CHAPITRE IX
LA DOCTRINE DE l'ÉVOLUTION
Une vérité nous est désormais acquise : l'expérience individuelle est incapable de produire et d^organiser en chacun de nous les principes de l'expérience elle-inênne. Notre esprit nous est inné, comme le disait Leibniz; en naissant nous apportons certaines dispositions mentales qui sont les règles, à nos yeux nécessaires, de notre connaissance. Mais cette innéité est-elle absolue ou relative ? Ces formes de pensée, à priori pour chacun de nous, le sont-elles en elles-mêmes? La discussion précédente nous permettrait de croire que Tesprit tire de son propre fonds le pouvoir d'organiser les expériences, si un récent système, engageant et hardi, comme disait la Fontaine de la philosophie de Descartes, n'avait, en ces derniers temps, établi Tempirisme sur une position nouvelle, en apparence plus solide et plus sûre.
M. Herbert Spencer, Téminent théoricien de l'évolution, a voulu concilier la doctrine de Locke et celle de Kant. Il nie que l'esprit humain, avant l'expérience individuelle, soit une table rase; mais il nie aussi que les formes de la pensée, innées dans l'individu, soient
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION. 139
innées dans l'esprit en général, c'est-à-dire dans la race. Ni Locke, ni Kant n'ont résolu, à son sens, cette question suprême de toute théorie synthétique de la connaissance : d'où vient la faculté d'organiser les expériences? L'attribuer à Texpérience individuelle c'est contredire les faits, car nous faisons un usage au moins instinctif des principes, au début même de la connaissance, dès le premier éveil de la conscience; en faire quelque chose de primitif et d'irrésoluble, c'est s'arrêter à mi-chemin et trancher une question qui peut être résolue. Il est possible d'aller plus loin à la fois que Locke et que Kant, de reconnaître avec l'un que la pensée est innée à Tindividu, avec l'autre que toute pensée vient de l'expérience; pour cela il suffît de rapporter à l'expérience illimitée de la race humaine et des organismes inférieurs desquels elle est sortie par voie d'évolution, ce que Locke attribue à l'expérience de chaque individu, ce que Kant déclare irréductible.
Si nous soumettons à l'analyse les produits de l'intelligence, sans nous préoccuper encore de la façon dont s'est produite l'intelligence elle-même, nous découvrons en eux, d'après M Spencer, malgré des différences semble-t-il irréductibles, une merveilleuse unité de composition. Considérez les plus complexes des raisonnements, ceux que M. Spencer appelle les raisonnements quantitatifs composés, ils se réduisent à l'aperception de rapports d'égalité et d'inégalité, c'est-à-dire de ressemblance et de différence entre les termes comparés. II en est de même, avec une complexité moindre, pour
4iè^-
les raisonnements pure»inenl quanlitalifs, pour les raisonnements qualitatifs parfaits, et pour les raisonnements qualitatifs imparftiits. Au fond de toute inférence, nous trouvons l'intuition d'une similitude plus ou moins saillante et plus ou moins complexe. 11 n'en est pas autrement pour les opérations plus simples qui préparent et élaborent les matériaux des raisonnemenls, à savoir la classification, la dénomination et la récognition; ce sont là des variétés d'une seule et même opération, qui consiste essentiellement à rapprocher, à assimiler, ou, pour parler le langage de M. Spencer, à intégrer des états de conscience plus ou moins nombreux, plus ou moins différents. De môme encore pour les opérations qui précèdent dans la genèse des connaissances abstraites, celles dont nous venons de parler, la perception des corps et de leurs divers attributs, celle de l'espace, du temps et du mouvement. De proche en proche les rapports les plus hétérogènes et les plus complexes se résolvent en rapports simples et homogènes, et en fin de compte nous trouvons, comme matière ultime, comme dernière unité de composition de toute connaissance, l'intuition du changement des états de conscience, qui, selon les aspects que l'on y considère, devient, sous des noms nouveaux, l'intuition de la dissemblance et l'intuition de la séquence.
