DE LA SCIENCE ACQUISE ATTRIDCÉË A HOMÈRE
celte Minerve même, par les soins de laquelle J'énus se vit dépouillée et Mars reçut une pierre à la tête. Nous ne lui contesterons pas le droit de nous dire que les Grecs de son temps empoisonnaient les flèches dont ils se servaient ;i la guerre; que, loin d'accorder la sépulture à leurs ennemis, ils abandonnaient leurs cadavres aux corbeaux et aux chiens, si bien que Priant ne put obtenir le corps de son flls qu’après l’avoir vu attaché pendant trois jours au char d’Achille, et traîné par lui autour des murs de Troie. Mais s’il est vrai que la poésie doit avoir pour but d’adoucir les mœurs du vulgaire dont les poètes sont les histituteurs, pourquoi offrir k son admiration de semblables exem/j/es? Pourquoi s’arrêter avec complaisanceàéruimêrerlcsiwjures que se renvoient les rflcKa; et les Aéros? Pourquoi dire que Mars appelle Minerve mouche à chien, que Minerve frappe Diane d’un cottp de poing, g\. oça' Achille e\. Agamemnon^c donnent k l’envi le nom de chiens , comme le feraient k peino deux valets de comédie? Et, pour Dieu, qu’y a-t-il de moins sage que la conduite du capitaine Agamemnon, lorsque, forcé \)a.v Achille de rendre Chrijséis k Chrysès son père , grand-prêtre A' Apollon qui ravageait pour le venger l’armée grecque , il arrache jtiir dépit Briséis a. Achille, il allume la colère de ce héros, et le porte k s’éloigner de Troie sans prendre plus aucun souci ni des succès A' Hector, ni de la perle des siens? Voilà donc les héros et les capitaines A' Homère, de cet ordonnateur de la politesse ou delà civilisation grecque, de ce sublime créateur de caractères poétiques, caractères propres k la vérité aux natures héroïques, pointilleuses, orgueilleuses et violentes, mais qui répugnent k notre nature civilisée! Voyons-les encore, ces héros A' Homère, voyons cet Ulysse, le plus sage d’entre eux , chercher dans l’ivresse l’oubli des peines et le repos; ce qui porte Scaligerk observer qu’Homère prend toujours ses modèles parmi les êtres sauvages ou les bêtes féroces. Convenons pourtant encore une fois ([w'Homère fit bien de puiser les modèles de ses caractères dans les hommes de son temps, et qu’il n’aurait pu se faire entendre sans cela; il ne sera pas moins vrai qu’il se plaît k la peinture de pareilles mœurs , qu’il les exalte, cl ne songe pas k les corriger. 11 n’est pas d’un esprit rendu miséricordieux par la civilisation, ni d’une àme adoucie par \ix philosophie , de décrire
!298 LIV. ill. — DE LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE UOHÈHE.
minutieusement, comme le fait Homère dans V Iliade, tant de batailles et de carnages. Ses dieux et ses héros d’ailleurs sont complètement dépourvus de la constance qui naît de la réflexion; car ceux-ci passent d’une agitation extrême à une parfaite tranquillité; ceux-là, frappés au milieu de leurs emportemens les plus forts par un récit touchant, fondent en larmes; c’est ainsi que dans le moyen âge, V Homère toscan , le Dante, ce chanteur historique, nous montre son Cola de liienzi versant des pleurs au souvenir des malheurs de sa patrie. Les uns se dérident subitement et oublient tous leurs chagrins, comme le sage Ulysse au souper d’ytlcinoüs; les autres s’emjMjrtent tout à coup au premier mot qui leur déplaît, et se livrent sans retenue à des accès de fureur, ainsi que cela arriva à Achille lorsqu’il reçut dans sa tente le malheureux père auquel il avait tué un fils , l'infortuné roi Priam dont il avait détruit la puissance, et que, s’irritant d’un mot éoliappé au vieillard affligé, il méconnut les devoirs de l’hospitalité, il oublia la noble contiance dont Priam l’avait honoré et le respect auquel un roi, un père, un vieillard malheureux pouvait prétendre ; il ne réfléchit même pas à l’inconstance du sort, et il le menaça de lui trancher la tête. Ailleurs, cei Achille ne veut pas renoncer à se venger d’une injure privée qu’^ÿamemno» lui a faite. 