‹ La science nouvelleChapitre 45 sur 106 · ESSE SUA · texte numérisé non relu

ESSE SUA

Toutes ces choses ainsi ordonnées par la Providence, dans le but de donner une première et salutaire impulsion au genre humain, ne semblèrent à Platon que le résultat de la prévoyance humaine dont les fondateurs des cités étaient doués. Mais lors-

DE l’Économie poétique.

que plus tard la barbarie renouvelée dispersait les nations et détruisait les cités, ce fut encore par de semblables moyens que les familles se conservèrent, et qu’elles donnèrent naissance à de nouvelles nations européennes. L’emploi des mêmes mesures et des mêmes moyens, pour faire face aux mêmes dangers et aux mêmes calamités, dans des temps si divers et dans des lieux si éloignés, témoigne hautement, selon nous, de l’action providentielle et divine. Les Italiens conservèrent le nom de castello à toutes les demeures seigneuriales ; car l’on observe généralement que les anciennes cités, et les capitales des états, sont ordinairement placées sur les lieux élevés, tandis que les villages sont construits dans lesjofaines. Delà viennent probablement ces locutions latines : summo loco, illustri loco nati, et imo loco, obscuro loco nati, pour les nobles et plébéiens. Nous verrons en effet dans la suite que les héros habitaient les cités; et les serviteurs, les campagnes.

Les écrivains politiques nous apprennent que la communauté de Peau a été pour les familles la première occasion de se rapprocher les unes des autres. Aussi ces premières communautés furent-elles appelées ypa-piat par les Grecs; les premières terres reçurent des Latins le nom de pagi, et les Grecs doriens nommaient Tretyà la source ou la fontaine. L’eau formait le sujet de la première partie des cérémonies du mariage, et ces cérémonies étaient appelées aqua et igni, parce que les premiers mariages avaient lieu entre un homme et une femme jouissant en commun de Peau et du feu, c’est-à-dire appartenant à la même famille, ou entre frère et sœur. Le dieu lare de chaque maison était le dieu Au feu, d’où l’on a appel é/ocMs /ans le foyer domestique, devant lequel le père de famille sacrifiait aux dieux de sa maison. Si nous en croyons Jacob Revard, la loi des XII Tables parle, au chapitre du Parricide, de ces dieux qu’elle nomme Deiveiparentum. \,’ Histoire-Sainte se sert d’une expression semblable lorsqu’elle dit : /)cMs/3arc7i/«jn nostrorumoü Dem Abraham, Deus Isaac, Deus Jacob; et Cicéron, dans celle de ses Lois ainsi conçue: sacra famii.iaria perpétua ma.nento, fait allusion à ces dieux. C’eslainsi que nous lisonssi souvent dans les lois romaines : esse in sacris paternis, au lieu de, un fils de famille, et sacra patrîa pour l’autorité paternelle ; (.mV autorité paternelle était re-

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UV. II. — DE I.A .SAGESSE POÉTIOI E.

gardée comme sacrée dans ccs premiers temps. Les barbares ont, selon nous, ramené ces mœurs ; car du temps de Jean Doccoce, l’usage de /’/tw-CMce roulait qu'au commencement de l’année chaque père de famille, assis à son foyer auprès d’un cep ou d’une bûche, y mil le feu en y répandant de l’eracens et du vin. Celte coutume e^iiste encore chez les peuples du royaume de Naples, et c’est pourquoi les familles de ce pays sont désignées par le nom de feux. Lors de la formation des cités, il fut généralement établi que les mariages seraient contractés entre lesdtoyens de la même ville ; et il demeura eniln constamment admis que s’il était quelquefois permis d’épouser une étrangère, celleci devait au moins pratiquer la religion établie dans la ville où elle voulait entrer.

Pour revenir maintenant du feu, que nous venons de traiter d’une manière incidente, à Veau qui fait le sujet de nos recherches actuelles, nous dirons que le Styx invoqué par les dieux mêmes devait n’être que \u source des fontaines. Les dieux auraient donc été les nobles des cités héroïques, et la communauté de cette eau célèbre aurait placé leurs royaumes au-dessus des royaumes des hommes; et c’est ce qui explique , comme nous l’avons déjîi dit plusieurs fois, pourquoi Ica patriciens romaim refusèrent, jusqu’en l’an .10!) de Rome, de communiquer aux plébéiens le droit de contracter des mariages. Le puits du Serment,àoal nous parle Y Histoire-Sainte, est une de ces mômes sources sacrées. La ville de Pozzuoli doit son nom à un certain nombre de petits puits parsemés sur son territoire. Le dictionnaire idéal qui nous occupe pourrait démontrer que la plupart des villes ont une origine semblable à celle de Pozzuoli ou Puteoli, cl que divers langages articulés ont été employés à désigner le même objet.

Venons maintenant k Diane , la troisième des divinités majeures crééca par l’imagination des hommes. Zlione représente la première nécessité humaine, ou le premier besoin qu’éprouvèrent les géans renj'ennés dans de certaines terres et U7iis par le mariage à de certaines femmes. Les poètes théologiens nous ont transmis V kistob'e é\c ces faits, sous le voile de deux fabtes ()ui se rapportent alaccesso Diane. La première de ces fables, concernant la pudeur des mariages, nous montre Diane couchée

DE l'Économie doétiqce.

dans une nuit obscure, mystérieusement et en silence «uiprès de son Endymion endormi: circonstance ou aventure qui lui valut le surnom de chaste Diane, et qui est en effet le symbole de cette chasteté recommandée en ces termes par Cicéron, dans ses Lois : Deos caste adeunto. La seconde de ces fables nous éclaire sur l’effrayante religion des fontaines. Actéon a vu dans une source d’eau vice la nudité divine; Diane lui jette de Veau au visage, c’est-à-dire qu’elle le remplit d’un terrible effroi; et le malheureux est aussitôt métamorphosé dans le plus timide des animaux, le cerf, pour être déchiré et misen lambeaux par ses chiens, c’est-à-dire par les remords d’avoir violé les mystères de sa religion. Le mot lymphati, ou aspergés d’eau pure, fut sans doute employé d’abord pour désigner ces Actéons,o\x ces hommes devenus fous par suite d’un effroi superstitieux. Les ia/r/w conservèrent aussi le souvenir de cette histoire poétique dans le mot latices, qui dériveévidemmentde/ffl/enrfo, dont l’adjectif habituel est purl, c’est-à-dire l’eau qui jaillit de la fontaine. Ces latices des Latins n’étaient, à notre avis, que les nymphes comporgnes de la Diane grecque, puisque le mot lymphæ est pour les Grecs synonyme de nymphai. Ces nymphes datent de l’époque où les hommes supposaient dans chaque chose une substance animée ou une créature /irtniaine.

Mais les pieux géans enfermés dans les grottes sons les monts, ne tardèrent pas à être incommodés par l’exhalaison infecte qui provenait des cadavres pourrissant à leurs côtés. Ils s’occupèrent alors de les ensevelir, ce qui fait que l’on trouve encore chaque jour sur les hauteurs des monts, les vastes crânes et les os gigantesqices de ces premiers hommes. On ne voit pas, il est vrai, ces immenses débris dans les plaines et dans les vallées; mais il est facile de comprendre que les cadavres des géans impies, disséminés dans les plaines et demeurés sans sépulture, aient été , lors môme que les pluies ne les eussent pas macérés, emportés par les torrens. Les géans pieux entourèrent au contraire leurs sépultures d’un si grand respect, ou pour mieux dire d’un si grand elTroi,que les mots religiosa loca signifièrent toujours, en latin, les lieux où des tnorts étaient ensevelis. Voilà l’origine de la croyance universelle en l’immortalité de l’àme humaine, qui forme, avons-nous âïl, le troisième principe de

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cette science. Ces âmes ou Du ma>es sont désignées dans la loi des XII Tables, au chapitre du Parricide, par le nom de Deivei parentuh. Il est probable que les premiers hommes placèrent sur chaque sépulture un petit monceau de terre ; car Tacite nous dit que les anciens Germains avaient soin de ne pas accabler leurs morts sous le poids de la terre, d’où vient cette prière ou ce v(pu : SU tibi terra lecis. Les premiers hommes plantèrent sans doute aussi un cep ou un arbre, appelé par les Grecs 5>u).ù| ou gardien, parce qu’il était censé veiller à la sûreté et à la tranquillité du mort. Le mot cippus signifie en effet chez les latins séptdcre. Ce mot désigne chez les Italiens l'arbre généalogique, et nous pensons que les Grecs ont puisé à la même source leur fuiti (tribu). Les Romains traçaient leurs généalogies en disposant dans les galeries de leurs maisons, sur un rang ou file qu’ils nommaient stemmata, de temen oa JU, les statues de leurs ancêtres'. Ces files ou fds généalogiques reçurent des jurisconsultes le nom de lineæ , et le mot stemmata continua h signifier les armoiries nobiliaires. D’après notre conjecture, les premières terres où les hommes furent ensevelis auraient servi de modèle aux premiers écus ou écussons des familles ; ce qui expliquerait le mot célèbre d’une mère Spartiate plaçant le bouclier sur le bras de son fils, et lui disant : aut cum hoc, aut in hoc, c’est-à-dire : reviens avec ton bouclier, ou reviens dans un cercueil. Les Napolitains ap|)ellenl encore aujourd’hui civière, scudo ou bouclier. La science du blason définit les écussons comme la base du champ ou de Yarmoirie, parce que les séptUcres avaient été placés d'abord sous les champs comme pour leur servir de fondement.

Nous attribuons la même origine au vaolfilius, qui signifiait noble lorsqu'il précédait le nom pi'opre du père ou le nom de la famille. C’est pour cela que nous avons défini le patricien romain, celui (\\\\potest nomine ciere patrem. Ce nom correspondait chez les Romains au nom patronymique des premiers Grecs; et en cHct nous voyons Homère nommer les héros, filii Achivorum, etr//w/oire-.Çaîn/enomraerles7io6/cs IIébreux,fitii

' Le mot tubtemen, qui désigne un tissu habituellement placé sous les métiers è tuile , vient de temen.

DE l’Économie poétiqle.

Israël. Ce fait prouve, selon nous , que les premières tribus et les premières cités étaient entièrement composées de nobles. Les géans soutenaient leurs droits sur les terres où reposjuent les os de leurs aïeux ; et c’est pourquoi le droit romain sanctionna l’usage, déjà établi, d'ensevelir les morts dans un terrain qui leur eût appartenu, et qui appartint encore à leurs liéritiers , alin d’y célébrer les solennités religieuses. Les premiers hommes disaient vrai, lorsqu’ils prononçaient ces phrases héroïques : Nous sommes fds de cette terre, nous sommes nés de ces chênes. Les chefs des familles étaient justement appelés par les Latins stirpes ou stipites; et la descendance de chacun d’eux était dite propage, tellement qu’aujourd’hui encore le mot lignage signifie famille. Les plus nobles maisons de l’Europe,ei presque toutes les maisons sowreraines, prennent le nom des terres qui leur appartiennent, et chez les Grecs aussi bien que chez les Latins, les nobles s’appelaienty<7s de la terre. Les Latins disaient aussi îngenui ou indegeniti, ou indigetes. On sait que indigenæ signifie ceux qui sont nés d’une terre; ce qui nous porte à conclure que DU indigetes signifiait les divinités natales, ou les nobles des cités héroïques qui, avons-nous dit , s’étaient arrogé le titre de dieux. La terre a été la mère de ces dieux, d’où il est arrivé que le xno\. ingenuus ou patricien ëlaii synonyme de noble. Ces ingenui furent sans doute les aborigènes , ainsi appelés de ce qu’ils n’avaient pas d’origine ou de ce qu’ils étaient nés d’ eux-mêmes : aborigènes correspond à ui/76yJ)oveç des Grecs. Ces aiiorïgrénes étaient sans doute des géans, car nous avons vu que le mot géant signifie fds de la terre, et que la terre a toujours passé pour la mère des géans et des dieux. Si nous avons répété ici toutes ces choses, c’est que nous avons voulu nous fonder sur elles pour reprocher à la /jArase

héroïque qu’il attribue à Romulus et aux pères, comme étant adressée aux premiers réfugiés venus en quête d’un asile dans le luco llomuliis. Les pères auraient dit, d’après Tite-Live, qu’ils é/aien^ les fils de cette êerre, ce qui eût été parfaitement faux s’ils avaient entendu par là que Rome était leur patrie , puisque Romulus était natif Ci'Àlbe. Cette mère dont parle Tite-Live aurait donc aussi oublié de créer des femmes, puisqu’il fallut en enlever aux Sabins. Il faut supposer plutôt , que les

18C LIV. II. — Uli LA SAGESSE POÉTIQUE.

premiers peuples considéraient Roniulus comme un fondateur de cités, et qu’ils lui appliquèrent les titres ou les qualités propres et distinctives des fondateurs des premières cités du iMtlum; cités dont le nombre était déjà considérable lors de la fondation de Rome par Romulus. I.a définition de Vasile qui nous est donnée par Tite-Live, nous parait concorder avec notre supposition; car il dit de Vasile, qu’il était vêtus urbes condentium consilium, et qu’auprès des premiers fondateurs des cités, ce n’était ni le conseil, ni la réflexion, mais la nature qui servait Xa providence.

Venons maintenant à la quatrième divinité majeure, au dieu de la lumière civile, à Apollon. C’est k ce dieu que les héros grecs durent le nom de x^etTol ou clairs, Ucausedex'Xéoî,la gloire; et les héros latins celui de inclyti, k cause du mot cluer, qui signifie \& splendeur des armes; lumière k laquelle Junon-Lucine ouvrait les yeux des enfans nobles. Nous avons vu dans Homère qp'Uranie était l’atnée des Muses, la science du bien et du mal, la divination ou la. science poétique dont Apollon était le dieu. Clio est la seconde des neuf sœurs, la muse de l'histoire héroïque , histoire qui commence par la généalogie des héros , de même que V Écriture- Sainte commence par dérouler la descendance des patriarches. Nous voyons rf’aôo/ rf, dans cette histoire, Apollon poursuivant Daphné, jeune fille égarée , qui jiarcourt la forêt de la terre. Daphné imiilorc le secours de ces dieux dont les auspices sont nécessaires à la célébration des mariages solennels; elle les implore, et aussitôt elle ^'arrête et se change en laurier, arbre toujours vert, symbole de la postérité, qui est la suite ou la conséquence des mariages.