A priori ce résultat pouvait être prévu. Si, en efTet» être conscient c'est penser, si penser c'est former des conceptions, réunir des impressions et des idées, il en résulte d'abord que la conscience est le sujet incessant de changements intérieurs; la pensée cesserait en une
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION. 1-il
conscience stationnaire : la conscience doit donc pour ainsi dire se mouvoir sans cesse, c'est-à-dire éprouver des changements d'états continus. Mais si le changement incessant est la condition fondamentale de la conscience, n'en résulte-t-il pas que tous les phénomènes de conscience, les plus simples et les plus complexes, depuis la pure intuition d'une modification affective jusqu'au raisonnement par lequel un Newton est conduit à la loi de la gravitation universelle, doivent également se résoudre en changements? Autrement la conscience ne saurait les accompagner tous. Elle doit donc se retrouver en tous avec sa condition fondamentale. Les divisions courantes de l'intelligence en puissances ou en facultés diverses, n'indiquent donc tout au plus que des modifications secondaires sous lesquelles se cache l'unité intime et essentielle de composition de l'esprit en toutes ses démarches et en toutes ses œuvres (1).
Mais si la composition de l'esprit est une, s'il n'y a pas lieu de distinguer en lui plusieurs espèces d'éléments de provenance différente, si la conscience est toujours une difiérenciation continue d états, ce n'est pas à dire pour cela que ces états la traversent simplement comme font les images un miroir. S'il en était ainsi, comment aurais-je souvenir et prévision ? Comment pourrais-je tenir en une même idée les caractères communs à un nombre illimité d'individus? Comment pourrais-je m'élever audessus de l'espace et du temps, me rendre présent à des portions de l'univers qui vont s'élargissant à mesure que
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, traduction française, sixième partie, chap. i à xxvi.
croît ma science, et condenser eu des formules de plus en plus compréhensives les rapports qui unissent entre eux les phénomènes, jusqu'à rêver de posséder un jour la formule universelle dont toutes choses seraient des dérivées ? Mais la conscience prend note, pour ainsi dire, des divers états qui se succèdent en elle. « L'intel- » ligence ne peut naître que par Torganisalion, l'arran- » gement, la classification de ces états. S'ils sont notés » chacun en particulier, ce ne peut être que comme » étant semblables plus ou moins à certains étals D précédents. Ils ne sont pensables que si on les consiy> dère comme étant tels ou tels, c'est-à-dire comme » étant semblables à tels ou tels états précédemment » éprouvés. Il est impossible de les connaître sans les » classer avec d'autres de même nature, sans les assi- » miler à eux. Par suite donc, chaque état, lorsqu'il » est connu, ne doit plus faire qu'un avec certains 2> états précédents, doit être intégré avec ces précédents » états. Chaque acte de connaissance doit être un acte » d'intégration, c'est-à-dire qu'il doit y avoir une 2>?/^- » gration continue d'états de conscience. Ce sont donc » là les deux processus contraires par lesquels la con- » science subsiste ; ce sont là les actions centrifuge et » centripète grâce auxquelles son équilibre se maintient. » Pour qu'il puisse y avoir des matériaux pour la peu- » sée, il faut qu'à chaque moment la conscience soit dif- » férenciée dans son état. Et pour que le nouvel état qui » en résulte devienne une pensée, il faut qu'il soit intégré » avec les états précédemment expérimentés. Cette per- » pétuelle alternance est la caractéristique de toute
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION
» conscience, depuis la plus basse jusqu'à la plus » haute (1). »
L'intelligence est donc l'assimilation et l'intégration continues, suivant des rapports fixes, d'étots de conscience incessamment diversifiés. C'est de cette faculté d'unir et d'intégrer les expériences singulières, qu'on ne saurait dire qu'elle est l'œuvre de l'expérience individuelle. Mais comment en rendre compte?
Nous naissons avec un système nerveux organisé d'une certaine manière. C'est là, d'après M. Spencer, le fait important par excellence, et sans lequel toute explication de l'intelligence est impossible. Il y a en effet un parallélisme constant entre l'intelligence et le système nerveux. Il est aisé de le constater à tous les degrés de l'échelle animale. Aux échelons les plus bas, là où la substance nerveuse est répandue dans tout le corps, sans structure nettement définie, n'apparaissent que les actions réflexes les plus simples. Mais à mesure que la matière nerveuse se réunit et se rassemble, que les centres nerveux se multiplient et s'agglomèrent, que les commissures qui les unissent deviennent plus nombreuses et plus ramifiées, graduellement aussi les instincts gagnent en spécialité, en détermination, en complexité et en étendue. Dans le même animal, si le système nerveux subit d'obscures métamorphoses, les instincts se modifient : ainsi les instincts de la chrysalide ne sont pas ceux de la larve d'où elle est sortie. D'une manière géné-
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie^ sixième partie, cliap. xxvil.