11 préfère donner satisfaction à son dépit, abandonner les Grecs et causer leur perte : peut-être eùt-il tenu jus- (ju’au bout son indigne gageure, si le soin de venger une injure plus récente ne l’eiU fait changer d’avis. Il fallait donc que Pdm tuât maladroitement Pa<roc/e, pour qu’/^c/«//e consentît à sauver sa patrie. Sa férocité ne le quitte même pas avec la vie; car ib exige que la belle et infortunée Polyxène, fille de Priam naguère puissant et heureux, soit immolée sur son tombeau afin que ses cendres soient arrosées du sang de cette rojale esclave. Cet amas de fables vaines et invraisemblables qui composent l'Odyssée , serait-il l’œuvre d’un philosophe grave mesuré? Des mœurs et des coutumes aussi rudes que grossières, aussi féroces que hautaines, aussi mobiles que déraisonnables et stupides, aussi pleines â'obstination que de légèreté, ne peuvent exister que chez des hommes k l’esprit faible comme celui des enfans, à l’imagination puissante comme celle âes femmes, aux liassions violentes comme celles âes jeunes gens. Toutes ces réflexions nous
DE l.A PATDIF. D'ltOM(:RE.
portent k refuser k//o??jè?’e la science acquise mile savoir, enmf me tem|B qu’elles nous poussent à la recherche du véritable Homère.
De la Patrie d’Homère.
Nous avons fait raison du savoir d'Homère; voyons maintetenant quelle a été sa patrie, qui a excité tant d’envie et tant de contestations parmi presque toutes les villes de la Grèce, sans en excepter même celles de la Grèce d’Italie, en faveur de laquelle Léon Allacias, dans son ouvrage de patria houeri, s’est prononcé. Mais, ainsi que l’a hardiment soutenu Josèphe contre Apion le grammairien : puisqu’il n’est pas d’écrivain antérieur à Homère, et nous dirons môme qu’il n’en est aucun qui l’ait suivi de près, nous serons obligés d’employer notre critique métaphysique à rechercher dans Homère lui-même ce qui peut être regardé comme la vérité au sujet de son âge et de sa patrie, ainsi que nous le ferions pour un auteur ou pour un fondateur de nation, tel qu’Homère est considéré en effet par rapporté la Grèce. Homère, ï auteur de U Odyssée, était sans doute natif de la partie occidentale du midi de la Grèce; car nous lisons dans ce poème vpx' Alcinoils, roi des Phéaciens, habitans du pays où se trouve aujourd’hui Corfou, offrit k Ulysse, qui prenait congé de lui, un navire monté par ses vassaux, marins fort habiles (\ü\ pourraient, au besoin, le conduire jusqu'en ÆnWe ou en Nègrepont, pays très éloignés, ajoutait-il , s’il fallait en croire les rapports de certaines personnes qui les avaient aperçus. C'était, k les entendre, l’a/itoia Thide du monde grec. Ce passage ne nous permet pas de réunir en une seule personne l’auteur de YOdyssée et l’auteur de Ylliade, YEiibée étant fort rapprochée de la ville de T’ro/e, qui occupait le rivage Asiatique de Y Hellespont , à l’endroit où se trouvent aujourd’hui les forteresses appelées les Dardanelles ii cause de Dardanie, nom de l’ancien territoire de Troie.
Sénèque nous apprend que les grammairiens grecs discutaient souvent sur Yidentué de l’auteur de l’Iliade et de I Odyssée. Toutes les villes de la Grèce prétendaient U l’honneur d’avoir dmné naissance à Homère, parce que chacune d’elles remarquait dans \cs poèmes homériques des mots, des phrases et des locutions qui lui étaient particulières. Cette observation nous aidera dans la recherche véritable Homère.
.î()0 I.TV. III. — DE LA néCOUVERTE 1)0 VÉBITARLE HOMÈRE.
De répoque à laquelle Homère a vèeu.