N’oublions pas que les Latins appelèrent stipites les ceps d’une famille. Le retour de la barbarie ramena les mêmes phrases héroïques, et l’on appliqua de nouveau le mol arbre ala descendance des familles; le mol cep ou racineli leurs fomJaleurs ; le mot branche au descendent du descendant , et le mot lignage k lafamille elle-même. \ja poursuite cT.-f/jo/Zow présente le caractère de la Divinité ; la fuite de Daphné présente le caractère de la bête farouche. .Mais lorsque la signification de cette histoire sévère fut oubliée, on attribua à Apollon une intention impudique, et a la chasteté de Daphné sa terreur et sa

m; L'iii:u.\OMiE I’Oétiüle.

fuite. Apollon üiii le // (v e Z>/ane ; cl les sottrcci d'eau vive ayant facilité aux Gentils leur élablissement sur les montagnes , .4pollon fut établi sur le mont Parnasse , eu la compagnie des neuf ou des arts de Vhumanilé , à peu de distance de la fontaine dV/î/J/>oc/’^ne, styour des cygnes M chant prophétique. Diane et Apollon sont les enfans de Latone, dont le nom vient de latere, se cacher. Les locutions latines de condere gentes, condere régna, condere urbes, et le mol même de Latium, ont la même origine. Latone accoucha près d’une source d’eau, et cela, au moment même où les hommes se changèrent en grenouilles, qui naissent delà terre après une pluie d’été. Kous voyons Idanture envoyer une grenouille à Darius ; et nous croyons que les lys d'or dont se composent les a/ moiWcs des rois de l'rance, étaient au commencement /cotsf// enowi//e« plutôt que froâ cmpauds, comme on l’a cru. Le nombre trois forme le superlatif de ]& langue française; de sorte que trois grenouilles signifient une très grande grenouille, c’est-à-dire un très grand enfant de la terre ou un très grand seigneur. Apollon et Diane sont chasseurs : ils font des massues semblables à la massue d’ Hercule avec les arbres qu’ils arrachent dtt, sol; ils tuent pour leur7;?'op/ e défense les bêtes féroces; car il ne leur est plus permis de les fuir, comme faisaient les premiers hommes, de contrée en contrée; plus tard ils font de ces bêtes leur nourriture et celle de leur famille. Nous avons vu les héros de Virgile se nourrir de celle chair ; et Tacite nous peint les anciens Germains chassant avec leurs femmes. Apollon est \e fondateur de la civilisation et des arts représentés par les Mtises. Les Latins appellent ces arts, liberales; et c’est à cause de sa noblesse que Pégase porte des ailes et vole au-dessus du mont Parnasse. Lors du renouvellement de la barbarie, les nobles seuls avaient le droit de monter armés à cheval, d’où vient le nom de cavaliers que les Espagnols donnent encore aux nobles de leur pays. Le moi d'humanité (civilisation) dérive de humare, humer, inhumer, ensevelir : étymologie qui nous a encouragés à considérer V usage d’ensevelir les morts comme le troisième principe de cette science. Cicéron nous apprend, on effet, que \e peuple athénien, le plus humain o\x\e plus civilisé de tous, a été le premier à adopter l'usage d'ensevelir ses morts. Apollon est toujours jeune, de même

que le laurier est toujours vert, parce que ce dieu perpétue les hommes dans les familles au moyen des noms. Sa chevelure est longtie, en signe de noblesse : A'oh \e% nobles de plusieurs nations ont pris et conservé la coutume de laisser croître leurs cheveux, elles anciens Persofis , aussi bien que \es ylméricains , celle A'an'acher un ou plusieurs cheveux de la télé d’un noble pour le punir de certains délits. Peut-être les Gaulois reçurent-ils des nobles qui fondèrent leur nation l’épithète de chevelus. Quoi qu’il en soit, personne n’ignore que tous les peuples rasent la tête à leurs esclaves.

Les héros se trouvaient alors établis dans des lieux circonscrits. Hais bientôt, les familles se multipliant , les fruits naturels de la terre ne suffirent plus à leur nourriture. Ils n’osaient cependant franchir les limites qu’ils croyaient leur avoir été assignées par les dieux. La re%ion leur ayant inspiré la pensée d’fncendier les forêts, afin de jouir plus librement de la vue du ciel et d’en apercevoir plus facilement les atM/nce.s, ils commencèrent k cultiver la terre avec beaucoup de peine et à y semer du blé. Déjk peut-être s'étaienl-ils aperçus qu’en approchant ces grains du feu de leurs broussailles, ils prenaient un goût agréable et donnaient une nourriture saine. Aussitôt, et au moyen de cette facilité qu’ont les premiers peuples à former de belles et nécessaires images poétiques, ils nommèrent les épis de blé, pommes d’or, transportant ainsi l’idée de la pomme, qui est un fruit de la nature , aux épis, qui sont le produit de Vindustrie.

Voici le plus grand et le plus glorieux de tous les travaux exécutés par Hercule, pour la glmre de Junon et pour l’entretien des familles. Les poètes, qui nous en ont transmis ce récit, l’ont voilé sous les belles métaphores nécessaires U leur langage. La terre y est représentée comme un grand rfragron tout armé d’écailles et d’épines, c’est-à-dire de broussailles et de mauvaises herbes; ce dragon est ailé, parce que la terre appartenait aux nobles ; il veille toujours, car les difficultés sont toigours les mêmes, et les pommes d’or sont toujours enfermées dans le jardin des Hespéndes. dragon, enfin, esf né dans l’eau, parce que la terre était encore imprégnée de l’humidité résultant du déluge. Les poètes imaginèrent aussi une hydre que les Grecs nommèrent ôÿwo f'en7<),dont les têtes repoussaient ii peine tran-

bE l’économie rOÉTIQLE.

chées, qui changeait trois fois de couleur, passant du noir ou de la couleur du charbon , au vert qui est la couleur de l'herbe , et prenant ensuite une teinte dorée comme celle des épis en maturité. Cette hydre nous est représentée comme un animal très fort, parce qu’il avait été difficile de la plier aux nécessités humaines. C’est de là qu’est venu le nom de lion, qui désigne le plus fort de tous les animaux. Les philologues prétendent , en effet , que le lion de la forêt de Némée n’élait qu’un serpent de grandeur démesurée. Tous ces animaux vomissent du feu, ce qui signifie epü Hercule mit le feu aux forêts.

Voici donc trois histoires différentes, conçues dans trois différentes parties de la Grèce, et ayant une seule et même signification. Hercule au berceau étouffant les serpens se rapporte à l'enfance de l'héroïsme. Bellérophon, lui aussi, tue un monstre appelé Chimère, qui a la queue d’un serpent, la poitrine dune chèvre (ce qui indique les forêts qui couvraient la terre à cette époque), et la tête d’un lion vomissant des flammes. Le Thébain Carfmtw, après hyoïr tué son grand serpent, en sème les dents, qui signifient ici le bois fort et dur dont on se servait pour travailler à la terre, avant la découverte du fer. Cadmus luiméme est changé en serpent, ce qui eût infailliblement amené les anciens Romains à dire de lui : Fendus factus est. Nous verrons aussi que les serpens qui composent la chevelure de Méduse, et ceux dont le caducée de Mercure est entouré, représentent le domaine de certaines terres, d’où est venu le nom de iyfù.tia., dérivé de ôytî [serpent), donné à l'impôt territorial ou à la dime A' Hercule . Homère nous raconte que le devin Calchas interpréta de cette manière l’oracle du dévorant les huit

moineaux et leur mère, et dit que la ville de Troie tomberait, avant neuf années, au pouvoir des Grecs. En effet, pendant que les Grecs combalüiient contre les Troyens, un serpent, tué par un aigle, tomba sur le champ de bataille , et redoubla leur courage et leur confiance. C’est encore pour la même raison que Proserpine ou Cérès est toujours représentée sur un char traîné par Aes serpens, et que l’on voit souvent des serpens sculptés sur les médailles des républiques grecques. Fracastor , dans son poème intitulé : De siphilide, nous raconte que les rois américains portaient une peau de serpent en guise de sceptre. Les

1S)0 MV. II. — DE I.A SAGESSE I-OÉTMiLi;.

armoiries royales des Chinois^ ainsi que celles du céleste em- Jiire, consislent en un dragon. Kzéchiel compare le roi d’Égypte à un grand dragon coudié entre scs fleuves, ce qui rappelle l’ancienne opinion d’après laquelle les dragons naissaient dans l’eau, l'empereur du Japon a institué l’ordre des chevaliers du dragon. A l’époque du renouvellement de la bartiarie , la famille / isconti fut appelée , ii cause de sa urande noblesse , h gouverner le duché de Milan ; or, celte famille a dans ses annoiries un serpent gui dévore un enfant, c’est-à-dire le serpent Python (\\i\ dévorait les Grecs, cl qui fut tué parle dieu de la noblesse, Apollon, llemarquons ici Vuniformité de la pensée héroïque se succédant à tant de siècles de distance. Voilà donc l’explication des deux dragons ailés, qui tiennent suspendu le collier de silex auquel la toison d’or est attachée, collier qui servit à allumer le feu vomi par les deux dragons. Ciiiffeet, qui écrivit l'histoire de cet ordre, ne sut pas trouver celle explication, ce qui lit dire à Pietra-Santa que celte histoire manque de f/arté. Mous avons vu, dans les différentes parties de la Grèce, Hercule détruisant le serpent, le lion, l'hydre et le dragon, et llellérophon terrassant la Chimère. Voyons maintenant .AaccAtw apprivoisant les tigres, qui représentent sans doute la terre diversement colorée ou, comme l’on dirait encore, tigrée : d’où vient que le nom de tigre a été donné indifféremment à tous les animaux très forts. Bacchus, domptant les tigres au moyen du vin, est pour nous le représentant d’une histoire ou d’un fait physique, inintelligible aux héros qui fondèrent les nations. On ne nous dit pas, d’ailleurs, que Bacchus soit jamais allé ni en Afrique, ni en Hyrcanie; cl le contraire est d’autant plus probable, que d’après nos connaissances en géographie poétique , les Grecs ne savaient pas, à celle époque, qu’il y eût telles choses que l'Afrique et V Hyrcanie.

Les épis de blé furent nommés d’abord pommes d'or , et ce fut le premier or du monde ; car , dans ces temps reculés , le véritable or était enfoui dans la terre, et l’on ne connaissait ni Yart de Ven tirer, ni celui plus difficile encore de le dégager de l’alliage et de le polir. On voyait alors sur le sable, au fond des ruisseaux et des fontaines, quelques pierre.s recouvertes de filets d’or ; mais si l’on admirait la couleur et le brillant de ce

iiE l’Économie poétique.

mÉlal , on en ignorait Yusage. Lorsque les iiommcs commencèrent à cultiver le blé, la couleur de ses épis leur rappela ces filets resplendissans qu’ils avaient aperçus dans la terre et sous l’eau des fontaines, et ils transportèrent à ceux-là le nom qu’ils avaient donné à ceux-ci. Plaute dit en effet: thesauruni auri, pour distinguer ce thesaurum du grenier. Le froment devint bientôt une nourriture si exquise et si recherchée, que Job, énumérant ses grandeurs passées et ses richesses perdues, dit qu’t/ mangeait du pain de froment. Aujourd’hui, dans nos plus pauvres provinces, le jsam de froment tient lieu au malade de potion et de médecine, si bien que : le malade mange du pain blanc, signifie qu’il est à toute extrémité. La même idée de beauté qui avait été transportée de l‘or au blé, passa à la laine des troupeaux. Atrée se plaint, dans Homère, de ce que Thyeste lui a dérobé scs belles brebis d’or. Homère appelle toujours ses rois et ses héros 7rdVjpj>,ovç , c’est-à-dire riches en troupeaux; et, par cette uniformité de pensée dont nous avons déjà parlé, les Latins nommèrent le joa/r/wioine, pecunia, d’un mot qui dérive , selon les grammairiens latins, de pecus. Tacite dit que chez les anciens Germains, les troupeaux solæ et gratissimæ opes sunt. Il est probable qu’il en était de même chez les Romains, puisqu’ils appelèrent le patrimoine, pecunia, ainsi que cela se voit dans la loi des XII Tables, au chapitre des testamens. Mç).ov signifie h la fois pomme et brebis; ce qui semble indiquer que les Grecs firent de ce nom péX ou miel, parce qu’ils regardaient ce produit comme un fruit exquis. Les Italiens disent encore mele, pour désigner les pommes et le miel. Les pommes d’or, cueillies par Hercule dans le jardin des Hespérides, étaient donc les épis de blé. Nous voyons, en eflet, V Hercule gaulois enchaîner les hommes par les oreilles au moyen de chaînes d’or qui sortent de sa bouche; et cette image n’est qu’un symbole de [histoire de la culture des champs. C’est pour cela qu’/Zcrca/e a loujonrs été considéré comme le protecteur des trésors cachés, et des recherches dont ils sont l'objet. Platon en est le dieu, et il enlève Proserpine ou Gérés, c’est-à dire le blé, qu’il emporte aux enfers. poètes nous parlent de trois zones infernales; dans la première coule le Stijx; les morts sont ew/crré.v dans

ii)2 1.1V. II. — DE I.A SAGESSE POÉTIQUE.

];i seconde ; la troisième ne descend pas plus bas que les sillons de la terre. Pour revenir k Pluton ou Dites, nous dirons que le nom même de Dites servit k désigner les riches qui étaient aussi les nobles, puisque les Espagnols appellent encore leurs nobles, riccos ombres. Les Latins employaient le mot ditio dans le sens que nous donnons au mot seiyneuHe, c’est-k-dire propriété d'un état parce que ce sont les champs cultivés qui forment la véritable richesse des étals. Àger signiflait, chez les Latins, le district d’une seigneurie, tandis que le sens primitif de ce mot était , la terre qui aratro agilur. Le Nil reçut le titre de xpvaopiouf, ou fleuve roulant de l’or, parce qu’il inonde les vastes champs de l’Égypte et qu’il y apporte l’abondance des moissons. Le Pactole, le Gange, Vllydaspe et le Tage portèrent le même nom, parce qu’ils furent la cause des mêmes effets. Virgile, profondément érudit dans les antiquités héroïques, remplaça les pommes cLor par le rameau d’or, qu’il fit porter k Ênée jusque dans les enfers, fable dont nous donnerons tout k l’heure l’explication. Dans les temps héroïques, üor métal n’était pas plus estimé que le fer, ce qui explique l’action de Cléarque, roi d’Éthiopie, refusant, k cause de leur inutilité et avec un dédain naturellement magnanime, les vases d’or que le roi Cambijse lui faisait offrir par ses ambassadeurs. Tacite nous dit , en parlant des anciens Germains que : est videre apud illos argentea vasa, legatis et principibus eorum muneri data , non alla vilitate quant qux humo finguntur. Homère place indifféremment, sur les armures des héros, de l’o7- ou du/er. Rien de plus naturel; car le monde primitif devait posséder abondamment de ces deux métaux, puisque y Amérique en était, il y a peu de temps, si richement pourvue que la cupidité humaine est difficilement parvenue k l’en dépouiller. Nous tirerons de tout cela un corollaire important, et nous dirons que le monde a été divisé en quatre époques par les poètes, et dans un temps comparativement rapproché du nôtre: car ce fut Yor poétique ou le blé qui donna son nom k Yùge d'or des Grecs , et nous avons déjà vu que Yinnocence tant vantée de cette époque n’était, k proprement parler, que la timidité farouche des Polyphénies. Platon reconnaît dans ces Polyphénies les premiers pères de famille qui vivaient , .selon

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DE l.’ÉEOJiOMlE l'OÊTIQlE.

c récil (lo Pohjphéme à l hjsse, renfermés dans des grottes avec leurs femmes et leurs eiifims, sans prendre souci desalfaires de leurs voisins.

Deux usages qui subsistent toujours, et que l’on ne saurait expliquer sans remonter aux principes que nous avons établis, viennent encore à l’appui de notre opinion sur Y ot poétique. Le premier de ces usages place une pomme d’or dans la main des rois, pendant la cérémonie de leur couronnement. Cette pomme, qui se retrouve dans les armoiries royales comme base et soutien de la couronne , descend sans doute d(s anciennes pommes d’or, symbole du blé, qui a été Yhiéroglyphe de la domination exercée par les héros sur les terres. Les prêtres égyptiens eurent peut-être la même pensée, lorsqu’ils placèrent une pomme {si ce n’est un œuf) dans la bouche de leur Cueph. Cet hiéroglyphe pourrait bien nous avoir été transmis par les barbares qui se répandirent sur toute l’étendue de l’empire romain. Le second des usages dont nous venons de parler consiste dans le don de quelques pièces d'or, que les rois font à leurs épouses à l’occasion des cérémonies de leurs mariages. Ces i)ièces d’or représentent sans doute l’or poétique ou le blé, et se rapportent préci.sément aux noces héroïques que les anciens Romains célébraient coemptione et farreo, ii l’imitation des héros qui, ti’après Homère, achetaient leurs femmes au moyen d’une dot. Jupiter se transforma en une pluie de cet or pour obtenir Danae qui était enfermée dans une tour, ou plutôt dans un grenier ; fable qui ne siguilie pas autre chose, selon nous, sinon que Yabondance régnait dans ces solennités. L’expression juive: et abundantia in turribus tuis, s’accorde avec notre hypothèse; et les anciens Bretons la coiilirrnent aussi, lorsqu’ils nous racontent qu’à l’occasion de leurs noces, ils donnaient à leurs fiancées des petits pains ou gâteaux.