iU LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
raie on peut dire que la faculté de coordonner des impressions, qui est au fond rintelligence, est liée à un certain arrangement des nerfs, et que les connexions entre les fibres et les cellules de la masse nerveuse correspondent à la fois à des connexions d'ordre physique et à des connexions d'ordre intellectuel. La question à résoudre revient donc à celle de savoir d'où l'animal tient son système nerveux déterminé. Si c'est d'une création spéciale, rintelligence est absolument innée dans les individus. Mais si, au contraire, « les animaux les plus élevés » n'ont acquis que par des modifications accumulées » pendant un passé sans bornes leur organisation bien » intégrée, très-définie et très-hétérogène, si le système » nerveux développé de ces animaux n'a atteint que » peu à peu sa structure et ses fonctions complexes, il » s'ensuit nécessairement que les formes compliquées » de conscience, corrélatives de ces structures et fonc- » tionscomplexes, ont dû naître par degrés (1). » Dans ce cas,rintelligence, innée dans chaque individu, serait une lente acquisition de la race. — Pour répondre, il faut savoir ce qu'est la vie, et comment s'en accomplissent
les progrès.
Dans ses Principes de biologie, M. Spencer a défini la vie « la combinaison définie des changements hétéro- » gènes, à la fois simultanés et successifs, en correspon- » dance avec des coexistences et des séquences exter- B nés (2). » Le progrès de la vie consiste essentiellement « dans un progrès continu d'adaptation entre les
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, troisième partie, chap. i.
(2) Herbert Spencer, Principes de biologie, première partie, chap. lY.
DOCTRINE DE L'EVOLUTION. m
)) processus organiques et les processus qui environnent » l'organisme (1). »
D'une manière générale, c'est un principe que tout changement tend à établir l'équilibre des forces qu'il a un inslant troublé, et qu'il persiste jusqu'à ce que cet équilibre soit atteint. Il en résulte que dans tout agrégat donné, les forces doivent être arrangées de façon à contre-balancer l'action des forces incidentes auxquelles elles sont soumises. Or, un être vivant est incessamment exposé à des systèmes incessamment variés d'actions extérieures : chaque changement au dehors amène par suite en lui une rupture d'équilibre ; s'il n'en est pas détruit, les forces qu'il recèle, un instant troublées, travaillent à s'équilibrer de nouveau avec le système modifié des forces extérieures : il en résulte un nouvel arrangement interne, plus ou moins lent à s'établir, qui a pour effet de remettre l'organisme en balance avec son milieu. Par suite, tout changement dans les conditions du milieu oii il vit, amène un changement dans la constitution intime de l'être vivant.
Mais cette équilibration, nécessaire à la vie, et cause du progrès de la vie, s'accomplit tantôt dans les individus et tantôt seulement dans les espèces. En effet, parmi les facteurs externes, les uns agissent d'une façon continue et les autres par intermittence ; les fondions des individus s'ajustent d'elles-mêmes aux premières; mais l'espèce seule, considérée comme un tout continu, peut s'adapter aux secondes. Les membres les plus faibles,
(4) Herbert Spencer, Principes de psychologie, troisième oartie, chap. i. LiARD. — La science positive. \q
'• Il
incapables de résister aux perturbations soudaines du milieu, succombent; les plus forts subsistent et se mettent peu à peu en harmonie avec leurs conditions nouvelles d'existence, jusqu'à ce que « Tespèce, dans 3> son ensemble, se trouve amenée à l'état d'équilibre D complet avec le facteur nouveau. »
Aussi, « tout agrégat organique, qu'on le considère » individuellement, ou comme une espèce douée d'une » existence continue, est modifié à nouveau par chaque » distribution nouvelle des forces extérieures. Acesdiffé- » rencialions préexistantes, de nouvelles différenciations y> s'ajoutent : ainsi ce passage graduel d'un état plus » homogène à un état plus hétérogène, qui aurait une » limite fixe si les circonstances étaient fixes, a sa limite » perpétuellement reculée par le changement perpétuel ». des circonstances. En attendant, la complexité crois- » santé de structure qui en résulte doit, dans la moyenne » des cas, s'acccî^ipagner d'une augmentation du carac- » tère défini de la structure, puisque les organismes qui » peuvent seuls survivre sont ceux qui se soumettent à » des agrégats de forces qui ne sont pas au fond très- » différents de ceux auxquels leurs structures corresx> pondent. Enfin, en même temps que la progression D est rendue nécessaire, comme résultat général, le x) changement de structure n'ayant lieu qu'aux endroits » où il se fait un changement dans la distribution des » forces, il n'a pas lieu dans les organismes qui esquivent » les changements dans la distribution des forces, par D migration ou autrement (1). »
(1) Herbert Spencer, Principes de biologie, troisième partie, chapitre XII.
