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LIV. II

bE LA sagesse POÉllUEE.

De la Géographie poétlqae.

Nous avons (lit dans les axiomes, que les hommes donnent aux 'clioscs qu’ils connaissent mal, les noms et les attributs des choses çii’iVs connaissent bien. Cette proposition trouvera son application dans la géographie poétique, dans cet autre œil de Vhisioire poétique, et elle s’appuiera sur l’autorité des géographes anciens pour affirmer que les natiom anciennes donnèrent aux terres étrangères, les noms des villes, des montagnes, des fleuves , des détroits, des lies, et des promontoires de leurs propre pays. La géographie naquit, selon nous, chez les Grecs, qui attribuèrent au monde ancien les dénominations et la forme de leur patrie.

Les Grecs avaient pénétré du côté de V Orient, en Asie et dans Y Inde; du côté de Y Occident en Europe ou dans Yllespérie; au nord, dans 1a Thrace ou la Scythie; au midi, dans la IJbye ou la Maîiritanie. Les vents cardinaux conservèrent, dans la géographie grecque les noms qui exprimaient leurs rapports avec la Grèce. Les jumens de Rhésus furent fécondées sur le bord de rOcÉAN (nom qui s’appliquait à toutes les mers de vaste étendue), par le vejit occidental de la Grèce ou Zéphyr, père des chevaux cC Achille, tandis que \es, jumens d’Ericthonius furent fécondées par Borée , vent septentrional de la même Grèce. Gardons-nous aussi d’oublier que les Grecs appliquèrent au, ciel tout entier le nom d'Olympe, qui appartenait d’abord au mont sur lequel les Dieux avaient établi leur séjour.

La grande presqu’île située h Yorient de la Grèce prit le nom ÿ Asie-Mineure , lorsque celui d’./sie s’étendit à cette grande partie orientale du monde qui le conserve encore. La Grèce , pa.ys occidental par rapport à Y Asie, fut apiielée Europe, et l’on supposa qu’elle avait été enlevée par Jupiter métamorphosé en taureau. Puis le nom ^Europe fut donné au grand continent qui s’étend jusqu’à YOcéan occidental. Les Grecs nommèrent, au commencement, //cs/ime, \&parlie occidentale de la Grèce, à l’horizon de laquelle l’étoile du soir, ou Yllesperus, paraît d’al>ord. Plus tard, ils découvrirent que Yltalie était aussi du côté de l’occident , et ils l’appelèrent llesperia magna; YE.spagne

DE LA CÉOGBAI'UIE rOÉTlQC

enfin , iilticée dans la même position , reçut à son tour le nom A'Hesperia ultima. Les Grecs d’Italie désignèrent probablement , par le nom Clonie, la Grèce située pour eux ii Yorienè, et au delà de la mer, et le nom de mer Ionienne demeura eu effet au bras de mer qui sépare les deux Grèces. Les Grecs, proprement dits, appelèrent par la suite Ionie la partie de VJsie- Mineure qui était, relativement àeux, dans une position semblable à celle qu’eux-mêmes occupaient relativement aux Grecs d’Italie. Il est probable que Pythagore partit de la ville de Samos gouvernée par Ulysse, et non pas de la ville de Samos située dans la seconde Ionie, pour se rendre en Italie. Mars, dieu grec, sortit de la Thrace aussi bien qvLOrphée, l’un des premiers poètes théologiens de la Grèce. Anacharsis est un Scythe grec; aussi apporta-t-il aux Grecs les oracles scythes qui, semblables sans doute en cela aux oracles de Zoroastre, n’étaient au commencement qu’une histoire des oracles. Et c’est pourquoi Anacharsis est compté parmi les plus anciens dieux devins {fatidici). Ce fut Vimposture qui transforma plus tard ces oracles en dogmes philosophiques, et les oracles A'Orphée en morceaux de poésie. Et pourtant ni les oracles A’ Orphée , ni ceux de Zoroastre n’ont aucun caractère poétique et semblent plutôt sortir des écoles platoniciennes et pythagoriciennes. Les deux fameux oracles de Delphes et de Dodone sont donc venus des Scythes ou des habitans du nord de la Grèce , aux Grecs proprement dits. Ce fut au milieu de ces Scythes, que Cadvis tua Anacharsis , son frère, pour le punir d’avoir voulu établir les lois grecques dans son pays. Abaris, auquel on attribue les oracles scythes, qui ne sont autres que les oracles A'Anachar.sis, était sans doute le compatriote de celui-ci. Il aurait rédigé ses oracles dans cette Scythie dont le roi Idanture n’écrivait, bien longtemps après .\baris , qu’au moyen d’iiiéroglyplies. Il faut donc attribuer ces oracles à un imposteur qui les aurait écrits, après que ces contrées barbares et glacées eurent été éclairées par la philosophie grecque. C’est à Zamolxis, ou Gcta, ou Mars, que les Grecs doivent , selon Hérodote , le dogme de l’immortalité de l'âme. Bacchm, vainqueur Aes Indes orientales, a.ssis sur un char doré , domptant les serpens et les tigres , représente, comme nous l’avons dit Al Hercule, le premier cultivateiir de la