Ces besoins et ces coutumes créèrent, dans Yimagination des Grecs, trois autres divinités majeures, qui suivirent l’ordre d’idées correspondant îi l’ordre de ces besoins et de ces coulurues. Ce furent Fulcain, .Saturne et Cybéle. Saturne prit son nom de salis ou de semailles; et c’est pourquoi Yâge de Saturne correspondait, chez les Latins, à Yàge d'or des Grecs, ('ybcle ou r.ÉiîécvNTiiiE , ou la terre cul tirée, est représentée

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assise sur un lion, s.vmbole de la terre couverte de fon*ts, telle qu’elle élail avant son défrichement par les héros. Cijbèle est appelée mère des dieux, c’est-h-dire des (jéans qui sont les enfans de la terre, et qui, avons-nous dit, s’arrogèrent, à l’époque des premières cités, le titre de dieux. Le pin est consacré à Cybèle, parce qu’il est l’emblème de la stabilité, et que les auteurs des nations fondèrent leurs cités, dont Cybèle est la déesse, k l’aide de leur constance. Les Romains donnèrent k Cybèle le nom de Vesta, qui signifie déesse des cérémonies divines, parce que le premier autel [ara) du monde a été précisément la terre labourée (arata). Festa, armée d’une religion féroce , gardait le feu et \efarreum des Romains. C’est pour cela qu’ils appelaient nuptise. confarreatæ les noces célébrées aqua, igni et farreo ; noces qui devinrent bientôt le privilège exclusif des prêtres, puisque les premières familles ne se composaient que de prêtres, ainsi que cela se voit encore dans XInde orientale, dans la monarchie des bonzes. Veau, le feu et le far ou le blé formaient les principaux élémens des cérémonies religieuses des Romains. Festa sacrifiait à Jupiter les hommes impies qui faisaient partie de la communion infâme, et qui violaient les premiers autels ou les premiers champs de blé. Ces coupables sont les anciennes hosties ou victimes des religions des Gentils. Plaute les nomme Satumi hostile ; et le nom de victimæ, à victis, par lequel ils furent aussi désignés , signifiait qu’ils étaient faibles parce qu’ils étaient seuls ou isolés , c’est pour cela que faible se dit en latin rictus. Ils furent encore appelés hostes, parce que leur impiété les faisait considérer k juste titre comme les ennemis de tout le genre humain ; ce qui a donné lieu k la coutume romaine de frotter avec du far les cornes et le front des victimes. Ce fut en l’honneur de la déesse Festa que les Romains nommèrent vestales les jeunes filles chargées de l’entretien

de ce feu éternel, qui ne pouvait être rallumé, lorsqu’il venait k s’éteindre, que i>ar un rnjon même du soleil. Pour trouver l’explication de cette croyance, il faut remonter k Prométhée, qui déroba au soleil le premier feu et le porta sur la terre aux (irecs, afin qu’ils pussent incendier les forêts ci en cultiver le terrain. Voilà pourquoi Festa était considérée comme la di-

DE 1,’ÉtOSOMIE POÉTIQLE. J 9.’)

vinité quiprésidaU aux cérémonies des Itomains; carie défrichement des terres fui sans doute le premier pas fait par les Gentils pour sortir de la barbarie; et l'érection d’autels, sur lesquels ils faisaient du feu et immolaient les hommes impies, fut sans doute la première expression de leur culte.

Voilà donc, selon nous, et malgré le jurisconsulte Ilermogène qui fait dépendre le partage des champs d’une convention établie par les hommes après mûre délibération ; voilà, disons-nous , comment les limites des champs ont été posées. Mais pour comprendre que dans un temps où il n’y avait ni force publique armée, ni force civile légale, un tel partage ail été fait avec une si grande justice et ol)servé avec une si grande bonne foi, il faut admettre que ces hommes naturellement féroces élaient déjà dominés par leur croyance à une religion effrayante , qui les tenait immobiles dans les limites de leurs terres. Ces hommes consacrèrent leurs premières murailles au moyen de ces cérémonies sanglantes ; el les philologues nous apprennent que ces premières murailles furent tracées par la charrue. Leur ligne courbe s’ai)pcia urbs, d’où est venu l’ancien mot : urbum ou courbé. Le mot orbis eut sans doute la même origine, el orlns terne signifiait d'abord un enclos. Le mur de clôture pouvait être fort bas, puisque Rémus le franchit d’un saut: ce qui porta Romulus à tuer son frère, el à consacrer avec le sang de .sa victime les premiers murs de Rome. Cette cloison n’était probablement qu’une haie, puisque chez les Grecs, en effet, le mot (rh'f> signifie serpent', dans le sens héroïque de terre cultivée; d’où vient sans doute la locution de munire viam, pour planter des haies autour des champs. Les murs furent appelés mœnia ou munia, et le mot munire devint le synonyme de fortifier. Ces haies élaient sans doute formées de la plante que les I.alins nomment sagmina, et qui conserve encore le même nom el le même emploi *. Vherbe qui ornait les autels portail aussi le nom de sagmina, parce qu’elle était arrosée du sang de ceux

' Haie se dit siepe en italien , serpent se dit serpe : je pense que Vico joue sur ces mots. (.V. du T.)

‘ Les Italiens la uoniuicut encore erba satUa. ( Vïco.)

que l’on pour les punir d’^lre, comme Rénius, montés sur les murailles. Telle est donc l’origine de la sainteté des murailles. Les hérauts étaient considérés, par la même raison, comme saints et inviolables ; aussi porlaient-ils des couronnes faites avec ces herbes, comme les anciens ambassadeurs romains se couronnaient avec des herbes cueillies sur le Capitole. Les hérauts étaient aussi considérés comme des personnages sacrés à cause des lois qu’ils étaient chargés de porter; d'où est venu le mot sanctio, qui .s’applique à cette partie des lois qui impose une peine à leurs transgresseurs. C’est ainsi que nous trouvons, à chaque pas, des preuves de ce que nous nous proposons de démontrer dans cet ouvrage, savoir : que la providence divine établit le droit naturel des gens séparément et chez chaque peuple en particulier, et que les nations ne s’aperçurent de la conformité de leurs usages qu’au moment où elles commencèrent à se connaître les unes les autres. Une couronne de sagmina n’eùt pas suffi à faire respecter, de tous les peuples du Latium, le héraut qui la portait si tous n’eussent attribué 'a cette plante un caractère sacré.

Les pères de famille pourvurent donc a Xexistence de leurs familles héroïques au moyen de la religion, qui contribua aussi à leur conservation. C’est pour cela que les nobles ont toujours été naturellement religieux, àh\û que Jrdes Scaliger l’observe dans son .4rt poétique. Le dédain que les nobles témoignent au siget de leur religion natale, est le symptôme de la décadence et de la,/?» prochaine d’une nation.

Lcsphilologues ont pensé, avec les philosophes, que dansl’état de nature \ç.% familles n’étaient composées que des enfans d u père : les se/TiYewi's ou famidi en faisaient pourtant partie, hd. politique établie par les philologues et les philosophes sur ce faux principe économique , est erronée; et c’est pourquoi nous commencerons à parler de la politique en expliquant notre système sur les seixiteurs, en ce qui concerne du moins notre doctrine économique.

Les familles composées <le scrvîleurs se formèrent avant la fondation des villes, puisque ces dernières se composent de la réunion de plusieurs familles,

I.CS géans impurs, c’est-a-dire les hommess^«p/c?es de Grotius,

DE I.’ÉCONOMIE l'OÉTIQLE. i97

les liommes sans frein de Pvffendorf, et les liommes violens de Hobbes, aj anl vécu dans Vinfàmc comiminauté des biens et des femmes, ainsi qu’au milieu des disputes causées par celle communauté même , éprouvèrenl le besoin de se réfugier dans les lieux habités, auprès deso«/e/s conslrnils par les hommes forts. Ces hommes féroces se rapprochèrenl des terres cultivées apparlenanl aux géans pieux , comme les bêles féroces viennenl auprès des demeures humaines clicrclier un abri conlre la rigueur des saisons. Ces géans pieux, déjîi rassemblés en famille, luaienl les hommes tnolens qui faisaienl irruplion sur leurs lerrcs, el protégeaicnl les malheureux qui venaienl leur demander un asile. Dès lors Vhéro'isme de naissance ou naturel ne fut plus le seul allribul ambitionné par les pères de famille. Ils y ajoutèrent Vhéroisme de la vertu, ou l’héroïsme acquis, dans lequel les Romains, qui suivaient la maxime :

Parccre subjectis , el debellare supcrbos , excellèrent parliculièrement.

Pour comprendre combien il a été difficile aux hommes de passer de Tétai [irimilif <\e férocité indomptable, el de liberté brutale, à Télat de société, il sera bon de dire que tous les aiguillons de la chair suffirent à peine k les rapprocher des femmes , cl les menaces des religions les plus effrayantes à restreindre leurs désire à la possession d’une seule compagne. Les mariages formaient cependant la condition première des premières sociétés. Ils donnèrent lieu aux premières amitiés ; ci c’est pourquoi Homère, voulant nous faire entendre que Jupiter et Junon vivaient ensemble maritalement, dit avec une gravité héroïque , qu’ils célébraient l’amitié, <fùia. , du mot , j’aime. Le mot filius des Latins vient du mot yDtoç, qui signifie ami chez les Grecs ioniens. Du mol f Oeoç, les Grecs ont fait yuV/i, ou la tribu, par le changement d’une seule lettre qui n’apporle presque aucun changement dans le son; et c’est pour cela ipie les fds, ou pour mieux dire les branches généalogiques, dites par les jui'isconsultes lignages, furent appelés stemmuta. 11 résulte de tout cela que le mariage a toujours été l’expression de \a véritable, amitié naturelle, et

l‘J8 UV. II. — DE LA SAGESSE PÜÉTlüL'E.

qu’en lui se renconlreiil les trois choses nécessaires à l’excellence (les choses terrestres : ['honnête, ['utile cl ['agréable. Le mari cl la femme parcourent la même carrière et partagent également les peines cl les plaisirs qu’ils y rencontrent, de même que l’on dit : amicortim omnia sunt communia; si bien que Modestin définit le mariage : omnis vitx consortium. Les secondes sociétés se formèrent , lorsque les hommes y furent poussés j)ar les besoins les plus urgens de la vie. Il est bon de remarquer que les premiers hommes, auteurs des premières sociétés, étant mus par la crainte de la Divinité, qui est un sentiment et jiar le désir de propager l’espece /iMmatwe,

qui est un sentiment noble et délicat, établirent entre eux des relations élevées d’amitié; tandis que les auteurs des secondes sociétés, poussés seulement par la nécessité de conserver leur vie, donnèrent naissance k des associations dont le but unique était [^communication de l’ utile f associations qui par conséquent ne sont que ôosscs et serviles. Les réfugiés ne furent en effet admis dans la société des héros que pour jouir de leur protection, recevoir de quoi satisfaire aux besoins naturels de la vie, et servir les héros leurs maîtres et protecteurs. L’exercice des deux vertus propres à rAcroïs/we acquis {parcere subjectis et debellare mperbos ) ayant procuré aux héros une grande renommée , ( />éoç selon les Grecs, et fama selon les Latins ), les réfugiés prirent le nom de famuli ou serviteurs, d’où est venu le nom de famille. V Histoire-Sainte fait certainement allusion à celte renommée, lorsqu’elle définit les géans qui vécurent avant le déluge, viros famosos; et Firgile parait avoir la même pensée, lorsqu'il décrit la renommée assise sur une tour élevée, c’est-à-dire sur les lieux élevés, appartenant aux hommes forts; la/<?^e dans le ciel, que l’on suppose toujours appuyé sur la cime des montagnes ; ailée, parce qu’elle appartient aux héros ( et c’est pour cela que nous la voyons , dans le camp établi devant Troie, voler au milieu des rangs des nobles et dédaigner la foule des plébéiens); une trompette à la main qui représente, selon moi , la trompette de Clio ou de l’histoire héroïque, rendant h, jamais célèbres les noms des fondateurs des nations. Aux famuli tenus, par ces familles antérieures à la formation des cités, dans un è[s.[ à' esclavage ,

DE L liCüNÜMli; l’OÉTHfLE.

furent plus lard assimilés les esclaves faits dans les guerres, qui survinrent après la formation des cités. Ces derniers reçurent des Latins le nom de vcrnæ, d’où est venu le mot vemacula qui désigne leur langage. Les cnfans des héros furent appelés libres pour les distinguer de ceux des serviteurs, auxquels ils étaient semblables en tout le reste. En effet. Tacite nous raconte que chez les anciens Germains, Dominum ac servum nullis educationis delicüs dignoscas. De môme, chez les anciens Romains, les pères de famille exerçaient wa. pouvoir illimité sur la vie de leurs enfans, et une domination despotique sur les biens qu’ils acquéraient ; de sorte que, jusqu’aux temps des princes romains, les esclaves étaient toujours confondus avec les enfans dans le pecvlium. Le mot libre signifia d’abord noble, d’où est venu l’usage de nommer artes liberales les arts nobles. De même que liberalis signifie encore noble, et liberalüas, noblesse, gentes signifia les maisons nobles des Latins, parce que les premiers gentes ou gentils étaient nobles et jouissaient seuls de la liberté. Les famvdi prirent le nom de clientes ou cluentes, des mots cluere, être resplendissant par les armes, et cluery splendeur, ils portaient les armes brillantes des héros, qui furent nommés ’a cause de ces armes mêmes, au moyen desquelles ils étaient distingués et reconnus, incluti ou inclyti. C’est ici l’origine des clientèles, qui concoururent à la civilisation des fiefs, et dont nous aurons plus tard à nous occuper. L’histoire ancienne nous montre partout des cliens et des clientèles. Thucydide raconte que, de son temps, les dynasties égyptiennes des Thanes étaient composées de /jères de famille ou de pasteurs princes de leurs familles. Homère appelle toujours ses héros des noms de rois ou de pasteurs des peuples; pasteurs qui précédèrent sans doute les conducteurs de troupeaux. Ces familles gouvernées par un i>asteur sont aujourd’hui très nombreuses en Jrabie , et l’empereur Charles-Quint, frappé de la multitude d’esclaves dont se composaient les familles dans les Indes orientales , jugea convenable de régler autrement la constitution de cet état. Nous pensons que ce fut sans autre secours que celui de sa propre famille (\\x\ thraham fit la guerre aux rois des Gentils ; et les érudits dans la langue sacrée nomment vernaculos les serviteurs qui remportèrent avec lui la victoire.