Nous pouvons déterminer le temps dans lequel Homère a vécu, d’après certains passages de ses poèmes. 1" Achille fait exécuter aux funérailles de Patrocle presque tous les jeux connus plus tard, dans la Grèce civilisée, sous le nom Aejeux olympiques. 2“ Le bouclier d'Achille nous apprend que \’art de fondre les métaux, de les scidpter et de les graver était alors connu. L’art de peindre ne l’était pas encore, parce que la fonderie et la gramre se contentent d’abstraire une partie de 1a superficie des objets en produisant l’un des reliefs, l’autre des creux, tandis que la peinture abstrait les superficies entières d’une manière absolue, ce qui est très difficile et ce qui exige un développement d’intelligence plus grand que celui auquel Homère et Moise étaient parvenus. Ni l’un ni l’autre ne font mention de peintures, et cela est un puissant témoignage de leur antiquité. 0“ Les délices des jardins dfyÜcinoüs, la magnificence de sa demeure et la profusion de ses banquets nous prouvent que les Grecs admiraient déjà le faste et la splendeur. 4“ Les Phéniciens portaient aux Grecs de Yivoire, de la pourpre et de Y encens d’Arabie, dont la grotte de Fénusè[a.ii parfumée, du byssus plus mince qu’une pelure d'ognon,des robes brodées,ilonl l’une, destinéea Pénélope gur ses prétendons, était montée sur une machine si liabilcment construite qu’on pouvait l’étendre lorsqu’on se trouvait dans des endroits spacieux, et la resserrer lorsque l’on voulait entrer dans un passage étroit, invention digne delà mollesse moderne.!)" Le c/ior que montait /'nam pour se rendre auprès lY Achille était en bois de cèdre, et la grotte de Calypso était parfumée de ce même bois; goitt raffiné qui témoigne de la délicate.ssc des sens, et que les Itomains ne surent jamais apprécier, dans le temps même où leurs voluptueux empereurs Néron et Héliogabale se livraient avec reclierclieà la débauche. G" La description des bains délicieux de Circé. ’1° Les jeunes pages, beaux, élégans et blonds des Prétendons de Pénélope. 8" Les hommes et les femmes prenaient soin de leurs chevelures, ce qui excita l’indignation de Diomède et d’//ec/or contre /'dn’s. 9" Homère nous dit que ses héros se nourrissaient seulement de viande
DE e’ÉPOQEE \ LAQUELI.E HOMÈDE K VÉCD. SOI
rûlie, mcls îorlsimple, puis(iii'il ne faut que du feu pour l’apprêler. L’usage de rûlir les viandes passa dans les sacrifices, el y demeura, d’où les Romains appelèrent prosicia les viandes rôties sur l’autel, viandes dont on distribuait des morceaux aux assistans; ce qui nous explique pourquoi Achille, donnant à souper à Priarn, fend un agneau et le fait rôtir ensuite par Patrocle qui prépare la table et pose dessus du pain dans des paniers. Ce souper est un sacrifice comme l’étaient tous les festins des héros (sacef dotes) : les Latins appelaient en effet epulæ les banquets donnés par les grands seigneurs, et epulum les repas fournis au peuple, ainsi que le souper sacré auquel prenaient part les prêtres dits Epulones. C’est ainsi que nous voyons Agamemnon égorger deux agneaux consacrer les conventionsde la guerre avec Priam. Disons en passant que l’usage des viandes bouillies, e\\geant non seulement du feu, mais encore de Veau, une chaudière et un trépied, suivit nécessidremeut celui des viandes rôties à la broche, et que les mets assaisonnés vinrent en dernier lieu. Mais, pour en revenir maintenant îi Homère, quoique ce poète ne fasse mention que de repas appartenant à la première catégorie, quoique ses morceaux les plus friands soient uniquement composés de farine, de miel et de fromage, nous remarquerons pourUnt qu'il parle de la pêche en plusieurs occasions; comme, par exemple , lorst}u’Llyssc déguisé en mendiant s’adresse à un Prince, et lui dit que Dieu accorde aux rois hospitaliers el charitables envers les pauvres voyageurs, des mers poissonneuses. 10» Enfin, ce qui est pour nous d’une plus grande importance, c’est qu’IIomère nous semble avoir écrit à une époque où le droit héroïque des Grecs était 7ion seulenmit détruit, mais remplacé par la liberté populaire; car ses héros contractent des mariages avec des étrangères, el les bâtards sont appelés à monter sur le trône par droit de succession. Hercule teint du sang du Centaure Nessiis avait donc succombé à ses fureurs, ou, pour parler plus simplement, le droit héroïque n’était plus. Pour mettre d’accord toutes ces choses si diverses, nous nous voyons obligés de placer Homère îi qualre-cent soixante ans après la
' Patrocle élait dejà mort, et Yico entend peut-être pailer d’.lutomddon. {Note Je l’éditeur italien.)