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Grèce orientale ou Indienne. Le nom de Morée que X&Péloponnèse conserve encore de nos jours, nous prouve que le héros grec Persée accomplit ses entreprises dans la Mauritanie relative ou grecque, car le Péloponnèse esta YAchaie ce que ^ Afrique est à l'Europe. On comprend maintenant le reproche, que Thucydide Hérodote, Ao ne pas connaître les antiquités

de son pays et d’affirmer que les Maures avaient jadis été 6/ancs. Mais ces Maures blancs, dont parlait //eVodote, n’étaient que des Grecs ou des habitans du pays qui porte encore le nom de Morée blanche. La peste dont Esculape préserva son île de Cos, avait probablement éclaté dans la Mauritanie grecque et non pas en Afrique, car un fléau qui aurait ravagé le pays de Maroc n’eût pas été particulièrement redoutable pour Yüe de Cos. Ce fut aussi dans cette Mauritanie (\vC Hercule succomba sous le poids du ciel, dont le vieil Atlas jugea opportun de se décharger. Cet Atlas , le même que le mont Athos qui séparait la Macédoine de la Thrace, donna son nom au fleuve Atlas qui coule entre la Grèce et la Thrace. Les Grecs ayant observé dans la suite que tes monts Abila et Calpé étaient placés des deux côtés du détroit de Gibraltar qui sépare l'Afrique de l'Europe, les désignèrent comme deux colonnes élevées par Hercule dans le but de soutenir le ciel, et ils donnèrent à la montagne africaine, la plus rapprochée du détroit, le nom A' Atlas. Voilà pourquoi , dans Homère , Thétis s’excuse auprès de son fils de porter ses plaintes k Jupiter , sur ce que ce dieu a quitté l'Olympe pour aller se réjouir sur l’Atlas. Or , s’il était question ici du mont Atlas d’Afrique, Thétis ne dirait pas que Jupiter s’y est rendu si promptement de l’Olympe, tandis que Mercure , malgré ses ailes , peut à peine atteindre l’île de Carlypso au milieu de la mer Phénicienne, bien plus proche pourtant que le royaume Ae Maroc, de la Grèce, ce séjour des dieux. Hercule cueille les pommes d'or dans l'Hespérie grecque où elles étaient gardées par les nymphes Hespérides, filles d’Atlas, et il les porte dans YAttique. Le fleuve Eridan dans lequel Phaéton fut précipité, était tout simplement le Danube qui sujette dans le Pont-Euxin; mais les Grecs ayant aperçu plus tard le Pô qui, semblable seulement au Danube, coule d’occident eu orient, lui transmirent le nom d Eridan , ce (jui induisit les mylholo-

Dr t.\ civor.nAPiiiF. rotTioir.

gués k iilarer en Italie la c/iufe de Phaéton. Arrivi'w dans l’Océan, les Grecs lui appliquèrcnl la dési};naliün qu’ils avaient déjà donnée à toutes les mers dont ils ne pouvaient pas disfingtter les rivages ; et cela est démontré Homère, lorsqu’il place Vile tïEolie dans l’Océan. Les Grecs accordèrent en même temps k Neptune \im puissance démesurée, e\. ils supposèrent qu’assis sur Vablmedes eaux, ou au centre de la terre, selon Platon, il faisait trembler le monde par le simple mouvement de son trident. Nous avons parlé ailleurs de ces grossiers rudimens de physique.