200 MV. 11. — DE L.V SAGESSE l'OÉTIQEE.

Ce fui il celte époque que parut pour la première fois \& fameux nœud d’ Hercule, emblème des liens au moyen desquels les cliens étaient nexi ou attachés aux terres qu’ils cultivaient pour leurs maîtres. Ce nœud devint bientôt une figure, ou une image servant à consacrer tous les actes légitimes des Romains. Or, puisqu’il n’est pas possible de concevoir une société où les propriétaires fussent moins nombreux, et qui présentât de plus grands avantages à ceux qui venaient s’y réfugier, il est évident, selon nous, que ce fut h cette époque que se formèrent les premières associations du monde, dont les membres furent d’abord les associés des héros, c’est-à-dire certains hommes ayant confié aux héros le soin de leur conservation et s’étant engagés à leur abandonner le fruit de leur propre travail. C’est ainsi que nous voyons Ulysse disposé à trancher la tète à Antinous, chef de ses associés, pour un mot quilui adéplu. Une tradition vulgaire nous montre le pieux Enée tuant, pour l’ollrir aux dieux, Misène, son associé. Mais f 'irgile, qui écrivait pour le peuple romain déjà civilisé, ne voulut pas attribuer au pieux Enée une [lareillc action; et il supposa que Mlsène avait été tué par Triton, qui s’était vengé de ce qu’il avait prétendu soutenir avec lui une lutte musicale. Virgile nous laisse pourtant deviner la vérité, puisqu’il place la mort de Misène au nombre des prescriptions solennelles imposées à Enée sibylle, et il avoue qu’A'née ne pouvait descendre aux enfers qu’après avoir e«.veyef< Misène. Ces hommes n’étaient donc les assodés que des travaux des héros et non pas des conquêtes ou de la gloire , qui n’appartenaient qu’aux vXüToi ou clairs. Les provinces associées de Yeinpire romain eurent le même sort, et Esope s’en jilaignit dans la fable de la Société du lion. Tacite nous apprend que chez les cliens ou vassaux des anciens Germains : Suwn principem defendere et tueri, sim quoquefortia facta gloriæ ejus adsignare præcipuum juramentum est ; ce qui forme l’une des principales obligations imposées de nos jours aux habilans de nos fiefs. C’est probablement pour celte raison que tous les enfans et les esclaves des Romains portaient le nom ou ['enseigne, c’est-à-dire l’armoirie du père de /ewr/awif/fe, cl qu’ils étaient représentés sous les traits de ce même père ou chef de famille. Les Romains nommaient en elTeldyjoea les bustes Ae leurs aïeux, qu’ils plaçaient

bK l'économie rOÉTIQlE.

dans des niclics creusées au\ parois de leurs cours. Les modernes appelèretilcesemplaceinenswcr/oiV/oïLV, à cause de lcuroriî,nne communeavec \e% médailles. Homère raconte qu’./;aj:, justement nommé la lour des Grecs, délit à lui tout seul l’armée troyenne ; et les Latins nous apprennent de leur côté qu’//omce suflit à défendre le passage d’un pont contre l’armée entière des Toscans. Mais il faut entendre par .-Ijax et par //orace ces deux héros accompagnés de leurs vassaux ; précisément comme il faut interpréter riiistoire de ces quarante chevaliers normands, qui, revenant de la Terre-Sainte , rencontrèrent une armée de Sarrasins et la mirent en déroute. L’origine des liefs n’est donc autre chose que la protection, a.ccovàée par les héros aux hommes qui venaient se réfugier sur leurs terres. Les fiefs furent d’abord rustiques et per.sonnels; et les premiers vassaux étaient ces rades tenus de suivre leurs héros, partout où ceux-ci les conduisaient pour les employer à la culture de leurs champs. Ces rades étaient appelés rei, etilsétaient obligés de suivre en jugement leurs acteurs ; c'cs.1 ainsi que les feudataires barbares ont fait des mots vas des Latins et des (’.recs, tras ou wassus, et enfin vassal. Los ^efs rustiques et réels suivirent \GsJiefs rustiques et personnels, et les vassiiux devinrent alors les premiers prxdes ou niaKc//jc.v, c’est-a dire qu’ils s’obligèrent dans leurs propriétés. C’est pourquoi le mol mancipes désigne encore ceux qui doivent quelque chose au trésor public.

Nous allons maintenant parler pour la première fois des plus anciennes colonies héroïques, que nous appellerons méditerranéennes, pour les distinguer des colonies maritimes qui leur sont postérieures. Ces premières colonies étaient composées de petites troupes de réfugiés venant d'outre mer, et abordant sur de nouvelles terres; leur nom nous représente, en effet, une multitude d'ouvriers qui cultivent les champs, pour en tirer leur nourriture de chaque jour. Ces deux différentes espèces de colonies .sont décrites dans deux fables. Hercule, enchaînant les oreiV/es des hommes par des chaînes d’or poétique, c’est-a-dire par le blé qui lui sort par la bouche, conduisant ainsi les hommes où bon lui semble, représente les colonies héroïques ou méditerranéennes. Cet Hercule a été considéré jusqu’ici comme Vembléme de Vétoquence; mais ceux qui ont adhéré à celle sup-

20i l.IV. II. — DE I,\ S\CESSE lOtTMJUL

position, n’ont pas réfléclii que cette fable a (ité inventée dans le temps où les liéros eux-mémes ne savaient pas encore parler. I.’clablissement des colonies maritimes nous est représenté par la fable de / 'ulcain emportant dans un filet Mars et f 'émts plébéiens, et les exposant tout nus à la lumière du soleil: nudité qui signifie seulement que Mar's et l énvs n’étaient pas revêtus de cette lumière civile qui enveloppait les héros. Les Dieux ou les nobles des cités héroiques se moquaient de Mars et de f 'é~ nus, de même que les patriciens romains poursuivaient de leurs dédains les malheureux plébéiens.

Nous arrivons maintenant aux a.«/es. Cadmus fonda un asile ou un lieu de refuge qui devint ensuite la ville de Thébes, la plus ancienne des villes grecques. Thésée fonda Athènes sur Vautel des malheureux, puisque c’est par ce nom que l'on désignait les hommes privés de tous les avantages, soit humains, soit divins, que l’état social procure aux hommes pieux. Romulus fonda Rome sur Vasile qu’il ouvrit dans le Latium, à moins que ce fondateur d’une cité nouvelle n’ait jugé à propos de l’établir selon les coutumes suivies par les autres fondateurs des plus anciennes cités du Latium. Un passage, déjà cité, de Tite-Liee nous apprend que les villes doivent /ewr origine, aux asiles, dont le but était de préserver les hommes des efléts de la violence. Jupiter reçut à cette occasion le titre A' hospitalier , et les re/tfÿiés devinrent les premiers hôtes ou étrangers des villes. L’histoire poétique de la Grèce compte parmi les travaux d' Hercule les courses qu’il fit à travers le inonde pour déti’uire les animaux féroces, et l’introduction du fleuve Achéloüs dans les écuries d'Augias.

Les poètes créèrent bientôt deux autres divinités majeures qu’ils nommèrent Mars et Vénus. Mars est un type, un symbole, un représentant des héros qui combattaient pro aris et focis, c’est-à-dire pour leur religion ; cause véritablement héroïque, car le genre humain n’a recours à la religion que lorsque l’impuissance de la nature lui est démontrée, ce qui fait que les guerres de religion sont les plus acharnées et les plus sanglantes de toutes.

Mars combattit d’abord dans des champs de bataille véritables, et il se couvrit d’un bouclier véritable que les Romains nommèrent clupei ou clijpei, de chier; de même qu’à l’époque du renouvellement de la barbarie les pâturages et les parcs reçurent

DE l’Économie poétioee.

le nom de défenses. Les premières armes que Mars employa étaient formées de branches d’arbres dont le bout brûlé finissait enpointe. Ceslances, simples et sansfer,servaieiiide récompense h la valeur des soldats romains. C’est pour cela que Minerve, Bellone et Pallas étaient représentées chez les Grecs une lance à la main; et c’est pour cela encore que les Latins avaient fait du mot quiris, lance, les noms de Qviiinus et de Quirîna qu’ils donnaient à Mars et à Junon. Romulus, qui sut si bien manier la lance, reçut après sa mort le titre de Quirinus; et le peuple romain armé de lance comme le Spartiate, porta le nom de Quii'ites. Nous lisons, dans l'histoire romaine, que les nations barbares combattaient avec des lances nommées præustas sudes ou brûlées du bout, lances qui furent trouvées dernièrement aux mains des Américains. De nos jours encore, les nobles font usage, dans les tournois, de lances semblablesà celles dont ils se servaient autrefois k la guerre. Cette arme est comme l'expression d’uue pensée de force, pensée qui porte à étendre le bras en avant afin d’opposer un corps au danger qui s’approche. En effet, les armes qui sont les plus rapprochées du corps sont propres aux bêtes, parce qu’elles n’expriment que faiblement la pensée d’éloigner du corps tout danger. Nous avons vu que les champs où les morts étaient ensevelis, avaient été les plus anciens écus ou boucliers Au monde; ce qui a fait que dans Isisciencedublason, Yécusson sert de base à l'armoirie. Les couleurs de ces champs blasoniqucs enfermaient d’abord des significations positives. Le noir représentait la terre brûlée par Hercule ; le vert représentait les prairies; \ejau7ie ne représentait pas, comme on l’a cru faussement, l’or, mais les blonds épis de blé qui couvraient la terre. Les llomains remplissaient de blé les boucliers des soldats qui avaient combattu vaillamment: ce qui valut à la gloire militaire le nom deador, deadorea, qui signifie les grains rôtis dont les soldais se nourrissaient ; les anciens Latins nommaient arf«r, ce mels, de «ro(brùler), et peut-être qu’adorer signifia d’abord, dans les teiup.s religieux, rôtir du blé. Le bleu rappelait la couleur du ciel, et le rouge le sang des hommes impies, tués par les héros qui les surprenaient dans leurs champs. Les annoiries nobiliaires qui datent des temps barbares sont surchargées de lions noirs, rouges, 7)erts, bleus et dorés. Ces lions

20i I.IV. U. — DE I.A SAGESSE POÉTIQUE.

de toutes les couleurs sont l’image du lion vaincu par Hercule, c'est-k-dire des /c/res cultivées par suite des événemens représentés par ces couleurs. Ces armoiries sont quelquefois enveloppées de vair ou A' hermine : ce qui a sans doute rapport aux sillons, dans lesquels CadniMs sema les dents du serpent qu’il venait de tuer, les transformant en hommes armés. Plusieurs de ces armoiries sont traversées par des barres qui représentent les lances des héros; elles sont coupées par des râteaux qui doivent être nécessairement des outils de campagne. Nous concluons de là que Yagriculture fit dans les seconds temps barbares, aussi bien que dans les premiers, la noblesse des nations. Les boucliers des anciens étaient couverts en ctdr, et les poètes nous apprennent que les premiers héros portaient comme vêtemens les peaux des bêtes féroces tuées à lâchasse. Nous lisons dans Pausanias que ce même héros grec, Pélasge, qui donna son nom à une nation tout entière, et qui est nommé dans le livre de Origine DEOKUM éé Àpollodore , a.\Jxrr/Huvt , ou fils de la terre, ou géant, fut l’inventeur des habits de cuir. Dante, parlant des grands personnages de , dit qu’ils s'habillaient en

cuir et en os, et Boccace observe qu’ils étaient fort gauches dans \t\ivs vêtemens de cuir. Les boucliers étaient ronds, parce que les terres défrichées et cultivées furent les premières orbes terrccrum. Le mot luco signiflait osif; de même que l’on appelle encore œil l’ouverture qui donne du jour aux maisons. Mais cette phrase héroïque, méco'anwe d’abord, altérée par le temps et complètement détournée enfin de sa signification première, parut indiquer que les géans n’avaient qu'un œil, tandis qu’elle signiliaitseulement qu’ils n’avaient qu'unfttco. Ces géansfurent bientôt pris pour les compagnons ou les ouvriers de Fulcain, travaillant avec lui dans sa forge, c’est-k-dire dans les forêts incendiées par lui et y construisant les foudres de Jupiter, ou les premières lances dont les bouts étaient brûlés.

Vénus est la seconde divinité qui naquit de cet ordre de choses. Elle forma un type ou symbole de la beauté civile, d’où il est arrivé que le mot honestas servit k désigner la noblesse, la beauté et la mVw. Ces trois idées se développèrent, sans doute, d’après l’ordre suivant. Les hommes voulurent exprimer d’abord la beauté civile, apanage des héros; ils étendirent ensuite la signification

DE l.'ÉCONOMIE POÉTIQIE. 20î)

de ce mol ii la beauté naturelle, k celle beaulé qui lombe sous les sens des hommes assez inlelligens pour discerner les diverses parlies du corps, et pour en apprécier l’arrangemenl formanl un loul dans lequel réside la beauté. Ce diseernemenl el ce goùl n’appartiennenl pas aux hommes du peuple el des campagnes, el c’esl en cela que \e% philologues sonl lombés dans l’erreur, lorsqu’ils onl dil que, dans ces premiers lemps de grossièrelé el de slupidilé, les hommes choisissaient pour leur roi celui d’cnlre eux qui étail le plus beau el le mieux fait. La Iradilion qui nous rapporlecelle coutume failsans doute allusion h la beauté cicile, c’esl-à-dire à la noblesse des héros. Le mol honestas fui enfin appliqué h la beauléde la verlu qu’il désigne aujourd’hui spécialeinenl; beauléseulemenl accessible aux philosophes. Apollon, Uacchus, Gantjmède, Bellérophon, Thésée el aulres héros, possédèrenl sans doute la beauté civile ; el peul-êlre Fénus ful-elle quelquefois représentée sous les Irails d’un homme, afin de montrer sa ressemblance avec ces héros et ces dieux. L’idée de \&. beauté civile fut probablement éveillée dans l’esprit des poètes théologiens, par le spectacle de ces hommes impies se réfugiant sur leurs terres, àl! aspect hideux et repoussant, aux mœurs brutales et désordonnées. Les Spartiates n’apprécièrent que celle seule beauté, el c'esl pour lui rendre hommage qu’ils précipitaient du mont Taygéte les enfans laids et difformes, c’est-àdire les enfans nés d’une femme noble, mais en dehors du mariage. Ces enfans étaient sans doute les monstres condamnés par la ioi des XII Tables à périr dans le Tibre. Car il est peu probable qu’a une époque où les lois étaient peu nombreuses, les duumvirs eussent rendu un décret spécial pour slatuer sur le sort àe?, monstres naturels, qui ne pouvaient former que d’assez rares exceptions , tandis qu’aujourd’liui encore , el malgré la multitude de lois dont nous jouissons, les législateurs abandonnent souvent la décision des causes exceptionnelles à Yarlnirage des juges. Ce sonl donc les monstres civils qu’il faut considérer dans la loi si exactement rfiiigée des XII Tables, et c’était vraiseniblahlemenl Tun d'eux que Pamphile avait en vue lorsque, soupeounant la grossesse de la jeune Philumène, il disait:

Aliquiil monstri alunt

iOO I IV. 11. — liK I A SAfiESSU POÉTIQUE.

Tite-Ure esl tombé dans une erreur grossière au sujet des antiquités romaines, qu'il connaît mal en dépit de ses longues et consciencieuses reclierclies. Il nous dit en effet que si \es nobles eussent fait participer les plébéiens (qui agitadant connubia MORE ferarüm) au droit de contracter solennellement les mariages,il en serait résulté une progéniture secum ipsa discors, c’est-à-dire monstrueusement composée de deux natures .- l’une noble et héroïque , l’autre sauvage ei plébéienne. Tite-Live emprunte ces mots à quelque ancien auteur d’annales, et il s’en sert sans connaissance de cause. Car il les applique à la supposition que les nobles auraient consenti à s' allier aux plébéiens ; tandis que ceux-ci, pauvres et traités en esclaves, ne pouvaient élever aussi haut leurs prétentions, et ne demandaient que le droit de contracter entre eux des mariages so/cnne/s. Quant à moi, je suppose que cette phrase rapportée par Tite-Uve n’est qu’une expression insultante, employée par les nobles en parlant des plébéiens; et cela d’autant mieux que dans la longue contestation survenue, entre les nobles et les plébéiens, au sujet du droit des noces ou du connubiurn, les premiers reprochaient aux secondsde ne pas connaître leurs pères, d’où celte définition tirée du droit romain ; nuptiæ demonstrantpatrem. Les nobles voulaient probablement dire que rmce/7i7Mrfe de leur naissance exposait lespléftcïens à s’unir à leurs mères ou à leurs filles, comme le font les bêtes.

