuLuii, parce qu’elle sillonnait fortement les airs. Peutêtre même que le mot sillonner a été appliqué d’abord k \'air, puis k la terre, puis k Veau. On prit pour le trident de Neptune un crochet, au moyen duquel on saisissait les navires, et les trois guetdes de Cerbère signifiaient seulement que ce chien avait une grande bouche. Tout ce que nous venons de dire sur les empreintes des géans doit être lu avant ce que nous avons écrit dans la première édition de cet ouvrage sur leurs principes; et les corrections, que nous avons faites k ce passage, constituent le troisième et dernier des motifs qui nous ont portés k publier cette nouvelle édition.
Nous répéterons ici que Grotius, Selden et Puffendorf auraient dû donner pour base k leurs doctrines sur le droit naturel des gens : 1° les lettres et les lois apportées aux Égyptiens par Mercure Trismégiste; 2° les caractères et les noms des Grecs; 3» les no»w que les Romains donnaient indistinctement aux nations et aux différentes espèces de droit. Ils devaient donner k leurs doctrines l’appui des hiéroglyphes , des