Ces principes de géographie peuvent servir îi justifier Homère de plusieurs accusations graves. On peut dire , par exemple, en répondant au reproche d’£rafosféne, que les Lotophages ( peuple ainsi nommé parce qu’il se nourrissait de l’écorce du lotos), n’étaient pas trop éloignés de Malée pour qu’£//ÿ«*c dûi employer plus de neuf jours à se rendre parmi eux; tandis que si les Ijotophages d'Homère étaient les mêmes que nous connaissons aujourd’hui, et qui habitent au delà du détroit de Gibraltar , il était impossible à Ulysse de parvenir chez eux en aussi peu de temps. On peut dire aussi que les Lestrigons A'Homère occupaient une partie de la Grèce où les jours étaient plus longs que dans les autres provinces du même pays, quoiqu’ils fussent plus courts que dans plusieurs autres centrées. Aratus, ayant mal interprété ce pas.sage d’Homère, place les Lestrigons sous le signe du Dragon ; et Thucydide, plus grave et plus exact, leur assigne la partie septentrionale de la Sicile. On peut dire la même chose des Cimmeriens qui , occupant la partie la plus septentrionale de la Grèce, avaient des nuits plus longues que tous les autres Grecs. La longueur de leurs nuits les fit considérer comme habitant le voisinage de l'enfer, demeure qui fut ensuite attribuée aux habitans des marais Méotîs. Les Cuméens, établis aux environs de la grotte de la sibylle ou de la iMirtode l’enfer, reçurent ii leur tour le nom de Cimmeriens. Il serait impos.sible d’expliquer autrement comment Vlysse, envoyé par Circé (mais sans le secours d’aucun enchantement puisqu’il tenait de Mercure les moyens de s’en préserver), aurait pu dans l’espace d’une seule journée , quitter lesCimmériens, visiter Yenfer, et se rendre au lieu peu éloigné de Cumes, que l’on nomme aujourd’hui le Monte Circello.

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Cps principes de I.t géographie poétique nous .aideront h résoudre les que rencontre l’eïwrfe de V histoire ancienne

de l’Orient. Il suffira de placer en Orient même cex\sâm peuplés^ regardés jusqu’ici comme liabitant les extrémités du septentrion et du midi.

Ce que nous disons de la géographie poétique des Grecs convient à V ancienne géographie rfesLa/ins. Le n’avait sans

doute, au commencement, qu’une petite étendue, puisque tout en employant deux cent cinquante ans à conquérir vingt peuples divers, Rome pendant ce temps ne recula pas les bornes de son empire au delà de vingt milles kla ronde. V Italie demeura bornée par la Gaule cisalpine et par Grande Grèce, jusqu’à l’époque des conquêtes romaines qui reculèrent ses frontières. Les rivages toscans n’embrassaient pas une mer bien vaste, lorsque Yarmée toscane tout entière ne put forcer le passage du pont qu’Horatîus Codés défendait seul. Mais cette mer s’étendit bientôt , et elle se prolongea jusqu’à l’extrémité de l’Italie. Le Pmt, vers lequel Jason dirigea son expédition navale, était selon nous le pays d’Asie le plus rapproché de l’Europe, dont il n’est en effet séparé que par le détroit appelé encore Propontide. Ce pays donna son nom m Pont-Euxin, qui le transmit, en s’avançant dans VAsie, aux états de Mithridate. OEta, père de Médée, naquit (nous dit la fable) à Chalcis, ville de YEubée, qui est une lie ÿrecçwe appelée aujourd’hui A^ég'repon/; île qui donna son nom à la mer Noire. La Crète était dl abord une île de Yarchipel ou du labyrinthe des lies dont nous avons parlé, et d’où le roi Minos exerçait la piraterie contre les Athéniens. Plus lard, le nom de Crète passa à une île de la Méditerranée qui le conserva depuis.

Mais pour revenir maintenant aux Grecs, nous dirons qu’au sortir de leur patrie ils répandirent au loin le récit de la guerre de Troie et des entreprises des héros troyens, tels (pY Anténor, Capys, Énée, et des héros grecs tels que Ménélas, Diomède et L7y.s-.se. Ayant ensuite remaniué quêtons les peuples admettaient un caractà'e. identique de fondateur des nations semblable à leur propre fondaleur//eî-c«/e, qui est l’Hercule thébain,\c:S Crées donnèrent ii cliaeun des fondateurs des nations étrangères, le nom de leur héros fondateur ; d’où il arriva que larron put

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compler jusqu’il quarante Hercules Étrangers. Égyptiens e\. les Grecs agirent en cette circonstance de la même manière, les uns prétendant donner pour modèles a tous-les Jnpiters cl ii tous \cs Hercules \enx J tipiter Ammon et leur Hercule Égyptien; les autres, faisant parcourir toutes les parties du monde à leur Hercule pour y détruire les monstres et i>our rapporter ii son peuple la gloire de ses exploits. Mais les Grecs remarquèrent aussi chez les nations étrangères un caractère poétique de pasteurs parlant en vers, comme leur Evandre d’Arcadie, et aussitôt ils supposèrent que cet Évandre était allé é' Arcadie dans le Latium; qu’il y avait reçu son compatriote Hercule; épousé Carmenta, ainsi nommée de carmen, vers; et que celle-ci avait enseigné les lettres aux latins, c’est-îi-dire qu’elle leur avait appris a former des sons articulés qui composent le matériel des vers. Ils trouvèrent leurs propres héros dans le La/twwi comme ils avaient trouvé leurs Curètes dans la Saturnie ou ancienne Italie , eu Crète et en Asie.