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION
Ces principes posés, parcourons rapidement les différents stades de l'évolution delà vie. — Les formes les plus basses s'en produisent dans les milieux les plus simples. Alors la vie d'un organisme se compose «presque entière- 3) ment d'un petit nombre d'actions simuhanées en corres- D pondance avec les propriétés coexistantes du milieu qui 3> les entoure. » — Si ce milieu demeurait toujours le même, les organismes qu'il enveloppe ne se modifieraient pas. Mais que des changements s'y produisent, et en vertu de la loi d'équilibre formulée plus haut, les organismes tendront à s'y ajuster. De là le progrès continu dans la structure et dans les fonctions des êtres vivants. La vie ne cesse pas pour cela d'être une correspondance de l'intérieur avec l'extérieur ; mais cette correspondance d'abord directe et homogène, devient peu à peu hétérogène, sans cesser d être directe. C'est là le premier gain, et on le constate aisément, en passant, par exemple, de ces plantes qui naissent et se développent dans un milieu homogène, comme la levure de bière et le Protococcus nivalis, à celles qui réclament outre l'oxygène et l'acide carbonique nécessaires aux premières, de la lumière, une certaine température, uu certain sol, une certaine quantité d'humidité, et ofi apparaissent « des variations dans les actions vitales, j> correspondant aux variations que le milieu subit par » rapport à ces conditions. »
En même temps, la correspondance d'abord limitée à un temps et à un espace fort restreints, s'est étendue dans l'espace et dans le temps. Les réactions n'en sont plus bornées à quelques changements circon voisins, mais
elles s'adaptent peu à peu à des actions de plus en plus éloignées dans le lieu et dans la durée, et à nnesure que cette correspondance s'étend, s'accroît le nombre des changements internes, et, par suite, « le total de la
vie » .
A un autre point de vue, l'évolution de la vie est un progrès dans la spécialité de la correspondance. D'un état de dispersion complète, où les divers organes sont indifféremment propres à toutes les fonctions, elle aboutit par degrés à la spécialité à la fois en espace, en temps et en objet; chaque organe acquiert peu à peu une structure définie et réalise une fonction déterminée. Par exemple, « de l'instabilité primordiale qui carac- » térise l'organisme animal en général, et en vertu de » laquelle naît cette réponse au contact des corps solides, » distincts du fluide environnant, sortent, par déve- » loppement graduel, ces divers modes d'irritabilité qui )) répondent aux divers attributs de la matière. » Et ce progrès en spéciaHté, qui dégage lentement d'une masse d'abord homogène des organes distincts, se reproduit ensuite en chacun de ces organes.
A mesure qu'il se spécialise davantage, « l'ajuste- » ment des rapports internes aux rapports externes » progresse en généralité ». Il semble qu'il y ait là contradiction. Mais la généralité peut être entendue en deux sens différents : les correspondances vagues que présentent les formes inférieures de la vie, sont aussi très-générales, en ce sens qu'établies entre un être aux parties homogènes, et un. milieu également homogène, elles sont partout et toujours présentes. « Mais les gé-
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION
y> néralités auxquelles l'organisme répond de plus en » plus, à mesure qu'il s'élève, ne sont pas celles que » manifeste la masse du milieu environnant, mais celles » que manifestent les objets individuels qu'il contient » , et à ce titre elles sont affaire d'intelligence.
Un nouvel aspect du progrès vital qui suppose les premiers, bien qu'il ne leur soit pas coextensif, est le progrès en complexité. « Chacune de ces correspon- » dances supérieures qui manifestent ce que nousappe- » Ions la raison, implique un ajustement des rapports » internes, non-seulement aux rapports extérieurs con- » crets actuellement présents, mais aussi à un ou plu- » sieurs de ces rapports abstraits entre les objets exter- » nés, que Texpérience externe a généralisés, et quand » nous avançons vers des correspondances d'une com- » plexité de plus en plus grande, nous voyons que leur » principal caractère est le nombre croissant des rap- » ports abstraits reconnus et impliqués dans l'acte » d'ajustement. Dans ce cas, il y a correspondance non- » seulement aux phénomènes particuliers que pré- » sente une portion du milieu, mais il y a, pour ainsi » dire, une correspondance simultanée à beaucoup de » phénomènes généraux que présente le milieu dans son » ensemble. »
Ainsi la correspondance et la vie avancent parallèlement l'une à l'autre; ainsi les impressions composées, et les mouvements complexes qu'elles provoquent et qu'elles guident, se rapprochent de plus en plus, par leur caractère apparent, des impressions et des mouvements simples, les éléments coordonnés de l'excitation
et de Tacte tendant à s'unir de façon à ne pouvoir plus être séparés que par l'analyse; la liaison, obéissant à une seule et même loi, en devient de plus en plus étroite, et finit par n'en faire que deux aspects du même changement. Par conséquent, les manifestations de Tintelligence consistent dans l'établissement de correspondances entre des rapports dans l'organisme et des rapports dans le milieu environnant, et le progrès de Tintelligence, de ses manifestations les plus obscures à ses productions les plus éclatantes, n'est autre chose que le progrès de ces correspondances en espace, temps, spécialité et complexité (1).