Vénus plébéienne reçut pour attribut les colombes, non pas qu’elles soient l’emblème des tendresses amoureuses, mais parce qu’elles sout, d’après Horace, des oiseaux dégénérés, c’est-à-dire de basse extraction, comparés aux aigles, que le même//orace décore du titre de feroces. Ces colombes signifiaient aussi que les auspices des plébéiens étaient jo/vüès, et inférieurs, par conséquent, aux auspices publics appartenant aux nobles, auspices rendus par ces mêmes aigles et par cette inbmc foudre que l'arron et Messala nommaient auspices majeurs ou publics. L'iiisloiie romaine nous apprend que tous les droits héroïques des nobles dépendaient de ces auspieft. Les cygnes, ces oiseaux d’.ipolton,dieu de lanoblesse, étaient comptés parmi les altribuLsde J énns pronuba ou héroïque. La Vénus plébéienne était représentée toiitenne, tandis que la /jronwùa couvrait ses nudités.

COROLLAIUES.

Cette image qui fut interprétée plus tard comme un encouratjement à la volupté, représentait, au contraire, la pudeur naturelle o\\, pour mieux dire, la bonne foi que \es plébéiens mettaient à V observation de leurs devoirs naturels ; car nhisi que nous le montrerons bientôt dans la politique poétique, les plébéiens ne jouirent dans les cités héroïques d’aucun droit et ne contractèrent entre eux aucune obligation qui les engageât dans les liens de la loi civile. Les grâces toutes nues servirent de suivantes à Fénus; et chez les Latins, les mots caussa et gratia ont la môme signification ; de sorte que les grâces représentaient sans doute aux poètes les nues conditions, c’est-k-dire les traités consacrés seulement parle devoir ouV obligationnaturelle. La même raison amena jurisconsultes romains à désigner du nom de pactes stipulés, ou de conditions légales, les conditions ou les pactes que les anciens interprètes nommaient vestiti, par opposition aux pactes «ms. Ces derniers étaient donc des contrats que la loi ne sanctionnait pas, et le moi stipulatio ne dérive pas de stipes et ne signifie pas ce qui soutient les pactes, car dans ce cas le mot serait stipatio; stiptdatio vient, au contraire, des/tpxda, mol employé par les paysans du Latium pour désigner Y enveloppe du blé. Le mot exfestucare ou priver des dignités, et la locution féodale d'investiture des fiefs, ont sans doute la même origine. Gratia et cazissa eurent donc d’abord la même signification, relativement aux contrats faits par \es plébéiens des cités héroïques. Lorsque plus tard les contrats de jure naturali gentium, ({dUlpien nomma humanarum , furent introduits , les mots caussa ei negotium, devinrent synonymes à leur tour ; car dans ces sortes de contrats, les negotiane sont pour l’ordinaire que des caussæon ca vissæ, qui remplacent les stipulations et qui garantissent l’exécution du pacte ou contrat.

Corollaires

Au sujet des contrats uniquement fondés sur le couseiUeinent des parties contractantes.

La GENS héroïque, ne se souciant guère que des choses nécessaires à la vie, ne récoltant que les fnnts naturels de la terre, et n’étant encore que matière corporelle, ne connaissait pas

Tulilité de Vargent et ne pouvait admettre dans son droit les contrats formés d'après le consentement mutuel et simple des parties. Les peuples étaient superstitieux parce qu'ils étaient grossiers ; cAv la grossièreté naît de Vignorance, ci V esprit doute toujours lorsqu’il ignore. C’est ainsi que ne connaissant pas la bonne Joi, ils s'assuraient de la validité des obligations qu’ils contractaient par l’apposition de la main du contractant. Cette main pouvait ri être que supposée , pourvu que sa réalité fût constatée dans l'acte même, et moyennant les formalités solennelles voulues par la loi. C’est de lîi que vient ce fameux chapitre de la loi des XII Tables : si Quis nexüm

FACIET MANCinUMQÜE, UTI LINCUA NUNCUPASSIT, ITA .lUS ESTO. LCS

vérités suivantes sont le résultat de cette nature des choses humaines et civiles.

I. — Les anciens contrats d’achat et de vente n’étaient que des permutations. Ceux qui avaient pour objet des biens immeubles s'appelaient libelli ou redevances ; et leur utilité était évidente, puisque par ce moyen les propriétaires, dont les terres rendaient abondamment certains produits pouvaient en échanger le superflu contre d’autres produits, qui leur manquaient.

H. — La location des maisons ne pouvait avoir lieu h l’époque où les filles et les mai.so7is avaient si peu d’étendue ; mais nous pensons que les propriétaires du sol en abandonnaient la jouissance ii ceux qui voulaient s’y bâtir une demeure. Les concessions n’étaient donc que des ventes faites moyennant redevances.

III. — Les locations des terrains furent sans doute emphytéotiques, et étaient appelées chez les iMtins ciientelæ. Peut-être les ÿrawniairiews ont-ils, par une sorte de divination, défini clientes par colentes.

IV. — C’est probablement pour cela quelesanci(?»ine.ç archives ne nous ont conservé des temps de la barbarie renouvelée, d’autres contrats que ceux des cens de maisons ou de terrains, soit h terme, soit à perpétuité.

V. — C’est peut-être encore pour la même raison que Vemphytéose est comprise parmi les contrats de jure civim (ce droit qui n’csl selon mes principes que \ejus lieroïcum Romanorum), auquel Ulpien oppose le jus naturale gentium humanarum. Ulpien

CANONS MYTnOLOCIQCES.

nomme ce droit, humain, pour le distinguer du droit des gentes barbaræ qui précédèrent les genteshumanx, et non pas du droit des barbares, qui étaient, de son temps, en dehors de l’empire romain.

VI. — Les sociétés ne se connaissaient pas entre elles, grâce aux mœurs de ces temps ajclopéens, où chaque père de famille, soigneux de ses propres affaires, s’occupait fort peu de celles de ses voisins, ainsi que, dans Homère, Pohjphème en fait le récit à l hjsse.

VII. — Les mandats étaient inconnus par la même raison ; d’où celle règle de l’ancien droit civil : per extraneam personamacquiri nemini.

VIII. — Lorsque le droit qu’Ulpien définit jus naturale gentium humanarum fut substitué au^'ws heroicum, les choses changèrent, k tel point que les et les ffc/m/s formèrent dorénavant la base des contrats, dits de bonne foi, et entraînèrent de plein droit Véviclion, tandis que dans le droit héroïque Vériction n’avait lieu que dans le cas où le duplum avait été stipulé.

Canons myltaologiques.

Mais pour revenir aux trois caractères de f ulcain, de Mars et de t'énus , nous ferons une remarque qui peut trouver place parmi les canons les plus importans de cette mythologie. Ces trois caractères sont doubles, c’est-k-dire que chacun d’eux représente k la fois un symbole ou un type héroïque et un symbole ou un type plébéien. Ainsi, Fulcain (\u\ ouvre par un coup de hache la tête à Jupiter, et qui en fait sortir Minerve; Fulcain qui, voulant s’interposer entre Jupiter et Junon, est jeté en bas du ciel par un coup de pied de Jupiter, et demeure boiteux ; jVars auquel Jupiter en courroux dit qu’il est le plus vil de tous les Dieux ; Mars qui reçoit k la tête une pierre lancée par Minertx ; ce Fulcain et ce Mars sont évidemment les plébéiens qui servaientlesAéros dans leurs guerres, /'énws est sans doute le symbole ou le type des /emmes naturelles Aes plébéiens. C’est ainsi que Fénus plébéienne , surprise dans ses amours avec Mars plébéiengav Fulcain héroïque, est traînée toute nue à la face du soleil et devient la risée des autres dieux. Fénus fut re-

ilO UY. II. — l>t LA SAGtSbE l’OLTlULL.

gardée ù tort comme la femme de J nlcain, tandis que nous avousdil qu'il n’y a jamaiscu au ciel d'autre mariage que le mariage, d’ailleurs stérile, ûe Jupiter et rie Juiion. Mars ne passait pas pour le mari, mais pour l’amant de / énns, parce que les plébéiens ne contractaient entre eux que des unions naturelles, dites conciibinatus par les iMtins. Nous expliquerons les autres caractères que nous rencontrerons comme nous avons expliqué ces trois derniers. Tantale, par exemple, s’efforeant vainement d’atteindre aux fruits qui lui font envie. Tantale qui, tourmenté par la soif, voit l’eau fuir et s’abaisser devant lui sans que jamais il puisse sc courber assez pour y plonger ses lèvres. Tantale est un caractère plébéien ; Midas qui se meurt de faim, tandis qu’il change en ur tout ce qu'il touche, est un caractère plébéien ; Linus voulant rivaliser dans le chant avec Apollon et recevant la mort des mains de ce dieu, est un caractère plébéien. Ces fables ou ces doubles caractères étaient nécessaires dans Yétat héroïque, lorsque les plébéiens n’avaient pas de noms propres et qu’ils portaient les noms de leurs héros ou de leurs maîtres. Il faut aussi tenir compte de la pauvreté de ces premières langues, et réfléchir qu’aujourd’hui encore le môme mot signifie souvent plusieurs choses dill'érentes, et quelquefois contraires les unes aux. autres.

De la Polltiqae poéliqae.

Qui donna DaU«aiK« aux premières républiques, dont la forme fut rigooreasement aristocratique.

Nous venons de voir comment les premières familles se sont formées moyennant la protection accordée par les héros aux serviteurs. Ces derniers ont donc été les plus anciens associés du monde; fewr tie, de môme que leurs biens, étaient au pouvoir des seigneurs, de telle sorte que Yempire paternel et cyclopéen des héros donnait à ceux-ci droit de vie et de mort sur les enfaiis des serviteurs, et leur conférait un/joi/roir absolu sur toutes leurs acquisiliuns.yoûh pourquoi Aristote définit les .///*■ de famille: des instrumens animés pour servir les pères. Jusque dans les temps de la plus grande liberté romaine, la loi des XII Tables eonserva aux pères de famille ce double droit monarchique sur

DE LA rOLllUiLE l'OÉTHJLE.

les/)er«oînze.9 et sur les acquisitions de leurs enfans, droit qui leur permetlail de les vendre jusqu'à trois fois, tandis que les enfans ne possédèrent jusqu’à l’avénement des empereurs qu’une seule espèce de pécule, AW. prof ectice. Plus tard, lorsque les mœurs furent adoucies, trois ventes simulées remplacèrent ces ventes réelles ; et ce moyen servit à dégagerles enfans de la puissance paternelle. Les Gaulois et les Celtes conservèrent pourtant un pouvoir illimité sur les enfans et sur les esclaves, et l’usage de vendre les uns et les autres a été retrouvé dernièrement dans les Indes occidentales. Eü Europe, les Woscoj;(^es et les Tartares rcnouvellentjusqu’à quatre fois ces sortes de ventes. II n’est pourtant pas exact de dire que les nations barbares reconnaissaient la puissance paternelle, qua/m habent cives romani, CeVie opinion est le résultat de l’erreur commune dans laquelle les docteurs sont tombés, en interprétant faussement ce que \esjurisconsultes avaient dit des nations vaincues par le peuple romain. Celles-ci, complètement dépouillées, en effet, de leur ancien droit, de leur droit civil par le droit de la conquête, ne gardèrent : d’une part, que le pouvoir naturel des pères ou les liens naturels du de l’autre, que \e domaine naturel ou bonitaire des champs. Ces droits entraînaient les obligations naturelles qui furent dites : de jure naturaligentium, droit ({Vl Ulpien définit en ajoutant le mot humanarum. Les peuples placés hors de l’empire romain eurent sans doute un droit civil semblable à celui des Romains eux-mêmes.Üans cette monarchie privée la mort du père rendait la liberté au fils de famille, et chaque enfant héritait en entier de cette puissance paternelle, si bien que le droit romain nommait jjéres de famille tous les citoyens romains affranchis du joug paternel. Mais les serviteurs condamnés à un esclavage éternel sc lassèrent enfin de leur misère ; car, avonsnous dit dans les axiomes, l’homme asservi désire naturellement acquérir sa liberté. Voilà quels furent \cs Tantales plébéiens, qui ne pouvaient saisir les fruits, ou, selon nous, \e&pommes dorées , c’est-'a-dire le blé qui croissait sur les terres des héros. Voilà quel fui ce Tanlale tourmenté par une soif ardente , et ne pouvant plonger ses lèvres dans l’earfqui s’en approche ; voilà Ixion qui tourne continuellement une roue; Sisyphe qui roule la pierre jetée par Cadmus ( c’est-à-dire la terre endurcie ) ,

et qui ne peut l’empècher de retomber au pied de la montagne, à peine en a-t-elle atteint le sommet. C’est pour cela que les Latins dirent vertere terram pour cultiver la terre, et saxum volvere pour un travail long et difficile, entrepris avec ardeur. Les servi- <c«rs lassés se révoltèrent enfin contre les /réros; ils firent violence aux pères de famille héroïques, et ils amenèrent ainsi la république. Les héros sentirent alors la nécessité de former un ordre, pour résister à la multitude des serviteurs rebelles. Cette réunion de héros était comme une nouvelle famille, et, à l’imitation des anciennes, elle se donna pour chef on pourjoère le plus féroce et le plus intelligent de ses membres. Ce chef fut appelé roi, du verbe regere, soutenir ou diriger. C'est donc h cela qu’il faut rapporter la phrase bien connue du jurisconsulte Pomponius: Rébus ipsis dictantibus régna condita ; sentence qui peuts’appliquer k la doctrine du droit romain, lorsqu'elle dit : jus naturale gentium divina providentia constitutum. Voilà donc comment, dans Vétat héroique, les pères furent les rois absolus de leurs familles. Ces rois naturellement égaux entre eux formèrent les sénats régnans, et se trouvèrent , sans trop s’en être rendu raison, et par une sorte d’insünct conservateur, avoir réuni leurs intérêts privés et les avoir rattachés k la commune qu’ils appelèrent patrie. Le moi patria avec le mol res, qui est sousentendu, signifie en effet r/esjoci’es. Les nobles prirent

ensuite le nom de patriciens, ce qui nous porte k les considérer comme ayant été d’abord les seuls ci/oyews des premières patries. Cette supposition pourrait servir k expliquer la tradition selon laquelle les ro/s auraient été élus, au commencement, d’après le droit que leur Aom\d\lleurnaissance . Deux passages précieux du livre de Tacite sur les moeurs des anciens Germains, nous disposent k attribuer cette coutume k tous les peuples barbares. Voici ces deux passages : I. Ncm casus, non fortuita conglobatio turmam, aut ciineum fecit, sedfamiliæ et propinquitates ; II. Duces exemple potins, qitam imperio, si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt. Nous pouvons aussi conclure, de ce que les jooèies héroïques nous représentent Jupiter comme le roi des hommes et des dieux , que tels ont été les premiers rois delà terre. Homère nous montre en effet Jupiter se plaignant à Thétis de son impuissance conire les détermi-

I>E LA POLITIQUE POÉTIQUE. 213

nations prises par les dieux assemblés en conseil divin. Ce langage con vient au chef d'un état aristocratique, et les Stoïciens l’ont faussement expliqué par leur dogme de la subordination de Jupiter au Destin. Ici pourtant, ce sont , si nous voulons en croire les plaintes de Jupiter k Thétis , les dieux eux-mémes qui tiennent conseil sur le parti qu’il est bon d'adopter dans les affaires humaines , et qui s’y déterminent librement. Ceci nous explique pourquoi Homère fait dire 'a Agamemnon et îi l'hjsse qu'il n’y a qu’un roi. Les politiques ont conclu de ces passages qu’IIomère avait connu l’établissement du gouvernement monarchique ; mais Homère voulait parler seulement de l'armée, dont le commandement, pendant la gîicrre, est toujours confié k un chef unique, c’est-k-dire kun capitaine général. C’est Ik ce que Tacite nous apprend par ces mots; Eam esse in.perandi conditiunem, ut non aliter ratio constet qiiam si uni reddatur. Nous voyons d’ailleurs Homère donner continuellement k ses héros le titre de rois; et Moïse, faisant le dénombrement de la descendance d'Esati, désigne tous ceux qui la composent par le nom de rois, ou capitaines, ou duces, selon la P'ulgate. Les ambassadeurs àePyrrhus, enfin, rapportent k leur maître qu’ils ont paru k Rome devant un sénat de rois. On comprendrait difficilement, en effet, que dans ces premières révolutions,lcs pères eussent accepté d’autre changement que celui de subordonner la puissance souveraine, exercée d’abord par chacun d'eux sur la famille, à l’autorité de l’ordre ou du conseil composé de ces mêmes pères rassemblés. Car, avons-nous dit dans les Sentences, \sl nature des hommes /orfsest de ne renoncer qu’a la dernière extrémité k quelques-unes de leurs prérogatives , et seulement lorsque cela est nécessaire au maintien de prérogatives plus importantes. Aussi voit-on souvent, dans l’histoire romaine, l’indignation héroïque des hommes forts ne pas souffrir virtute parta per Jlagitium amittere. S’il est vrai, comme nous croyons l’avoir démontré, que les sociétés humaines ne tirent leur origine ni de la fraude ni de la violence d’un seul contre plusieurs, il faudra conclure que la puissance civile est sortie de \ol puissance des familles; et la souveraineté ou le domaine éminent des états civils, èid \Si souveraineté naturelle des pères {ex jure optimo), c’est-k-dire de la souveraineté libre de toute charge publique

aussi Lien que privée. Les preuves philologiques k l’appui de cette opinion se présentent d’elles-raêmes k notre esprit. Ces républiques fondées sur le domaine parfait des pères, s'appelaient respitblicœ optimatum chez les Latins, du mot Opi signiliant déesse de \a. puissance , tandis que les Grecs nommaient ce domaine parfait Snatov üpiaT<i'j, et république aristocratique la forme de gouvernement qui en était le résultat. Peut-être est-3e pour cela que/ttnon,/em»jc de/wjofïcr, c’est-à-dire femme de l’un de ces héros qui s’étaient arrogé le titre de dieux, reçut le nom de Opi, racine des mots optimus et optimal, ou âpiaxa des Grecs. Junon était considérée, dans le langage des auspices, comme ]a femme de Jupiter ou du ciel qui foudroie; Cybèle, la mère desdieux, des géans ou des nobles, prit plus tard le titre de reine des cités.

