‹ La science nouvelleChapitre 44 sur 106 · DE LA MORALE POÉTIQLE · texte numérisé non relu

DE LA MORALE POÉTIQLE

e résullal de celte première morale superstitieuse et farouche des Gentils. Philon de Byblos nous raconte que les anciens rois de la Phénicie sacrifiaient leurs propres enfans, pour apaiser la colère divine et pour détourner d’eux quelque grande calamité, telle que la guerre , la famine et la peste. Quinte-Curce nous dit que ces enfans étaient ordinairement offerts à Saturne; et Justin nous apprend que les Carthaginois, descendans des Phéniciens, conservèrent et pratiquèrent toujours cet usage. Ennius prête à Justin l’appui de son autorité par ce vers :

Et Poinei solitei sos sacrificare puellos.

Nous voyons en effet les Carthaginois sacrifier, après avoir été défaits par Agalhocles, deux cents enfans nobles hlcurs dieux irrités. Le sacrifice d Iphigénie par son ghveAgamemnon,no\is montre que les Grecs suivaient aussi celle coutume impie. Mais l’étonnement produit en nous par ces faits cessera, si nous réfléchissons à Y autorité paternelle et cyclopéenne des premiers pères des Gentils; autorité qui ne fut jamais contestée ni par les plus savans des hommes qui furent les Grecs, ni par les plus sages qui furent les Romains; mais que tous ont reconnue jusque dans les temps les plus éclairés de leur histoire , puisque les pères conservèrent toujours le droit de mettre à mort leurs enfans nouveau-nés. Ces réflexions sont propres à tempérer l’horreur, que nous inspire naturellement Brutus envoyant ses deux fils à la mort, parce qu’ils ont conspiré en faveur de Tarquin; Manlius, dit Y Impérieux, faisant trancher la tête k son généreux fils pour le punir d’avoir combattu et remporté la victoire contrairement k ses ordres, nous semblera aussi moins odieux. César affirme que les Gaulois offraient de semblables sacrifices k leurs dieux, et Tacite raconte dans scs Annales, que les druides des Angles (ceux-lk même auxquels les érudits ont attribué une science si profonde), interrogeaient l’avenir dans les entrailles des victimes humaines. Auguste interdit aux Romains des Gaules l’exercice de celle religion cruelle, et Suétone nous apprend que Y empereur Claude étendit la même défense aux Gaulois. Les savans orientalistes nous assurent que la coutume de brûler vif un homme, pour l’immoler k Moloch (divinité dans laquelle Drusins, Mor-'

nay gI Selden s’accordenl U reconnaître Saturne), a été importée par les Phéniciens dans le reste du inonde. Voilk donc quelle était la civilisation de ces Phéniciens, qui auraient enseigné aux Grecs les lettres vulgaires! L’on allrilme h //eiTw/e le mérite d’avoir délivré le Latium d’un usage fort cruel apporté par les Phéniciens, et qui consistait k jeter un homme vivant dans le Tibre pour le sacrifier aux dieux; offrande qui fut dès-lors remplacée par une statue de jonc. Tacite nous raconte que les sacrijices humains étaient en honneur dans celte ancienne Gerwmreie^loujours jermée aux nations étrangères, cl où les/lo»iai»s CHX-mùmes, quoique disposant des forces du monde entier, ne purent jamais pénétrer. Lescarbot, dans son livre De Fraxcia Nova, et Oviedo, dans son Historia indica, nous apprennent que les Américains découverts par les Espagnols et qui ont vécu gnorés du monde jusqu’à deux siècles avant nous, se nourrissaient de la chair des victimes humaines consacrées aux dieux. Voilà donc quelles étaient les mœurs des anciens Germains , à l’époque où ils croyaient voir leurs dieux sur la terre au milieu d’eux; des auxquels les historiens attribuent des

vertus si admirables ; et enfin des Américains vivant aujourd’hui encore dans la même croyance ! Voilà les sacrifices que Plaute nomme Satumi hostiæ, et qui se pratiquaient dans Vâge d’or du LofiMm; époque qui eût été, si nous en croyons les érudits, le règne de la douceur, de la bienfaisance, de la modération, de la mesure! Reconnaissons donc la vanité de l’orgueilleuse opinion des érudits sur Yinnocence prétendue de Vâge d’or, et disons que celle époque fut au contraire régie par une superstition fanatique qui, en présentant aux hommes l’image effrayante d’une divinité vengeresse,imposait quelque contrainte à leurs passions déréglées. /'/Miarçwe observe, à ce sujet, qu’il eût mieux valu pour les hommes ignorer l’existence des dieux que de les honorer elles servir comme ils le faisaient. Mais Plutarque ne pèse pas dans une juste balance les inconvéïiiens de la superstition et ceux de raf/tétswie;carla première a formé des nations puissantes et éclairées, tandis que l’autre a toujours été incapable de rien produire. Nous en avons fini avec la morale divine des premiers peuples du genre humain ; nous parlerons plus tard de la morale héroïque.