11 résulte de là qu'aux divers degrés de la vie, l'ajustement croissant du dedans au dehors forme une chaîne sans solution de continuité. La correspondance, d'abord simple et homogène, se différencie graduellement, et comme l'intelligence progresse avec le système nerveux, et que le système nerveux a la même loi de développement que les autres systèmes, celte organisation d'expériences, que nous appelons intelligence, n'est pas formée de facultés réellement indépendantes l'une de l'autre, mais ses phénonjènes les plus élevés sont les effets d'une multiplication qui, par degrés insensibles, les fait sortir des éléments les plus simples.
La loi de l'intelligence ainsi définie, c'est que : « la » force de la tendance que l'antécédent d'un change- » ment psychique quelconque a d'être suivi par son
DOCTRINE DE L^ÉVOLUTION
îï conséquent, est proportionnée à la persistance do D l'union des choses externes qu'ils représentent (1). » — En ce sens, on a eu raison de dire que tout acte d'intelligence est une association. « Ce n'est qu'en vertu do » cette loi que peut avoir lieu l'ajustement des relations » internes aux relations externes, sans lesquelles la vie » est impossible, et ce n'est que dans l'hypothèse d'une » telle loi que nous pouvons expliquer ces faits : que » les relations qui sont absolues dans le milieu environ- » nant sont absolues en nous, que les relations qui sont » probables en nous sont probables dans le milieu » environnant, que les relations qui sont fortuites 1^ dans le milieu environnant sont fortuites en » nous (2j. » Mais c'est une erreur de croire que l'expérience individuelle est capable de produire ce résultat. L'intelligence se développe par évolution. L'organisme est placé au milieu d'une infinité de relations de toute sorte. Il commence par approprier son action aux plus simples d'entreelles; peuàpeu,ainsiquenousravons vu, cette appropriation gagne en étendue, en précision, en spécialité et en complexité. La genèse de l'intelligence suit une voie parallèle. Si les combinaisons psychiques ne sont pas déterminées par « les expériences de l'orga- » nisme individuel qui les manifeste», elles le sont par « les expériences de la race d'organismes d'où sort l'or- » ganisme individuel, lesquelles, par une répétition infi- « nie, dans d'innombrables générations successives, ont » é{dihY\QQ^Q>omé(\nQ\\Q>Q^'àV état de relatioYis organiques. »
4\) Herbert Spencer, Principes de psj/c/io/oyie, troisième partie, chap. i à x.
(1) Herbert Spencer, Principes de psyckologief qnatrième partie, chap. il.
(2) llnd.
Les faits les plus connus confirment cette hypothèse. — Si chaque génération était l'œuvre d'une création spéciale, il faudrait qu'en chacune d'elles l'intelligence fût adaptée d'avance au monde qu'elle a pour fonction de connaître. Mais il n'en est pas ainsi, la chaîne des ancêtres et des descendants est continue, et des uns aux autres l'hérédité transmet, comme un capital inaliénable, la somme des modifications subies et conservées. Ce qui, dans un individu, est une modification accidenteUe, devient ainsi une habitude héréditaire, un trait distinctif de la race; et comme toute habitude nouvelle est accompagnée d'une nouvelle manière d'être dans la structure du système nerveux, à des habitudes de vie permanentes correspondent des types permanents d'organisation. Ainsi, pour ne pas parler des animaux, il y a, dans Tespèce humaine, des races guerrières et des races pacifiques, des races nomades et des races sédentaires. Comme elles ont pour la plupart, sinon toutes, une commune origine, leurs aptitudes spéciales doivent dériver de changements dans le genre de vie, qui, se prolongeant, ont engendré des habitudes graduellement affermies parleur persistance même, et devenues enfin organiques. — Ainsi, la transmission héréditaire des tendances produites dans le système nerveux étant une loi générale, toutes les relations physiques, du fortuit à Tindissoluble, résultent de l'expérience de relations externes correspondantes. Les divers degrés de force qu'elles présentent sont, toutes choses égales d'ailleurs, proportionnels à la multiplicité des expériences. Les plus faibles résultent de Texpérience individuelle; mais
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION. 1
les plus puissantes, celles que nous ne pouvons rompre, et dont le contraire nous semble absolument inconcevable, dérivent des expériences accumulées de la race, devenues des relations organiques, et transmises, en se fortifiant encore, de génération en génération. Sa pensée est innée à l'individu, parce que l'individu naît avec un cerveau d'une structure déterminée; mais son cerveau est le produit d'une lente évolution.