Mais revenons aux premières républiques, et disons qu’elles furent appelées respublicæ optimatum parce que leur but était la conservation de la puissance de la noblesse; but qui ne pouvait être atteint qu’en veillant au maintien des orrfre.v et alagarde des frontières. Pour obtenir le premier de ces résultats, on constitua les liens du sang en privilèges, et les plébéiens romains ne purent, jusqu’à la trois-cent-neuvième année de Rome, contracter deraariages,c’est-k-dire puiser kla source de lafamille et de laparenté. Les nobles luttèrent ensuite pour ne pas accorder aux plébéiens la magistrature du consulat ; puis ils se retranchèrent dans la prérogative du sacerdoce ei dans le droit exclusif de veillera la conservation des lois, regardées par tous les peuples comme quelque chose de sacré. Jusqu’à l’établissement de la loi des XII Tables, Rome fut gouvernée, nous dit Denys d’Halicarnasse, par la noblesse, d’après la tradition et les coutumes. Le jurisconsulte Pomponius nous apprend que, cent ans après la promulgation de cette loi, l'interprétation en était encore réservée aux pontifes, c’est-k-dire aux nobles qui en composaient exclusivement le collège. L’autre condition nécessaire k la stabilité des républiques aristocratiques était la défense des frontières. Les Romains reculèrent, il est vrai, les leurs; mais jusqu’à la guerre de Corinthe, ils ne prirent les armes que pour de justes motifs, et ils ne les employèrent qu’avec modération et clémence, tant ils craignaient d'aguerrir et d'enrichir les plébéiens.

DE LA POLITIQL'E POÉTIQEE. 21î>

Cel important morceau d’histoire poétique est renfermé tout entier dans la fable de Saturne voulant dévorer son enfant Jupiter, et des prêtres de Cy bêle le dérobant à ses recherches et couvrant ses cris du cliquetis de leurs armes, Saturne doit être considéré ici comme un mythe des serviteurs ou des journaliers qui cullivaienl les champs des pères leurs maîtres, et qui réclamaient la Jouissance , sinon la propriété, de ces terres que leurs mains avaient rendues fertiles. Saturne est le père de Jupiter, parce que ce furent les prétentions des serviteurs qui donnèrent naissance au gouvernement civil des pères, gouvernement représenté par Jupiter, époux de Opi, ou dieu de la foudre et de l’aigle, c'est-k-dire des principau.t aiwp/ces. Junonest la femme de Jupiter, père des dieux, ou, pour parler plus correctement, des héros qui se tenaient pour les enfans de Jupiter, parce qu’ils étaient nés des mariages solennels dont Junon était la divinité protectrice, et pour la célébration desquels le concours des auspices était nécessaire. Les héros se flrent appeler dieux, et ils se prétendirent enfantés par la terre ou par 0/>i, femme de Jupiter. Celui-ci reçut le titre de roi des c’est-k-dire de

roi desserviteurs dans l’état de famille, et des plébéiens des cités héroïques. Les ténèbres dont l’histoire poétique a été enveloppée jusqu’ici ont caché le véritable sens des noms de père des dieux et de roi des hommes: ce qui fait que Jupiter a été quelquefois appelé par erreur père des hommes, c'esl-k-dire des serviteurs; tandis que dans les temps les plus reculés de l’ancienne république romaine, les serviteurs non poterant nomine ciere patrem, parce que, nous dit Tite-Live, ils étaient issus d'unions naturelles et non de mariages solennels. Nous avons conservé cet axiome de jurisprudence : Nuptix demonstrant patrem.

La fable nous montre , avons-nous dit, Jupiter caché par les prêtres de Cijbèleo\x de Opi, et nous prouverons bientôt que partout l’autorité a d’abord été exercée partes prêtres. Remarquons, en passant, le hasard heureux qui apprit aux philologues l’étymologie du mot Latium. I.a langue latine nous a transmis Thisloire de cette origine dans la phrase condere régna ; car les pères se liguèrent contre les serviteurs révoltés, et leurs délibérations secrètes furent transformées plus tard dans les arcana imperii des politiques. Les prêtres de Cybèle sauvent Jupiter en comu ant

sa voix du bruit de leurs armes, c’est-îi-dire qu'ils préservent de la ruine l’ordre de clioses à peine établi. Platon déclare que les républiques sont fondées sur la force des armes. Aristote affirme que les nobles des républiques héroïques juraient une haine implacable aux plébéiens, et nous plaçons encore au rang des vérités éternelles que les serviteurs sont les ennemis salariés de leurs maîtres. Nous remarquerons enfin, pour ne rien négliger de ce qui nous semble venir à l’appui de notre opinion, que les Grecs tirèrent le mot 7ro),efio; , guerre , du mot n-dXtt, ville.

L’imagination grecque ne tarda pas k créer Minerve , la dixiéme des divinités majeures. Si l’on s’obstine k prendre k la lettre l’histoire de sa naissance, on doit nécessairement la trouver grossière et stupide. Jupiter , tourmenté par une douleur k la lôte, se fait ouvrir le crâne par Fulcain, et Minerve en sort armée de pied en cap. Voici quelle est, selon nous, la véritable interprétation de cette fable : La multitude des plébéiens condamnés au plus dur esclavage, est représentée par Fulcain plébéien s’efTorçanl de briser, d’affaiblir, d'amoindrir le règne et la puissance des pères dont Jupiter est le représentant. Les Latins ont toujours dit minv.ere caput pour affaiblir ou briser la tête ; et ne .sachant pas exprimerd’une manière abstraitel’idéederègne, ils la rendirent d'une manière concrète par le mot caput, c’est-kdire chef ou gouvernement. Celui-ci prit dans la cité la forme aristocratique, tandis que la famille il avait gardé la forme monarchique .Ve.oi-èUe le nom de Minerve vient-il àeminuere; et peut-être trouverons-nous aussi l’origine de la locution deminutio pour un changement d'état, car ce fut Minerve qui remplaça \' organisation des familles par VorganisaMon des cités.

es philosophes entreprirent de donner k cette fable un sens métaphysique et arbitraire. Ils supposèrent que l’idée étemelle était engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées créées étaient produites en nous par Dieu, l.es poètes théologiens, k leur tour, considérèrent en Minerve le symbole de l’orrfre civil. Le mot ordo signiliail en effet chez les Latins le sénat, et c’est peut-être ce qui a déterminé les philosophes k voir dans Minerve Vidée éternelle de Dieu ou de Vordre étemel. C’est

DE LA POMTIOEE POÉTIQUE- 2|7

^^^vérité éternelle <\\ib\.x sagesse des cités réside dans l'ordre composé des meilleurs ci loyens. //owi^re pourtant nous représente Minerve en guerrière, et dans tout le cours de ses poèmes, il ne parle que deux fois de la sagesse de ses conseils. Gardons-nous de croire que la et soient deslinés à rappeler les

méditations nocturnes de cette déesse et ses lectures à la lumière de la lampe. Ces attributs indiquaient simplement V obscurité des retraites, où les hommes se cachèrent d’abord et d’où sortit 1a civilisation ; ou plus particulièrement encore, le secret qui présidait dans les la confection des lois. Les membresde

V Aréopage, du sénat de la ville consacrée à Minerve et nommée À6>jvâ,votaient dans l’obscurité. Les Latins étendirent leur locution de condere leges, et nommèrent le sénat legum conditorem, c’està-dire celui qui impose les lois. I-es messagers qui présentaient plébéiens les lois rédigées par le sénat reçurent le titre de legum latores, ainsique nous l’avons vu au sujet de V accusation portée contre Horace. Les poètes théologiens n'ont jamais considéréMneme comme la déesse de la sagesse; et cela est si vrai que ses statues et ses médailles nous la représentent toujours tout armée. Minerve, dans la euHe, est la même que Palla.8 dans les assemblées des plébéiens; et c’est elle encore dans Homère qui, au moment où Télémaque se déclare prêt à courir sur les traces de son père, le conduit à Yassemblée des plébéiens ou de l'autre peuple, selon les paroles mêmes du poète. C’est elle enfin qui prend à la guerre le nom de Bellone.

Ceux qui prétendent honorer dans Minerve 1a déesse de la sagesse, entendent aussi par le mot curia ce qui servait, dans les temps de la plus grande barbarie, a curanda republica. Nous croyons pouvoir démontrer, au contraire, que le mot criria dérivait du mot la main, dont les Grecs ont fait y.-jpiu, et les Latins, curia. Nous commencerons, pour soutenir notre hypothèse, par rappeler au lecteur ùtm faits indiqués dans notre table chronologique, et dans les notes qui l’accompagnent. Le premier de ces faits, recueilli par Denis Petau dans l'histoire grecque des temps antérieurs aux héros, c’est-à-dire du temps que nous nommons l'âge des dieux de l’Lgijpte, consiste dans la dispersion des Héraclides par toute la Grèce, sans en excepter 1 Attique, où la ville A' Athènes était bâtie, ni le Péloponnèse ,

âl8 tIV. U. — DE LA SAGESSE DOI^.TIQUE.

dont la principale ville était Sparte, qui obéissait h rois aristocratiques, descendons d’Hercule, administrateurs des lois et conducteurs des années sous la direction des Ephores. Ces derniers étaient les gardiens de la liberté seigneuriale, bien plutôt que de la liberté populaire. Aussi firent-ils mourir le roi Agis, pour le punir d'avoir voulu donner au peuple cette nouvelle loi des comptes que TUe-Live définit : facem ad accendendum adversus optimates plebem, et une nouvelle loi testamentaire qui accordait aux plébéiens le droit d’hériter, droit réservé jusque-lh h la noblesse comme à la seule classe pouvant contracter des mariages , et avoir , par conséquent , des parens , une famille et des alliés. Voilà donc pourquoi Agis a été étranglé par ces ÆpAores que Polybe nous représente comme les gardiens delà liberté populaire. C’est ainsi qu’à Rome, avant la promulgation de la loi des Xll Tables, les Cassius, les Capitolinus et les Gracques, qui tous voulaient obtenir pour les plébéiens de semblables droits , furent déclarés rebelles et mis à mort par le sénat. Athènes, qui lire son nom de Minerve ou kôr.và, a été d’abord constituée en état aristocratique; et cela nous est confirmé par l'histoire grecque, là où elle dit que Dracon régna à Athènes à l’époque où les nobles commandaient. Thucydide ajoute qu’aussi longtemps qu’elle obéit à l'aréopage, elle brilla des plus rares vertus et elle exécuta de gigantesques entreprises, Athènes et Rome conservèrent leur grandeur et leur puissance aussi longtemps qu’elles furent soumises à un gouvernement aristocratique, et elles tombèrent dans l’anarcAte populaire, l’une par la faute de Périclès et è!" Aristide, cl l’autre par la faute des tribuns Sextius et Canuleius. Juvénal parle aussi des aréopagites, et il pense que cenomsigniüait^ujresrfe Mars ou juges armés, de ÂpiiC , Mars, et de mnjh , d’où est venu le mot latin pagus. On aurait donc pu donner aux Athéniens comme on l’a fait aux Romains le nom de peuple de Mars, car dans les commcncemens de toutes les nations, les nobles, ayant seuls le droit de porteries armes, formaient seuls la nation.

Le second fait, que nous avons annoncé cl que nous empruntons à Denis Petau, est celui-ci. Les Grecs sortis de Grèce trouvèrentrépandusdansla.Ça/urnje,c’est-à-diredansranciennellalie, dans la Crèfeet dans V. isie. les curètes ou prêtres de Cybéle; ce

DE LA POLITIQUE POÉTIQUE. 219

qui nous porte à croire que toutes les premières nattons barbares furent d’abord soumises au pouvoir des curètes, qui correspondraient, selon nous, aux Héraclides de l’ancienne Grèce. Ces curètes auraient été, avons-nous dit plus haut, le?, prêtres armés qui couvrirent, par le cliquetis de leurs armes, les cris de Jupiter enfant.