302 I.IV. III. — IIE I.A DÉCOÜVEBTF. KIJ YI^RITABI.E HOMÈRE.
j^iiprre do Troie; ce qui éqniviiiil au temps de Numa. I.es |iarlisans de Yantiquité d’Homère nous doivent des reinercîinens de ce que nous ne le plaçons pas U une époque encore plus rapprochée de nous, comme nous serions tentés de le faire lorsque nous réfléchissons que Psammétique ouvrit aux Grecs l’entrée de l'Ègijpte long-temps après l'époque de Numa, et lorsque nous voyons Homère, dans YOdyssce, parler des produits égyptiens à peu près comme nous pourrions le faire aujourd'hui des marchandises de Y Inde. Puisque YOdyssèe nous montre Iqg Phéniciens depuis longtemps en relations commerciales avec la Grèce, nous consentons à admettre cpx'Homère n'a jamais vu YÈgypte, et qu’il n’en a parlé si exactement, ainsi que de la lÀhye, de la Phénicie, de Y Asie, de Y Italie et de la5ictVe, que d’après les rapports que les Phéniciens en avaient faits aux Grecs, Nous ne savons pourtant si des mœurs aussi délicates que celles de ces peuples, peuvent s'accorder avec les mœurs sauvages et féroces des Grecs d'Homère dans Y Iliade,
Ne placidis coeant immitia
Cl si la main qui a tracé les unes a pu tracer les autres h la même époque. Puisse ce que nous avons oltservé jusqu'ici sur le savoir, sur Yàge et sur la patrie de l'auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, nous conduire à la découverte du véritable Homère.
De rincomparable génie poétlqne d’Homére.
Nous avons constaté dans Homère le défaut de philosophie; nous avons reconnu la difficulté de déterminer son âge et sa patrie; tâchons maintenant de nous rendre raison de son génie. Horace nous déclare, dans son Art poétique, qu'il fantdésespércr de trouver, après Homère, de nouveaux caractères tragiques, i l se résigner îi les tirer de ses poèmes. Les Grecs exigeaient pourlant qu’on ne leur présentât sur la scène que des personnages imaginaires, et les Athéniens, dans la comédie nouvelle, en lireiil l'ohjcl d’une lui, elTorl si heureux, que, selon Çuintilien, les Latins, désespérant d'égaler les Athéniens, firent cet aveu : cum Grxcisde comrrdia non contendimus. Comment se
DU GÉNIE POÉTIQUE d'HOMÉRE. 505
fait-il d'ailleurs qu’//owi^re soit arrivé à un si haut degré depcrfection dans la poésie héroïque, tandis que la /ragrcrfie, enfantée beaucoup plus tard par l’esprit humain, aurait eu des^commencemens aussi grossiers que ceux dont nous parlerons tout-à-l’heure ? Comment se fait-il qu’//onière, venu bien avant la découverte de la philosophie, de Vart poétique et de la critique, &\i été le plus sublime des poètes, tandis qu’aucun de ceux venus après que l’esprit humain avait acquis tant de richesses n’a jamais approcher de sa hauteur? Ces deux réflexions, la troisième sur X exigence des Athéniens, et Yobservation A' Horace, ne devaient-elles pas modérer l’assurance des Patrizi, des Scaliger, des Castelvetro, et d’autres savans auteurs, et les engager à chercher une réponse satisfaisante^
Cette réponse, nous tâcherons de la tirer de Vorigine de la poésie,qvâ est une branche de la science poétique, ainsi que de la découverte des caractères poétiques qui forment l’merece de la poésie même. La nouvelle comédie des Grecs présentait à l’observateur la peinture des mœurs dui/isées^objets des réflexions et des méditations de \a philosophie socratique; et les poètes grecs purent tirer de ses lois générales sur la morale humaine certains exemples lumineux de caractères typiques, propres h frapper l’imagination du vulgaire, qui se laisse bien plus facilement entraîner par Vexemple que persuader par le raisonnement. Les poètes comiques des Grecs étaient