UE l’Économie poétique.

De l’Économie poétique,

Kt |>ar cuiiscqucnt des famîllc.s, tjui se composèrent d’abord exclusivemeiil des enfans

du père.

Les sens enseignèrent aux héros deux vérités, qui composent à elles seules toute la setewee économique ; ces vérités ont été renfermées i>ar les Ijitins dans les mots de educere et de educare. Un esprit élégant avait destiné le mot educere ii désigner Véducation de Mme; educare se rapiiortait k Yéducation du corps. Les métaphysiciens appliquèrent, au moyen d’une métaphore savante, la première de ces expressions, à l’action A' extraire les formes de la matière; car Véducation héroïque fut chargée précisément A'extraire l’âme humaine de la matière dont elle était enveloppée et qui formait les vastes corps des géans. Ce fut encore par les mêmes moyens que l’on tira les corps humains de moyenne taille, hors des premiers corps démesurément gigantesques.

Les pères héros furent sans doute, dans Vétat de nature, des adeptes dans la science augurale ou vulgaire. Ce fut cette science même qui les éleva ensuite au sacerdoce, puisque tous les avantages dont ils jouissaient servaient h payer les services qu’ils rendaient en interprétant les auspices; ce fut enfin cette science qui leur conféra le titre de rois, puisqu’ils étaient censés imposer au.x hommes les lois qu’ils avaient reçues des dieux. Ces rois législateurs étaient , comme le nom l’indique, des porteurs de lois, car ils portaient au peuple des cités héroïques les lois émanées du sénat régnant. Nous avons parlé ailleurs des deux assemblées citées par //omère, qui nomme ^ou).ri la première, et «yojoà la seconde. Les héros discutaient et votaient les lois en parlant dans celle-là; ils les promulguaient de la même manière dans celle-ci. Car les lettres vulgaires n’étaient pas encore connues, et les rois'héroïques faisaient porter au peuple les lois émanées du sénat régnant parles duumvirs, qui étaient chargés de les publier, comme cela se voit dans l'accusation A' Horace. On pourrait appeler ces duumvirs : des lois vivantes et parlantes.

La tradition vulgaire, (jui vante la profonde sagesse des anciens, porta Platon h souhaiter le retour de ces temps heureux dans lesquels les philosophes régnaient , où les rois philoso-

pliaient. Mais ces premiers pères étaient sans doute des rois ou monarques domestiques, supérieurs au reste de leur famille, soumisàDieu 5ew/,eldont l’empire, fondé sur des religions effrayantes, était maintenu moyennant des châtimens cruels. Tel était VempireieiPolyplièmes<\ne Pfaton indiquecommelesprewiters pères de famille du monrfe.La fausse interprétation donnée à cette tradition a entraîné tous \gs politiques dans l'erreur, en leur persuadant que \nformemonarchiquea.élé. \a. première forme des gouvememens civils. C’est lîi l’origine de ce principe erroné de politique, d’après lequel les règnes civils (gouvernemens monarchiques) auraient été le résultat soit delà force ouverte, soit de la fraude tout à coup changée, au moment opportun, en force et en violence ; mais la fraude et la violence pouvaient-elles trouver place dans ces temps, rendus orageux et propres au développement de {'orgueil et de la barbarie, par le récent souvenir de la liberté brutale ; dans la rude simplicité de cette première vie, lorsque les hommes se nourrissaient des fruits de la terre, se désaltéraient avec l’eau des fontaines et se reposaient sous l’abri des montagnes; dans {'égalité naturelle de cet état qui accordait à chaque père le pouvoir absolu sur sa propre famille? Réfléchissons au temps qui dut nécessairement s’écouler, avant que lesGentils, arrachés k leur liberté farouche et naturelle, disciplinés par l’autorité cyclopéenne des pères de famille, fussent suffisamment domptés pour accepter les lois civiles. Nous ne faisons donc qu’énoncer une vérité éternelle , lorsque nous disons que les sujets de la république de Platon n’étaient pas aussi heureux que les membres de ces familles, dont les jBéres, n’enseignant que la religion, étaient admirés comme savons, révérés comme prêtres, craintsct obéis comme rois. L’effroi delaDivinité futdoncla force divine nécessaire, qui soumit les stupides et farouches géans à l’accomplissement des devoirs humains. Ne pouvant exprimer d’une manière abstraite {'idée de cette force, les poètes théo- /oÿicTW l’exprimèrent d’une manière concrète par une corde, que les Grecs nommèrent et les Latins fides: d’où est venue

cette locution : fides deorum ; la force des dieux. C’est pourquoi la lyre d’Orphée suffit , quoique composée d’abord d’«ne seule corde , à apprivoiser les bêtes féroces de l’antiquité, et qu’une semblable /yre, placée dans les mains A'.dmphion, fit

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DE l’économie poétique. H9

mouvoir les pierres qui viureul se poser d’elles-mêmes autour de Thèbes.