Voilà donc \!origine des comices par curie , qui sont les plus anciens dans t histoire romaine. Ils étaient certainement composés de gens armés , et l’on y discutait les choses sacrées; or, tout ce qui concerne les intérêts humains a été mis d’abord sous la sauvegarde d’une sorte de respect religieux. Tite-Live s’étonne de ce qu’Annibal trouva dans les Gaules de pareilles assemblées; et Tacite nous raconte que les prêtres des nations germaniques tenaient conseil , prononçaient les arrêts , et réglaient les affaires publiques sans quitter leurs armes, et comme si leurs dieux les eussent honorés de leur présence. Voilà donc, chez les anciens Germains, une institution semblable à celle de? prêtres égyptiens, curètes ou prêtres armés, que les Grecs rencontrèrent en Italie, en Crète et en Asie, et à celle enfin des Quirites de Yancien Latium. Quant au droit des Quirites, il était sans doute identique avec le droit naturel des nations héroïques de Y Italie; droit qui fut appelé jus quiritiüm romanorom, pour le distin» guer du droit particulier des autres peuples. Il faut se garder de croire que ce nom de Quirites fut le résultat d’un traité conclu entre les Sabins et les Romains, par lequel ces derniers auraient été obligés de désigner leur propre droit d’après le nom de Cure, capitale du pays des Sabins. Si cette supposition était fondée, ce droitcût été ditdesé7«rèêe5,etnonpasdes D’ailleurs le

nom de la capitale des Sabins , que les grammairiens latins nous ont transmis, était Cere, et nous sommes portés à voir, dans ce nom, la racine du mot ceriti, dont les Romains faisaient usage pour désigner les citoyens qui, semblables aux serviteurs des anciennes cités héroïques , étaient condamnés par les censeurs à supporter toutes les charges, sans jouir d’aucun des avantages attachés au titre de citoyen romain. Dans ces temps barbares, les villes étaient aussitôt détruites que prises, et les peuples vaincus, dispersés dans les plaines, n’avaient d’autre ressource que de cultiver les champs des vainqueurs. Telles furent les premières

provinces, ainsi nommées de prope victx : ce qui explique pourquoi Marcius prit le nom de Coriolan après s’étre rendu maître de la ville de Corioles. Plus tard le nom de provinces fut formé des moi<i procul-victæ, et c’est dans ces nouvelles provinces que s’établirent \c% premières colonies méditerranéennes, justement nommées : colonise deductæ, ou bandes de paysans journaliers, amenés des lieux élevés dans les lieux bas, ou des montagnes dans les plaines. La signification de ce nom (colonise deductæ) fut renversée plus tard; car on s’en servit pour désigner les plébéiens, qui, sortis des parties les plus basses de Rome, se rendaient dans leslieuxclevésetfortifiésdes provinces pour y réduire en servitude les anciens propriétaires. Rome s’enrichit ainsi des dépouilles et du territoire de la ville d'Albe, et Tite-Live raconte, aussi bien que Florus, que les Sabins dotèrent largement leurs filles. Voilà donc les colonies qui existaient avant la loi agraire des Gracques, et qui forment l’objet des graves méditations de Tite- Live. Tout cela nous semble prouver que Minerve représente Varistocralie armée. Homère vient à l’appui de notre opinion, en racontant que le dieu J/ar.?, ou, selon nous, le représentant des plébéiens qui servaient les héros pendant les guerres, est blessé d'un coup de pierre. 11 dit encore que Minerve conspira contre Jupiter, c’est-à-dire que les aristocraties conspirèrent souvent contre leurs propres chefs qui essayaient de s’arroger un pouvoir excessif, et de passer de l’état de princes à celui de tyrans. Aussi voyons-nous un assez grand nombre de statues érigées aux meurtriers des tyrans ; tandis que ces meurtriers eussent été punis ou méprisés comme rebelles, s’ils avaient donné la mort à des rois légitimes.

Les villes furent donc gouvernées d’abord par les nobles seulement ; mais le besoin des services que ceux-ci étaient accoutumés h recevoir des plébéiens se faisant impérieusement sentir, ils achetèrent, par la concession du domaine bonitaire des champs, c’esth-tlire par la première loi agraire du monde, la soumission des serviteurs révoltés. La vie même des plébéiens était considérée comme un don précaire des héros, qui les avaient admis dans les asiles ouverts par eux ; et il résultait de cela que le dotnaine des champs accordé aux i)lébéiens était aussi précaire que leur vie, et iiuerun et l’autre pouvaient leur être subitement enlevés

DE LA POLITIQUE POÉTIQUE

parles héros. Les plébéiens des cités héroïques ne d’aucun droit el ne pouvaient prétendre k aucune protection; ce qui nousest confirmé par Homère, lorsque, en rapportant les plaintes que l’enlèvement de Driséis arracha à Achille, il dit que l’outrage reçu était de telle nature, qu'à peine eùt-on osé le commettre envers nnjournalier nejouissant d’aucun des droits du citoyen. La seconde loi agraire contenue dans la loi des XII Tables accordait aux plébéiens le domaine quiritaire des champs ; mais \c.i plébéiens s’aperçurent, au bout de trois ans, que ne pouvant contracter de mariages, niavoir, par conséquent, de famille et de descendance reconnues par la loi , n’étant pas considérés d’ailleurs comme citoyens, comme étrangers, et ne jouissant pas du droit de tester, leurs terres retournaient, immanquablement et sans beaucoup tarder, à leurs propres maîtres. Ils demandèrent donc, après trois ans d’expérience, le droit de contracter des mariages. Mais gardons-nous de croire qu’ils élevassent la prétention de s’allier aux patriciens , prétention que la langue latine rendrait par ces mots : connubia cum patribus ; et hàlons-nous de reconnaître qu’une pareille pensée ne pouvait trouver place dans l’esprit abattu de ces malheureux esclaves. Les plébéiens demandèrent seulement le droit de contracter entre eux des mariages solennels , semblables à ceux que les patriciens contractaient aussi entre eux (connuuia patrum), et dont les principales cérémonies consistaient dans les auspices publics, dits auspices majeurs par ï'arron et [wr Me.ssala, et dont les pères disaient : AuspiciAESSE si'A. Eli réclauiaiit le droit de contracterdcs mariages, les plébéiens demandaient donc, quoique implicitement, de participer aux privilèges de citoyen romain, privilèges dont les mariages solennels formaient, à proprement parler, la source naturelle et principale. Le jurisconsulte Modestin définit les mariages : Omnis divini et humanijuris communicatio ; définition très exacte, en effet, du droit de cité.

Les répabliqucs dérivent de certains principes naturels des tlefs.

Nous avons dit, dans les axiomes, que \’ établissement des fiefs est le résultat de la disposition naturelle des hommes à accorder

les bienfaits qui peuvent leur rapporter quelques avantages, et à ne renoncer soit k l’autorité, soit aux richesses acquises qu’autant qu’ils y sont forcés, ou qu’ils trouvent dans ces concessions mêmes de quoi servir leurs intérêts. Les premières républiques furent établies sur trois différens degrés de droU féodal ou de propriété. Le premier de ces droits conférait le domaine bonitaire des fiefs rustiques ou humains, aux serviteurs ou plébéiens, appelés depuis vassaux, qui pouvaient se nourrir des fruits cultivés par eux sur les terres de leurs maîtres. Le second conférait le domaine quiritaire des fiefs nobles ou héroïques, que nous nommons encore aujourd’hui fiefs militaires, et c’était précisément \e domaine parfait établi d'abord dans l’état de nature. Cicéron, dans son discours de Jlaruspicum responsis, semble dire que certaines anciennes maisons de la ville de Rome étaient possédées k titre de domaine parfait, et il en donne cette définition : le domaine d'immeubles sur lequel ne pèse aucune charge, nipublique, ni privée. Moïse nous apprend, dans ses livres sacrés, que, du temps de Joseph, \c% prêtres égyptiens ne payaient au roi aucun impôt territorial. Nous avons déjk démontré que dans les états héroïques, l’autorité appartint d'abord exclusivement aux prêtres, et nous nous réservons de prouver que les patriciens romains ne payaient pas plus que les prêtres l'impôt territorial au trésor public. Ces fiefs personnels et souverains furent ensuite soumis k la souveraineté des ordres héroïques régnans, c'est-k-dire; kla souveraineté des gouvernemens héroïques. Chaque comnvune fut appelée et ce mot, k côté du-

quel on sous-cnten'dail le mot res, signifiait l'intérêt des pères, cas les pères étaient intéressés k défendre la commune ou la patrie sur laquelle ils exerçaient un empire souverain. Telle fut d’abord la liberté seigneuriale. La troisième manière de posséder conférait le domaine civil. Ce domaine s’exerçait sur les biens-fonds ou fiefs divins, que les pères de famille tenaient de la Providence divi ne, et auxquels, k l’époque de la formation des villes héroïque: i, ils avaient en quelque sorte renoncé en faveur de la communauté. Les potentats civils puisent aujourd’hui dans la ponsï ;e de celte origine, la conviction que leur autorité vient de Dieu même. Aussi les voyons-nous ajouter k leurs titres imposons, ces mots: par la divine Providence, ou parla

1)E LA POLITIÛÜE POÉTIQUE.

cnACK DE Dieu, reconnaissant ouvertement par la que leurs droits leur ont él6 transmis par la Divinité. S'ils en proscrivaient le culte, leur chute suivrait de près leur impiété , car jamais dans le monde on n’a vu une nation de fatalistes ou i'athées.

Nous avons affirmé que toutes les nations anciennes adoraient, sous les divers symboles de quatre religions principales, une divinité providente. Nous ajouterons, ou plutôt nous répéterons, plébéiens appelaient les héros en témoignage de leurs sermens , d’où sont venus ces mots : Mehercule, Mecastor, Ædepol, ÇiiMedius Fidius, qui était le dieu Fidius ou Y Hercule des Romains, Les plébéiens juraient donc par les héros auxquels Us appartenaient, et qui, jusqu’il l’année 419de Rome, les enfermaient pour les forcer de payer leurs dettes. Les héros composant les ordres souverains juraient a leur tour 2;ar Jupiter, auquel ils étaient soumis et qu'ils interrogeaient au moyen des auspices, afin de connaître les lois qu’ils devaient établir, et les actes dont il leur convenait de s’abstenir. Voilk quelle était cette Deorum et hominum à laquelle se rapportent les locutions latines : implorare fidem, pour implorer l’appui, redpere in fidem, recevoir sous la protection, dproh Deûmatque hominum fidem imploro, qui est une exclamation à l’usage des hommes opprimés pour implorer le secours des dieux et des hommes. Les Italiens ont changé cette exclamation en : Poter del mondol Le pouvoir d’où les puissances civiles ont tiré leur autorité , la foi et le respect des sermens , la protection enfin, que les hommes forts doivent aux faibles, forment Y essence meme de la féodalité, et sont la force qui régit le monde civil. Les médailles des Grecs et les phrases héroïques des Latins nous indiquent que l’instinct de ces deux peuples leur avait appris h considérer cette force comme la base du monde civil. C’est pour cela que les couronnes des souverains sont surmontées d’un globe, audessus duquel s’élève majestueusement une croix. Ce globe représentait autrefois la pomme d’or, emblème de la domination supérieure exercée par les États sur leurs terres. C’est pour cela que dans la cérémonie du couronnement des rois, on leur place dans la main gauche un globe semblable à celui qui surmonte leur couronne. Il est donc exact de dire que les puissances civiles disposent arbitrairement de l’avoir, des peuples. Les Italiens

nomment cet avoir sostanza (substance), parce qu’il soutient l'édifice social. Le patrimoine des pères de famille est appelé, dans la loi romaine, /laér/i ou paterna mbstantia; et 'C autorité cii'ile et souveraine d’un état peut disposer de tout ce qui s'ajoute par des acquisitions ou des améliorations à ce patrimoine primitif, en le grevant, soit d’impôts, soit de droits d'entrée. Cette faculté lui est nécessaire, en effet, pour exercer sa domination sur les biens-fonds que les pères ont abandonnés à la communauté. Lesthéologiens moralistes et les auteurs de jure publicoy ont donné à cette sorte de domaine l’épitbète A'éminent, et aux lois qui le régissent, celle de fundamentales, quoique les souverains ne soient autorisés à s’en prévaloir que pour conserver la substance (sostanza) de leurs États et garantir les propriétés et les droits particuliers, de chaque peuple et de chaque individu.

Les Romains ont deviné, plutôt qu’ils n’ont connu, celte transformation successive des républiques d’après ces principes étemels des fiefs ou de la propriété. Ils se servent, à propos du droit de revendication, de la formule suivante : aio iiünc fun- DUîi MEUM ESSE EX JUBE QuiRiTiuM, déclarant ainsi que le droit d’exercer l’acfiow c/ui/e appartient à la cité. C’est pour cela que les biens-fonds retournent, à la mort du propriétaire, au trésor public oü fisc; car c\vA(\oe patrimoine particulier, pro indivise, doit être considéré comme faisant partie du patrimoine public dans la masse duquel il retourne, aussitôt que la mort du propriétaire l’a dégagé des liens qui le retenaient. 11 cesse alors d’avoir une existence personnelle, si nous osons nous exprimer ainsi, et il rentre dans la vie commune ou générale. Les hommes de loi disent élégamment que les héritages retournent aux héritiers, quoiqu’à vrai dire, ils ne leur parviennent qu’une seule fois; mais le droit romain considérait tous les patrimoines privés comme des fiefs, ex pacto et providentia, sortis du patrimoine public et passant d’un maître à l’autre, selon les dispositions de la loi civile, jusqu’à ce que, le dernier maître venant à manquer, le fief retourne à la source commune dont il a été détaché. La loi Papia Poppxa, punissait les célibataires qui auraient négligé de Iransmetlrc leur nom h des héritiers légitimes, en annulant leurs testamens, en refusant à leurs parens le droit d’hériter, ab intestat, de leurs biens, et en ordonnant que leur patrimoine irait

1>E LA POLITIQUE POÉTIQUE. 3^5

au Jisc en qualité de pécule et non d’héritage, c’est-à-dire, pour parler avec Tacite, qu’il deviendrait la propriété du peuple, tanquam omnium parentum. Cet historien attribue le fait de cette législation à l’occupation des premières terres désertes par les premiers pères du genre humain, occupation qui aurait été la source de toutes les dominations du monde. 11 ajoute que les pères rassemblés dans les villes auraient transformé leur puissance paternelle en puissance civile et formé \e patrimoine public, ou le trésor, de la réunion de leurs patrimoines privés (ce qui explique pourquoi les patrimoines des citoyens passaient de l’un à l’autre sous le nom A' héritages ) ; et il dit enfin que ces patrimoines reprenaient, en retombant au fisc, leur ancienne qualification de pécules.

Ce fut à cette époque de la formation des républiques héroïques, que les poètes héros inventèrent le onzième grand Dieu. Mercure apporte aux serviteurs révoltés la verge divine, emblème de la loi, et au moyen de laquelle il délivre, nous dit Virgile, les âmes humaines de la servitude d’un monstre ; ce qui signifie qu’il rend à la civilisation les cliens échappés à la protection des héros, et retombés dans la barbarie qui est représentée par le monstre dévorateur des hommes. Les deux serpens qui entourent le caducée de Mercure, représentent le domaine bonitaire que les héros accordèrent aux serviteurs, et le domaine quiritaire qu’ils se réservèrent ; les deux ailes, placées à Vextrétnité du caducée, représentent le domaine éminent des ordres constitués. Mercure porte un chapeau ailé pour rendre hommage à la souveraineté de la raison libre, et c’est pourquoi le chapeau est Y emblème de la liberté, llades ailes a%ix pieds, parce que les 6îens-/oweîs appartenaient anxsénuts régnans il est nu, parce qu’il n’apporta aux plébéiens que des droits nus, c’està-dire dépouillés de toutes les solennités qui tiraient leur origine de \e.pudeur des héros, comme nous l’avons expliqué en parlant delnnuditéAe la f’enw.v plébéienne et des trois Grâces. Les Grecs arrachèrent les ailes à Yoiseau à'Idanture, dont ce roi se servait pour faire entendre à Darius d'où lui venaient les droits qu’il avait sur les Scythes ; et ils firent de ces ailes l’emblème des droits héroïques. Les nobles romains, employant un langage articulé pour rendre une pensée abstraite, dirent : auspicia esse

22G LIV. 11. — I)E LA SAOeSSE POÉTIQUE.

SUA, et déclarèrent aux plébéiens que tous les droits civils héroïques n’appartenaient qu’k eux. Otons au caducée de Mercure les serpens qui l’entourent, et nous aurons quelque chose qui ressemblera il l'aigle des Egyptiens, des Toscans, des Romains et des Anglais ; les Grecs nommèrent ce caducée /floû/eiov , parce qu’il apporta aux serviteurs des héros , appelés z/îpozsç par Homère, la loi agraire dont nous avons parlé. Aux Romains, il apporta : la loi agraire de Sereins Tullius qui régla le cens, et qui donna aux paysans le nom de censiti; le domaine bonitaire des champs représenté par les serpens, d’où l’impôt que les plébéiens payaient aux héros, fut appelé territorial, de àfù.tiu, dérivé de ô^tî, serpent ; le nœud d’ Hercule enfin, au nom duquel les héros percevaient des plébéiens la dime d' Hercule, et les débiteurs plébéiens portèrent jusqu'à la promulgation de la loi Petelia, le nom de nexi, ou vassaux-liges des nobles. Ce Mercure grec ne serait-il pas le même que le Tkeut ou Mercure législateur des Egyptiens, qui nous est représenté sous l'hiéroglyphe de Cueph^Yl porte des serpens, emblème de la terre cultivée. Sa êéte est celle d’un épervier ou dun aigle, emblème des auspices réservés aux héros, comme nous l’avons vu à l’occasion de l’épervier de Romulus, devenu plus tard l’aigle romain. Dans la ceinture qui presse ses flancs, nous retrouvons le nœud cTHercule; dans le sceptre qu’il tient à la main, le règne des prêtres égyptiens; dans le chapeau ailé qui couixe sa télé, le haut domaine exercé par eux ; dans l'œuf qu’il tient dans sa main, le globe égyptien, si ce n’est peut-être la pomme dtor, second emblème du hoMt domaine exercé par les prêtres. Manethon croit apercevoir dans cette fable la formation de l'univers ; et Athanase Kircher prétend lire sur l’obélisque de Pamphile, le dogme de la scùnte Trinité.