bien supérieurs à ceux des Latins, puisque l’on ne trouva point de plus grand éloge à donner à 7’érence que de l’appeler un demi-Ménandre. V ancienne comédie mettait en scène des stgets véritables, comme nous le voyons dans Aristophane qui déchira Socrate. Mais la tragédie met en scène des haines, des emportemens, des sentimens de vengeance héroïque qui partent de certaines natures rendues sublimes par la force de l’émotion ; ce qui donne lieu h des façons de parler et A' agir cruelles et atroces jusqu’au merveilleux , c’est-à-dire en tout conformes aux sentimens dont elles émanent. Les Grecs n’excellèrent dans ces sortes d’ouvrages qu’à l’époque de leur héroïsme, vers la fin de laquelle Homère parut, selon nous. Notre critique métaphysique nous enseigne que les fables , A^abord composées de ré- , cit^ assez exacts ou de paraboles assez simples, prirent, avec
50i I.IV. III. — DE L\ DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
le temps, une couleur fausse et obscure, et n’arrivèrent à Homère qu’après .avoir perdu tout caractère de vérité , et par conséquent d'utilité. Homère doit donc être placé parmi les poètes héroiques de la troisième époque; les poètes héroïques de la première ayant recueilli les récits véritables, ceux de la seconde ayant détourné ces récils de leur signification originelle, et ceux de la troisième, enfin, les ayant reçus dans toute leur corruption. Aristote dit dans sa Poétique, qu’à l’exception d'Homère, personne ne sut inventer des mensonges poétiques; car les caractères poétiques d'Homère, tant admirés par Horace, ne sont, à vrai dire, que l’expression de genres fantastiques, tels que nous les avons définis dans notre Métaphysique poétique; caractères ou genres auxquels les peuples grecs attribuèrent toutes les qualités particulières de chacun de ces genres. Achille, par exemple, le héros de V Iliade, se trouva doué de toutes les qualités propres à la vertu héroïque , sxnsi que de toutes les dispositions de l’âme et de toutes les habitudes conformes à cette nature vertueuse et héroïque, telles que le ressentiment implacable, Yemportement, le dépit, le penchant à subordonner le droit à la force. Ulysse, au contraire, le héros de l'Of/yssce, réunit en lui toutes les qualités de la sagesse héro'iq^œ:\\ est rusé, endurant, dissimulé, faux, trompeur, exact dans ses paroles et indifférent à la valeur morale de ses actions, préférant l’erreur dans laquelle ses adversaires vont tomber d’eux-mémes, à celle où il pourrait les entraîner. Ces deux caractères, les plus frapiians de tous ceux qui peuvent se présenter à l’observation des peuples, furent tracés par les Grecs, avant que leur esprit assoupli et délié fût en état de distinguer les qualités diverses dont ces types se composent et d’en former différons caractères d’individus. Toute la nation ayant travaillé à la représentation de ces deux caractères, ceux-ci devaient être nécessairement uniformes. Et de celte uniformité, fruit du sens commun des nations, dépendaient uniquement la convenance et la beauté d’une fable. Enfantés, enfin, par des imaginations très vigoureuses, ces caractères devaient être en même temps .sublimes. Nous pouvons tirer de tout ce que nous venons de dire deux règles éternelles de la poésie. La première veut que le sublime poé-
■fii l'dc
l'IlErVES PHILOSOPHIQUES, ETC.
tique soit toujours allié au populaire; la seconde nous montre les peuples créant d’abord les caractères héroïques, cl ne sachant jamais décrire les usages humains qu'au mojeu de caractères et d’exemples éclatans.
PreuTcs phllOBopIiiqaes apportées à la découverte du véritable
Homère.