Cette vérité sera plus manifeste encore si nous considérons les divers aspects de l'intelligence. — Le plus simple et le plus général de tous est l'action réflexe. On peut la définir «laséquence d'une simple irritation par une simple contraction (1). » Une impression est faite sur l'extrémité périphérique d'un nerf ; elle est propagée le long de ce nerf jusqu'à ce qu'elle atteigne un ganglion ; là commence une action qui, cheminant le long d'un autre nerf, va du ganglion à un muscle. Dans ce phénomène nous voyons déjà une relation interne particulière, ajustée à une relation externe particulière. Et « si » nous nous rappelons que, dans les actions journalières » de l'animal, celte relation interne a été perpétuelleï> ment répétée en correspondance avec la relation » externe, nous voyons connnent l'organisation de cette X) relation dans l'espèce correspond à l'infinité desexpé- » riences de cette sorte éprouvées par l'espèce (2). » Bien que très-voisine encore de l'action purement physique, l'action réflexe porte déjà cependant le caractère
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, chap. IV.
(2) Ibid.
154 LA SCrKNCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
ciel action psychologique. Si, en effet, la conscience la plus obscure implique au moins l'alternance de deux états, n'y a-t-il pas une telle succession dans le centre nerveux où aboutit l'impression et d'où part l'action ? C'est de cette forme la plus inférieure de la vie consciente que se dégagent, par suite d'une complication croissante des relations adaptées, Kinstinct et plus tard la raison. L'instinct peut être défini : « une action réflexe composée (1). » L'action réflexe est d'abord une contraction simple produite en réponse à une simple impression. Mais à mesure que l'organisation intérieure be complique et se spécialise, une seule impression peut mettre en branle des groupes de plus en plus nombreux de flbres musculaires. Ainsi une grenouille décapitée tressaille et sursaute quand une de ses pattes est excitée. De là à raclion réflexe composée il n'y a qu'une différence de degré; mais à la simple excitation a succédé un groupe complexe d'excitations différentes. Quand le gobe-mouche au sortir de l'œuf saisit sa proie, son acte est machinal et automatique. Pourtant il implique une exacte appréciation de la distance et le pouvoir de régler d'après elle, d'une manière précise, les mouvements musculaires; une simple impression n'y saurait suffire. Il ftiut que certaines flbres nerveuses de la rétine aient été excitées, et avec elles les muscles qui servent à ajuster les foyers des yeux et ceux qui en dirigent les axes vers un point déterminé. Sans cela, le mouvement provoqué n'aurait pas de direction précise. La coordination
(i) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, chap. v.