Il reste k expliquer comment, k une époque où la barliarie était si profonde que les nations s’ignoraient entre elles, ces idées et cet désignations grecques seraient parvenues chez les I.atins, tandis que du temps de Serrius Tullius, le nom même de Pythagore. n’aurait pu , selon Tite-IJve, traverser tous les peuples aux langages divers, qui occupaient la contrée de Crotone k Rome. Nous avons demandé, pour résoudre ce problème, que l’on nous^iem/ê de supposer sur les rivages du Latium l’existence d’une ville grecque, dont le souvenir aurait été enseveli dans les ténèbres de Cantiquité. Les Latins auraient puisé dans celte ville la science des lettres , ce qui expliquerait pourquoi les lettres latines étaient, si nous en croyons Tacite, assez semblables aux plus anciennes lettres grecques. Si l’on persiste k supposer que les Latins apprirent la science des lettres des<7re« de la Grande- Grèce, ou de ceux d’outre-mer, dont ils ne firent la connaissance qu'k l’époque des g)terresi\e, Tarente et de Pyrrhus, il est évi- , dent que les Latins devaient faire usage des lettres grecques modernes et non pas des plus anciennes. Les Latins adoptèrent les noms grecs û' Hercule, A'ïèvandre et d'Énée, pour les raisons suivantes; à mesure que les nations s'avancent dans la civilisation, elles perdeniraltachement aux coutumes de leur patrie,

Cl elles SC plaisent k rechercher \C9, produits de [industrie étrangère, les usages el le langage des étrangers; 2“ les nations aiment k se donner des origines merveilleuses et éloignées; ce qui fit, que dans lemojcnàgeonallribuaky^//ûs, selon Jean Villani, la fondation de la ville de Fiesole, el que l'on fit marcher les Germains sous le commandement d’un roi troyen nommé Pnom; 5“ les nations qui ne possèdent pas dans \em propre langage les mots nécessaires pour désigner les c/i05C« qu’ils observent chez les étrangers^ adoptent les expressions propres aux langues étrangères; 4" les peuples n’apprennent que lard k séparer, et pour ainsi dire à abstraire, les qualités qui appartiennent aux sujets, des sujets mêmes, ci avant d’y être parvenus, ils donnent k chaque qualité le nom du su/ef auquel elle appartient. La langue latine nous offre assez d’exewp/es de ce que nous avançons ici. Les Romains ne connaissaient pas le luxe : ils l’observèrent pour la première fois chez les habilans de Tarente, el le nom de Tarentin devint le synonyme ic parfumé. Ils ne connaissaient pas non plus les rmes de guerre, et ils les appelèrent punicas artes , parce qu’ils les avaient apprises des Carthaginois. Le faste leur était inconnu, lorsqu’ayanl été frappés par celui des habitans de Capoue, ils nommèrent supercilium campanicum le faste et la magnificence. C'est ainsi que Numa el Ancus furenlappelés Sabine, r.’esl-k-dire pieux, caractère particulier des Sabîns; que Servius pa.ssa pour Grec parce qu’il était 7-usé , car, avant que les Itomains se fussent emparés de la ville grecque dont nous venons de parler, avant que les habitans de cette ville leur eussent suggéré Vidée de l’astuce, la langue latine n’avait pas de mots pour l’exprimer. Tullius fut aussi appelé Servius ou serviteur, pour faible, parce que, au moyen de la première toi agraire, il accorda aux plébéiens le domaine bonitaire des champs, ce qui porta peut-être les patriciens k lui ôter la vie. C’est un hommage rendu k la franchise et k la vertu des Romains, que de reconnaître qu’ils ignoraient jusqu’aux noms de la ruse el de la faiblesse. Le mêmesenlimenldejustice et de respect pour celte grande nation, ne nous permet pas de voir avec indifférence certains historiens et certains commentateurs avancer que, après Romulus, Rome n’avait pu trouver dans s,oa propre sein personne digne de lui commander el qu’elle se vil constamment forcée, soit k

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