Voilà l’origine du commerce ou des échanges auxquels Mercure emprunta son nom. Ce dieu devint le patron des ambassadeurs a.usni bien que celui des marchands, h cause de cette première mission qu’il remplit auprès des plébéiens. On le dit envoyé par les dieux aux humains, c’est-à-dire par les héros des premières cités aux vassau.T qu’on appelait hommes, comme nous tenons d’Hotman que cela se pratiquait de nouveau à l’époque de la barbarie renouvelée. Quant aux ailes qui représentaient la

DF. LA rOLITIQlE POËTIQl’E.

source des droits héroïques, elles furent considérées , k tort, comme un moyen de se transporter en peu de temps de la terre dans les deux, et des deux sur la terre. Le commerce s’exerça d’abord sur les biens immeubles, et \n première récompense accordée au travail de la terre fut la jouissance d’une partie des fruits qpi’eWc produisait.

Cette histoire est enfermée dans le mot vdpî, qui signifle à la fois loi et pâturage, parce que la première loi fut une loi agraire : ce qui fut cause que les rois héroïques s’appelèrent pasteurs de peuples.

Les plébéiens des premières nations barbares se trouvèrent donc dans une situation semblable à celle des anciens Germains, représentés à tort par Tacite comme des serîJiiewrs. Ils n’étaient que les assodés des héros, mais leur sort ne différait pas essentiellement de celui des serviteurs. Car, dispersés dans les campagnes, séjournant dans les demeures bâties par eux , se nourrissant des fruits qu’ils arrachaient à la terre de leurs maîtres, ilss’engageaient en outre, avec serment, nous dit Tacite, à garder ce maître, h le défendre et à travailler à sa gloire. Que l’on essaie maintenant de donner un nom h cet état de choses , et l’on verra s’il en est un plus convenable que celui de féodalité.

Les premières villes se composèrent donc d’une noblesse ordonnée et d’une multitude âc plébéiens. Les conditions propres et étemelles de ces deux élémens de tous les états sont, pour la noblesse, le besoin de conserver les choses telles qu’elles sont ; et pour les p/éôéî'ews le désir de les bouleverser. C’est pour cela que les personnages chargés de la conservation des états s’api»cllent optimates, et que le nom même d’eïa^ signifie quelque chose de stable. Les dénominations de sages, de gens éclairés, et de vulgaire, ont une semblable étymologie. Les héros avaient fondé leur autorité sur la connaissance des auspices, et laissaient au vulgaireXa désignation ùe profane , ne lui accordant le droit de cité ou plutôt celui d’asile, que moyennant certaines formules , sortes d’excommunication ou à' interdiction de l’eau et du feu. Les plébéiens des nations primitives étaient considérés comme étrangers, et leurs enfans étaient appelés vulgo quæsiti, ou nés dans le bruit et le désordre, c'est-k-dire en dehors des mariages solennels qui leur étaient interdits. Les dénominations de civis

et de /lostis viennent de la même source. Hostis signifiait hôte, étranger, ou ennemi, parce que les premières populations des villes se composaient de héros et de réfugiés dans les asiles. Les Italiens disent encore hôte {oste) pour aubergiste et pour les logemens des troupes , cUiôtel (ostello) pour auberge. C’est ainsi que Pâris fut Y hôte de la maison royale dÜ Argos : ce qui signifie qu’il en fut l’ennemi et qu’il enleva les nobles jeunes filles d’ Argos, représentées Hélène. Thésée f ut Y hôte d’. Ariane, et Jason celui de Médée; ils les abandonnèrent sans contracter avec elles des mariages, parce que les solennités réservées aux héros leur étaient interdites. On peut alors comprendre et excuser l’action du pieux Ènée, qui abandonna Didon après que celle-ci non seulement s’était livrée à ses désirs , mais encore l’avait comblé de bienfaits , jusqu’à lui oflrir, en échange de sa main, le royaume de Carthage. Docile au destin, il se rendit en Italie pour y devenirl’époux de Lavinie. Homère nous montre, de même, Achille refusant les trois filles et la riche dot <\\Y Agamemnon s’empressede lui offrir, et épousant la femme que son père Pélée lui destine dans sa patrie. plébéiens étaient donc les hôtes des cités héroïques, auxquels, au dire éC Aristote, les héros juraient une haine étemelle. Les nobles furent appelés aussi civts, par opposition à peregrinus, qui signifie un homme errant dans la campagne. Il faut, bien entendu, prendre le mot ager dans le sens de campagne ou de territoire , comme ager neapolitanus, ager nolanus, et admettre que peregrinus soit venu de peragrinus. Les voyageurs suivent les droits chemins, et ne vont pas errer à l’aventure dans les champs.

Ce que nous venons de dire sur l’origine des hôtes héroxçwes jette une grande lumière sur le récit, contenu dans Y Histoire grecque, du changement opéré chez les Samiens, les 5y6arites,\e%Thrézéniens, \es> Amphipolitains, \cs,Chalcédoniens et \e%Gnidiens, pardeseVroTiÿersqiii transformèrent ces répMÔffqwcs aristocratiques en états populaires. Nous trouvons aussi dans ces explications la confirmation de ce que nous avons autrefois publié, dans nos Principes du droit universel, sur le fabuleux récit de la loi des XII Tables transportée d'Athènes à Rome. Dans le chapitre de cette loi, qui porte pour titre : Forti sanati nexo soi.uTo, et sur lequel roule véritablement toute la question, les

I)E LA POLITIQUE POÉTIQUE

philologues latins prirent ces forti sanati pour les étrangers réduits à Pobéissance. Us auraient bien fait d'ajouter que ces étrangers étaient les plébéiens romains, révoltés parce qu’ils ne pouvaient obtenir des nobles le domaine certain des champs. Il était dès lors nécessaire que la loi inscrivit sur une table le droit incertain et le droit secret, afin d’empêcher les nobles de reprendre aux plébéiens les terres dont ceux-ci avaient joui. Mais de pareilles innovations ne pouvaient s’opérer sans troubles, et Pomponius nous raconte que Rome fut forcée de créer des duumvirs qui réduisirent les plébéiens à l’obéissance , en les déliant de r esclavage véritable du domaine bonitaire pour les soumettre seulement à Vobligation vaine et illusoire du domaine quiritaire. Dès lors les plébéiens cessèrent d’être glebæ addicti ou adscriptitii, ou censiti du cens de Servitis Tullius ; mais ils conservèrent quelques traces de leur ancien état, dans le droit exercé par les nobles jusqu’à la promulgation de la loi Petelia, de retenir prisonniers leurs débiteurs plébéiens. Ces étrangers ou ces plébéiens de Rome parvinrent ainsi, à l’aide des efforts des tribuns, &\ra.TtsiovineT Vétat romain, d'aristocratique qu’il était, en populaire.

Rome peut donc être considérée comme une ville comparativement moderne, puisqu’elle ne tire pas son origine des premières révoltes agraires, mais bien plutôt du droit é! asile que Romulus et ses compagnons exercèrent en faveur des hommes faibles, que la violence des liommes forts avait dispersés, ruinés, et qu’elle poursuivait. Il fallut aux cliens de Romulus deux cents ans pour sc dégoûter de leur état, puisque ce nombre d’années s’écoula depuis Romulus et la formation de ses c/ienfé/es jusqu’à Xnpremière loi agraire de Servius Tullius. Dans les villes anciennes, au contraire, les cliens portèrent pendant cinq cents ans leurs chaînes sans songer à les secouer, parce qu’ils étaient simples et grossiers, tandis que les plébéiens romains étaient plus rusés et plus habiles. C’est pourquoi les Romains, dont Y héroïsme était plus jeune que celui des autres peuples latins, s’emparèrent du Latium, de Y Italie ensuite, et du monde enfin ; c’est pour cela aussi qu’ils écrivirent leur histoire héroïque en langue vulgaire. Les Grecs, au contraire, nous ont transmis la leur enveloppée dans des fables.

Tous res principes de la /lo/iWçî/e poéitçwe, que nous avons

tirés de Vlmtoîre romaine, nous sont merveilleusement conflrmés par les quatre emblèmes héroïques suivans : la lyre d’Orphée ou à' Apollon, la tête de Méduse , les faisceaux romains, la lutte d Hercule avec Antée. La lyre a été apportée aux Grecs par leur Mercure , qui l’avait rerue A' Apollon, dieu de la lumière civile ou de la noblesse, tandis que les Égyptiens attribuèrent à leur Mercure l’importation de la loi, parce que dans les républiques héroïques les nobles seuls faisaient et exécutaient les lois, Orphée, Amphion et les autres poètes théologiens, versés dans la science des lois , fondèrent la civilisation grecque. C’est pourquoi la lyre représente Vunion des cordes ou des forces de ces pères, qui firent cesser l’emploi de la force ou des violences privées, par la formation de la force publique ou de l'empire civil. La loi fut appelée par les poètes : lyra regnorum. C’est la même lyre qui mit d'accord les puissances jusque-là isolées et discordantes des pères de famille; c’est la même lyre que le ciel nous représente dans la disposition des étoiles, et que nous voyons dans les armoiries de Vlrlande. Les philosophes prétendirent que la lyre signifiait Y harmonie des sphères Amgées par Apollon ou par le soleil. Mais la lyre d Apollon est la même lyre que celle de Pythagore, poète théologien , fondateur de nations, et elle a résonné sur la terre parmi les hommes.

Les serpens qui entouraieid la tête ailée de Méduse représentaient la domination suprême exercée par les pères dans l’état de famille, qui a donné naissance à la domination suprême de l’état civil. Celle formidable tête fut clouée sur le bouclier de Persée, dont Minerve fil usage dans les assemblées armées des nations primitives; elle dictait des lois si sévères et si mystérieuses que nul ne pouvait les connaître, sans être aussitôt métamorphosé en pierre. Dracon\ü\-mème est l’un des serpens qui entourent la tête de Méduse, et nous savons que les Chinois emploient encore le signe du dragon pour désigner Yempire civil. faisceaux des Romains sont les verges qui servaient aux pères dans l’état de famille. Homère donne à l’une de ces verges le nom de sceptre, de même que dans la description du bouclier d'Achille , qui contient à elle seule Y histoire du monde entier, il désigne un des pères par le litre de roi. Grâce h leurs verges, les pères possèdent le droit de consulter les auspices et d’infli-

DE LA POLITIQUE POÉTIQUE

ger des châtimens arbitraires à leurs enfans et k leurs serviteurs. La réunion de ces verges représente enfin la formation successive de l’empire civil. Hercule, type Acs Héraclides , lutte avec Antée, représentant des serviteurs révoltés. Il le soulève et le tient en l’air, c’est-à-dire qu’il le ramène dans les anciennes demeures bâties sur les lieux élevés. Il le désarme et l’enchaîne à la terre par un lien que les Grecs nommèrent 7iœ«cü d’ Hercule, et qui força les plébéiens à payer aux héros la dîme d' Hercule ou lecews, base des républiques aristocratiques. Le cens de 5ervius Tullius rendait en effet les plébéiens, nexi des nobles. C’était un lien semblable qui obligeait les anciens Germains à servir leurs princes , dans les guerres, en qualité de vassaux perangarii et k leurs propres dépens ; contrainte dont les plébéiens romains, malgré leur prétendue liberté, eurent à souffrir longtemps. Ces plébéiens durent être les premiers assidui qui sids assibus militabant; ces soldats qui servaient par nécessité, et non par hasard ni par choix.

De l’Orlsine do cens et du trésor pohlle.

Les nobles administrèrent avec si peu d’équité leurs terres, qui composaient la richesse de l’État, que le tribun Philippe leur adressa de violens reproches. Les champs, qui auraient dû être répartis entre trois cent mille citoyens, étaient, disait-il, la propriété àodeux mille nobles. Quarante années s’ étaient écoulées, depuis que r expulsion et la mort de Tarquin le Superbe avaient raffermi le pouvoir ébranlé de la noblesse. Ces usurpations obligèrent bientôt le sénat k ordonner aux plébéiens de verser le cens dans le trésor public, au lieu de le payer, comme ils l’avaient fait jusque-là, aux nobles mêmes. Le trésor public s’engagea de son côté à fournir aux dépenses de la guerre. Tite-Live suppose que les nobles Romams, dédaignant de percevoir le cens, chargèrent le sénat de cet office, cl il ne peut comprendre d’où venait celle répugnance de la noblesse. Mais il confond ici le cens de Servius- Tullius, qui était payé directement par les plébéiens à la noblesse dont il avait fondé le pouvoir, et le cens qui , par suite des modifications apportées plus lard par les tribuns , fut paj e au sé-

ioi LIV. II. — DE L\ SAGESSE POÉTIQCE.

nat cl non à chaque patricien en particulier. Tite-Live , tombant ici dans l’erreur commune à tous les historiens, considère le cens de Servius-Tullius comme l’origine de la liberté populaire. Du reste , il n’y eut jamais k Rome de magistrature plus considérée que la censure, puisqu’elle fut exercée dès le commencement par les consuls eux-mèmes. Aussi longtemps que les nobles perçurent le cens, ils durent en rendre compte au trésor public , ce qui faisait qu’k l’époque du tribun Philippe, deux mille nobles devaient payer pour trois cent mille citoyens. La même chose était arrivée à Sparte, dont le territoire tout entier appartenait à un petit nombre de citoyens, qui avaient déclaré au trésor public la valeur des terres livrées par eux aux bras de leurs serviteurs.

Xlnpareil état de choses était désastreux pour tous les partis. Aussi Fabius reçut-il le titre dcMaximus pour avoir divisé tous’ les citoyens romains en sénateurs , chevaliers et plébéiens, et pour avoir ordonné que les facultés ou les richesses de chaque citoyen décideraient de la classe k laquelle il devait appartenir. Le.% plébéieTis purent dès lors parvenir aux plus hautes dignités. Le cens de Servius-Tullius peut bien être considéré comme la base de la liberté populaire , parce qu’il en prépara les matériaux et en fit naître Voccasion. Mais ce fut la réforme de Fabius qui, d’accord avec la loi Publilia, transforma Rome en une république démocratique. C’est pourquoi Bernard Segni traduit la république démocratique d'Aristote gut une république fondée sur le cens. Quoique ignorant les choses romaines de cette époque reculée, Tite-Live raconte que les nobles se plaignaient d’avoir perdu par ce changement, plus qu’ils n’avaient gagné par leurs victoires. Publilius reçut en effet le nom de dictateur populaire.

Lorsque le peuple fut admis tout entier k faire partie de la cité , le mol de domaine civil ne signifia plus le domaine public, mais \e domaine privé de chaque citoyen romain. Le domaine éminent (ottimo) ne fut plus le domaine exempt de toute charge publique ou privée, mais seulement le domaine qui n’axait à supporter aucune charge privée. Le domaine quiritaire, enfin, n’imposa plus au noble, propriétaire d’un bien-fonds, l’obligation de secourir le client qui en avait obtenu la jouis-

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