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION. 155
complexe des contractions musculaires qui permet au gobe-mouche de saisir sa proie, résulte donc de plusieurs excitations coordonnées. De môme pour tous les actes instinctifs. — On peut maintenant comprendre comment les actions réflexes composées sortent, par accumulation d'expériences, des actions réflexes simples. Si, par exemple, dans toute une race d'organismes, une impression visuelle, une impression tactile et une contraction musculaire sont continuellement associées, il suffira, à la longue, grâce à l'habitude acquise, de Tune ou de Vautre impression pour déterminer la détente musculaire qui, à Torigine, était la conséquence des deux impressions associées; de là ces contractions complexes, si nombreuses dans la vie animale, qui sont mises en jeu par une seule impression. Mais inversement, à mesure que les instincts s'élèvent, c'est-à-dire que les relations internes qui les constituent se multiplient et gagnent en étendue, en spécialité et en complexité, la cohérence de ces relations s'affaibht; par suite l'automatisme des réactionsdiminue, la vie interne se détacheet semble s'isoler davantage du milieu qui l'environne, et l'instinct va se perdre graduellement dans quelque chose de plus relevé. Ici se place un intermédiaire important, la mémoire, dont la genèse peut sembler inexplicable. L'instinct proprement dit n'est pas un souvenir; il y a une telle cohésion entre les diverses actions automatiques qui le constituent, qu'elles se produisent toutes comme par une suite de détentes subordonnées, lorsqu'une impression physique a donné le branle. Mais, nous l'avons vu, à mesure que l'instinct s'élève, l'automatisme tend
à diminuer; les diverses réactions, primitivement liées ensemble et coordonnées les unes aux autres, se séparent et s'isolent. Alors, quand a lieu lexcitalion du dehors, elles ne produisent pas toutes les mêmes effets: les unes donnent naissance à des mouvements musculaires; les autres demeurent dans un état intermédiaire entre la puissance et l'acte, impuissantes à atteindre l'intensité nécessaire à la production du mouvement. L'acte psychique a lieu sans entraîner à sa suite l'acte physiologique. Mais comme auparavant le mouvement avait suivi l'impression, ces impulsions avortées sont autant de réminiscences des mouvements autrefois engendrés. En dernière analyse, « se rappeler la cou- » leur rouge, c'est être, à un faible degré, dans cet état » psychique que la présentation de la couleur rouge pro- » duit; se rappeler un mouvement fait avec le bras, » c'est se sentir, à un faible degré, une répétition de ces » états internes qui accompagnent le mouvement (1). » Ainsi le dedans semble rompre avec le dehors et se constituer en une intimité spéciale.
On comprendra maintenant comment la raison peut sortir de l'instinct. L'abîme par lequel on les suppose séparés n'existe pas. Tout acte instinctif et tout acte rationnel sont également un ajustement de relations internes à des relations externes. Cette continuelle adaptation va se développant et se perfectionnant sans cesse par degrés insensibles. Seulement, tandis que, dans l'instinct, la correspondance lie les unes aux
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologiSy quatrième partie, chap. iv.
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION, It-Î
autres des relations simples et générales, dans la raison, elle unit des relations plus rares, plus complexes et plus abstraites. Mais y a-t-il là autre chose qu'une question de degré? S'avisera-t-on de soutenir, par exemple, que bornée à vingt phénomènes externes, la correspondance est instinctive et qu'elle devient rationnelle à vingl-etun? Toutefois voici ce qu'il est vrai de dire. Quand rajustement automatique des relations internes aux relations externes se relâche , quand la correspondance s'est avancée des phénomènes les plus simples et les plus fréquents aux plus complexes et aux plus rares, quand, par suite, la répétition des expériences a été insuffisante pour produire une cohésion invincible entre les relations internes et les mouvements correspondants, alors l'excitation des agents nerveux détermine, non plus les mouvements qu'elle provoquait d'abord, mais simplement les réminiscejices ou les idées de ces mouvements. Il en résulte un conflit entre ces idées ou tendances ébauchées, duquel finit par se dégager l'action la plus forte, c'est-à-dire, en définitive, celle qui a été le plus souvent répétée dans l'expérience. C'est là le type de l'action rationnelle.
Ainsi, il faut maintenir celte vérité : « que la cohésion » des états psychiques est proportionnelle à la fréquence » avec laquelle ils se sont suivis l'un et l'autre dans l'ex- » périence. » Mais pour les expliquer tous, et, en particulier, ceux qui sont aujourd'hui inséparables de l'esprit, il faut admettre cette autre loi : « que ces successions » psychiques habituelles établissent une tendance héré- » ditaire à de pareilles successions, qui, si les conditions
ifcWjki.j
D restent les mêmes, croît de génération en généra-
» tion (1). »