Debout devant le temple de Thémis, c’est-k-dire dans la crainte de la justice divine; la tête voilée, pour exprimer le sentiment de pudeur qui fut la cause des mariages, Deucalion et PyrrAa ramassent les pierres éparses k leurs pieds, c’cst-k-dire qu’ils s’emparent des hommes stupides, puisque le mot lapis garda chez les Latins cette signification; ils ramassent ces pierres, et ils les jettent derrière leurs épaules, c’est-k-dire qu’ils introduisent l’ordre des familles au moyen de la discipline économique, transformant ainsi ces pierres ou ces géans sauvages en hommes civilisés.

hespères procédèrent k la seconde partie de la discipline économique ou à V éducation des corps, au moyen des effrayantes religions sur lesquelles ils fondèrent leur empire ajelopéen. Ils commencèrent, moyennant le secours des ablutions sacrées , par - réduire k une taille moyenne les tailles gigantesques de leurs enfans. Ici encore, nous nous sentons saisis d’admiration pour la sagesse de la Providence, qui accorda une taille gigantesque aux hommes perdus et sauvages ; afin que la vigueur de leur constitution les aidât k supporter l’inclémence du ciel et l’intempérie des saisons ; afin que la force démesurée de leurs membres leur permit de pénétrer dans l’épaisse forêt de la terre ; pour que, fuyant l’approche des bêtes féroces, poursuivant les femmes timides et effrayées, cherchant des fruits et de l’eau , ils se répandissent sur toute la terre et la peuplassent rapidement. Mais, lorsque cette vie sauvage et ces courses incertaines cessèrent , lorsque , renfermés dans leurs grottes ou abrités sous le toit de la cabane au bord de la fontaine, les hommes eurent appris k se contenter d’une seule femme et k cultiver les champs, la Providence leur retira la force extraordinaire et les proportions gigantesques dont ils n’avaient plus besoin.

Les hommes comprirent et réalisèrent bientôt Vidée parfaite de {économie; c’est-a-dire qu’au moyen du travail et de l’industrie, les jo^rcs s’efforcèrent de transmettre k leurs enfans un patrimoine, suffisant k l’aisance delà vie, et capable de remplacer les bienfaits de la loi civile, sans lesquels le commerce étranger et les cités elles-mêmes disparaîtraient. Ia société , conservée ainsi dans les familles , pouvait enfanter les nations. 11 fallait pour cela

que le patrimoine laissé par le père à ses enfans fOt placé en bon air J qu’une source intarissable l’arrosàl, qu’une position naturellement forte promit une retraite à la famille, dans le cas où la cité serait détruite; que des champs vastes et fertiles offrissent enfin une nourriture assurée a.\i\ paysans fuyant la cité désolée, apporteraient aux seigneurs leurs mains laborieuses. Ce plan fut rigoureusement suivi par la Providence, qui n’agit pas comme un tyran au moyen des lois, mais comme une reine au moyen des iwapes. Elle régla de cette manière Vétatdes familles. Les forteresses sont, en effet, placées d’ordinaire sur les hauteurs où l’air est vif, c’est-à-dire salutaire, et dont les abords sont difficiles. Ce furent là les premières arces du monde, qui furent plus tard régularisées par l’architecture militaire; et c’est ainsi que les Italiens nommèrent d’abord rocce les montagnes à pic , et roc/ie,plus tard, les itCMai/orii/îés. Les premiers patrimoines des pères de famille étaient aussi placés non loin des fontaines, dont les sources sont cachées sous les montagnes. Les oiseaux construisaient souvent leurs nids sur le bord de ces fontaines, et les Latins les nommèrent, peut-être'à cause de cette particularité, aquilx ou comme qui dirait aquilegæ; quoi qu’il en soit, le mot aquilex signifie encore celui qui rassemble [eau. L’histoire nous raconte qut\es oiseaux dont se servaient les Romains pour connaître les augures n’étaient que des vautours, qui devinrent plus lard les aigles servant d'enseigne aux armées romaines. Il n’est pas impossible qu’en suivant les aigles ou Y oiseau de Jupiter, les hommes simples et grossiers découvrissent les fontaines placées sur les lieux élevés, et que, pleins de reconnaissance pour ce grand bienfait qu’ils croyaient leur venir du ciel, ils aient aussitôt considéré le vol des aigles comme le plus sûr des auspices après la foudre. Massala et Corvinus, en effet, donnèrent à ces auspices le nom de mcÿeurs ou publics. C’était évidemment au sujet de ces auspices que les patriciens romains disaient aux plébéiens, dans les fwWes AcroiçMCs qu’ils avaient à soutenir avec eux: .vuspicia

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