1° Nous avons dit dans les sentences, que les hommes sont naturellemenl portés ii garder le souvenir des ordres et des lois qui les maintiennent eu société. 2° Castelvefro a dit avec raison que la poésie doit naître avant l’iiisloire, parce que l'histoire ne fait {{u' énoncer la vérité, tandis que la. poésie y ajoute une imitation; réflexion qui nous conduit à la troisième preuve philosophique suivante : 5° que les poètes, ayant sans aucun doute précédé les historiens vulgaires , la première histoire fut assurément l'histoire poétique. t“ Les fables furent dans leur origine des récits vrais et sévères d'où le mot fiüQoc a été rendu par ceux de vera narratio; ces fables avaient pourtant en elles comme un germe d'inconvenance qui les rendit bientôt impropres, et qui, les altérant de plus en plus, finit parles transformer en récits invraisemblables, obscurs, scandaleux et incroyables. Ces défauts forment les sept sources de difficultés dont nous avons parlé dans le livre deuxième. .'î” Homère a reru ces fables lorsqu’elles éUiient déjà corrompues. 0" Les caractères poétiques qui composent l'essence même des fables, ont été le fruit de la nécessité, ou, pour mieux dire, de l'incapacité des natures héroïques d’ abstraire les formes et les qualités des sujets; ils ont été, par conséquent, le résultat de la manière de penser des peuples entiers placés dans la nécessité dont nous venons de parler , et ils furent composés à l’époque de la plus grande barbarie, puisqu’une Aespropriétés éternelles de la barbarie est d’exagérer les qualités particulières des sujets, .dristote, dans ses livres moraux, nous dit que les hommes à courtes idées transforment en maximes générales chaque circonstance particulière. En voici , selon nous, la raison : l'esprit humain, qui est infini, se trouvant gêné par la vigueur des sens,
306 LIV. ni. — BE LA BÉCOBVEIITE DU VÉniTABLE HOMÈRE.
ne peut faire autrement éclater le caractère divin de sa nature qu’en exagérant par l'imaginalion chaque chose particulière et finie. C’est peut-être pour cela que chez les/joé/e.î yrecs et latins les images Aes dieux et des héros paraissent plus considérables que celles des hommes ; et que, dans le moyen âge, les peintures rc’préseulant le Père éternel., Jésus-Christ ou la / ierge Maî'ie, étaient d’ordinaire d’une grandeur démesurée. 7® Les barbares manquent de réflexion, et la réflexion mal dirigée est la mère du mensonge. Les premiers poètes latins héroïques chaulèrent des histoires véritables, telles que les guerres des Romains; et de même, à l’époque du retour de la barbarie , les poètes latins, tels que les Gunter et les Guillaume de Fouille, chantèrent encore des histoires véritables. Quant aux romanciers Ae la même époque, ils s’imaginèrent ne raconter que la vérité; et en effet, Boiardo et l’Arioste, survenus dans des jours plus éclairés, empruntèrent les stÿets de leurs poèmes h l’histoire de Turpin, évêque de Paris. La barbarie est naturellement f ranche par défaut de réflexion; elle est craie, ouverte, fidèle, généreuse et magnanime. Quoique doué d’une science merveilleuse, Dante ne présenta dans son poème que des personnages réels et des /a*<s hvitoriques; ce qui le porta 'a donner à son ouvrage le titre de Comédie, comme s’il voulait se soumettre à la règle de l’ancienne comédie des Grecs, de n’employer que des personnages réels. Dante ressemble en cela à V Homère de \’ Iliade, k l’auteur de ce poème dramatique ou représentatif, selon Ixngin, plus qu’k Y Homère poète épique, auteur de V Odyssée. Malgré tout son savoir, Pétrarque écrivit un poème latin sur la seconde guerre carthaginoise, et lit un recueil toscan de plusieurs histoires véritables sous le titre des Triomphes.
Ne négligeons pas de donner une nouvelle preuve de ce que nous venons d’avancer sur la véiité originelle des fables. La satire médisait de personnes non seulement véritables, mais connues; la tragédie choisissait ses personimges parmi les héros de l’histoire poétique, et la comédie ancienne mettait en scène iVillustres personnages vicans; la comédie nouvelle, fruit de la réflexion, fut la première à présenter Aes personnages supposés. Parmi les Italiens aussi, la comédie nouvelle ne parut que dans le quinziéme siècle, et ' jamais les Latins ni les Grecs ne ehoisi-