Cette loi nouvelle permet de pénétrer le mystère des idées innées ou des formes universelles et nécessaires de la pensée. Ces idées et ces formes qui sont aujourd'hui, dans rindividu, des possessions naturelles, sont des habitudes et des acquisitions de la race; le capital intellectuel dont chacun de nous jouit dès sa naissance, est rëpargne accumulée de tous ceux qui nous ont précédés. a Si même pour des relations externes qu'un seul orga- » nisme a éprouvées pendant sa vie, il s'établit des relaù tions internes correspondantes qui sont presque auto- » matiques; si dans un individu humain une combinai- » son complexe de changements psychicfues, comme » ceux du sauvage qui tue un oiseau avec une flèche, » devient, par une répétition constante, assez organique >^ pour se produire presque sans la pensée des divers » actes qu'il y a à exécuter; — et si une adresse de n cette sorte est tellement transmissible que des races » particulières d'hommes sont caractérisées par diverses » aptitudes qui ne sont rien autre chose que des con- » nexions psychiques qui commencent à devenir orga- )o niques, alors, en vertu de la même loi, il doit résulter » que, s'il y a de certaines relations qui ont été expéri- 0 menlées par tous les organismes, quels qu'ils soient, » relalions qui ont été éprouvées à tout instant, pendant » la veille, relations éprouvées en même temps que » toute autre expérience, relations qui résultent d'élé-
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION
» ments extrêmement simples, relations qui sont absolu lunient constantes, absolument universelles, il s'établira » graduellement dans l'organisme des relations qui sont » absolumentconstantes, absolument universelles. Telles » sont les relations de temps et d'espace. Ces relations » étant éprouvées en commun par tous les animaux, » l'organisation dos relations correspondantes doit s'ac- » cumuler, non-seulement dans chaque race d'animaux, » mais dans toutes les races successives d'animaux, et i) doit, en conséquence, devenir plus stable que toute » autre. Ces relations étant éprouvées dans chaque acte » de chaque animal, ellesdoivent, pourcette raison aussi, /) avoir, pour leur répondre, des relations internes qui D sont plus que toutes les autres indissolubles. Et de » plus, pour la raison qu'elles sont uniformes, inva- » riables, incapables de manquer, d'être letournées ou » abolies, elles doivent être représentées par descon- » nexions d'idées qui ne peuvent être ni retournées ni » détruites. Étant la substance de toutes les autres rela- » tions externes, elles doivent correspondre à des con- » ceptions qui sont le substratum de toutes les autres » relations internes. Étant les éléments constants et in- » uniment répétés de toute pensée, elles doivent devenir » les éléments automatiques de toute pensée, les élé- » ments de la pensée dont il est impossible de se défaire. » les formes de F intuition (1). »
De la sorte seraient réconciliées l'hypothèse expéri-
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, chap. V.
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologiCy quatrième partie, chap. ▼,
leo LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
mentale et celle des transcendantalisles. Toute connaissance viendrait directement de lexpérience, et pourtant les conditions générales en seraient fixées d'avance en chacun de nous. — «Dans ce sens, dit M. Spencer, qu'il » existe dans le système nerveux certaines relations » préalables correspondant à des relations dans le milieu » environnant, il y a du vrai dans la doctrine des » formes de l'intuition, — non le vrai que soutiennent » ses défenseurs, mais une vérité d'un ordre parallèle. » En correspondance à des relations externes absolues, » se développent dans le système nerveux des relations » internes absolues, — relations qui sont développées » avant la naissance, qui sont antérieures à l'expérience » individuelle et indépendantes d'elle, et qui s'établissent » d'une manière automatique en même temps que les » premières connaissances. Et dans le sens où je l'en- » tends ici, ce ne sont pas seulement ces relations fon- » damentales qui sont ainsi prédéterminées, mais aussi » un grand nombre d'autres relations plus ou moins » constantes, qui sont représentées congénitalement » par des connexions nerveuses plus ou moins complètes. » — D'autre part, je soutiens que ces relations internes » préétablies, quoique indépendantes de l'expérience de » rindividu, ne sont pas indépendantes de l'expérience x> en général, mais qu'elles ont été établies par lus expé- » riences accumulées des organismes précédents. Le » corollaire de tout ce qu i a été précédemment développé, » c'est que le cerveau représente une infinité d'expé- » riences reçues pendant l'évolution de la vie en géné- » rai; les plus uniformes et les plus fréquentes ont été
LA DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION. ici
» successivement léguées, intérêt et capital, et elles oui » ainsi monté lentement jusqu'à ce haut degré d'intelli- » gence qui est latent dans le cerveau de l'enfant, et que, » dans le cours de sa vie, l'enfant exerce, foiiifie en » général, et rend plus complexe, et qu'il léguera à son » tour, avec quelques faibles additions, aux générations » futures. Et il arrive ainsi que l'Européen en vient à » avoir vingt ou trente pouces cubes de cerveau de plus » que le Papou. Il arrive ainsi que des facultés, comme » celle de la musique, qui existent à peine dans les races » humaines inférieures, deviennent congénitales dans » les races supérieures. Il arrive ainsi que de ces sauvages, » incapables de compter au delà du nombre de leurs » doigts, et qui ne parlent qu'une langue qui ne renferme » que des noms et des verbes, sortent à la longue nos » Newton et nos Shakspeare (1). »
(1) Principes de psychologief 4® partie, chap. iv.
LiARb. — La science pusitivc.