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CHAPITRE X

l'idée d'évolution

Nous n'avons pas à discuter tous les problèmes que provoque la doctrine générale de M. Spencer. Sa théorie sur l'origine des principes de la connaissance doit seule nous occuper; mais comme elle est une conséquence ou une application de l'idée mattresse du système exposé dans les Premiers principes, nous devons, avant d'en venir aux difiicultés spéciales qu'elle nous semble soulever, soumettre au contrôle de l'analyse l'idée qui en est l'âme.

On se plaît à mettre aux prises, comme deux doctrines diamétralement opposées et absolument irréductibles l'une à l'autre, la théorie des créations spéciales et celle <les transformations lentes, ou de l'évolution. Scientifiquement envisagées, en dehors de tout parti pris métaphysique ou religieux, l'une et l'autre sont deshypothèses invérifiables, puisque, si nous ne voyons pas surgir du néant des êtres armés de toutes pièces, nous ne saisissons pas davantage, même dans le domaine des infiniment petits, et sous l'objectif des plus puissants

microscopes, la transformation d'un être dans un autre. Mais, bien qu'elles ne puissent recevoir une confirmation directe, de telles hypothèses n'en ont pas moins entrée dans la science, à titre de vraisemblances ou de probabilités, à la condition d'établir entre tous les faits connus un lien intelligible. La doctrine évolutionuiste réclame pour elle le plus haut degré d'intelligibilité auquel une doctrine scientifique du développement des choses puisse s'élever.

Quoi de plus invraisemblable et de plus répugnant à la pensée que l'hypothèse de créations successives et spéciales? On ne peut se figurer que des êtres apparaissent tout à coup munis de tous les instruments nécessaires à l'existence, doués de caractères distincts de ceux de leurs piédécesseurs, et dont rien, dans Tordre naturel des choses, n'aurait déterminé la venue. L'imagination des poètes, même aux jours de sa plus riche fécondité, n'a rien enfanté de pareil. — Mais en admettant que l'imagination pût se représenter une création spéciale, la raison se refuserait à la concevoir. Un tel fait serait une source d'anarchie dans le monde. La science repose en effet sur ces deux principes, que la quantité de matière demeure constante dans Tunivers, et que rien ne s'y produit qui n'ait une cause naturelle Supposez qu'un être soit tout à coup introduit du néan^ dans la réalité, voilà la quantité de matière accrue, l'ordre détruit, par suite l'équilibre des choses rompu, et cette perturbation se reproduit à chaque création nouvelle. Le monde serait donc soumis à l'action intermittente et arbilrairede forces perturbatrices, extérieures

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à lui ; il oscillerait du désordre au désordre, sans pouvoir se fixer jamais.

Dira-t-on que raccroissement de matière produit par Tapparilion d'un être ou d'une espèce est compensé par une perte égale, résultant de la disparition d*un être ou d'une espèce, et que grâce à cette sorte do comptabilité en partie double, où l'actif et le passif sont égaux, le bilan de la nature est toujours en équilibre? — En premier lieu, rien, dans les laits, n'autorise une telle supposition. Si aux espèces disparues, et dont nous retrouvons les restes dans l'écorce du globe, ont succédé d'autres espèces, rien ne prouve, dans l'hypothèse des créations spéciales, que la balance des gains et des pertes ait toujours été équilibrée; en outre, l'anéantissement d'une partie de la matière n'est pas chose plus intelligible que la création d'une partie équivalente. En fait, rien ne se perd ; ce qui semble disparaître se transforme, et sous toutes les métamorphoses qu'elle subit, nous retrouvons toujours, en fin de compte, la même quantité de matière.

Dira-t-on que l'acte créateur se borne à donner à une portion de la matière une forme nouvelle? — L'inintelligibilitè que nous venons de signaler disparaît ; mais il en reste une autre qu'on ne parvient pas à écarter. Non-seulement rien ne peut se créer ou se perdre; mais encore tout ce qui apparaît doit pouvoir être rapporté à une cause naturelle. L'acte créateur qui informerait la matière n'est pas le résultat des forces naturelles; autrement il tomberait sous les prises de la science, il ferait partie des phénomènes, ce qui est con-

tradictoire avec la notion d'un tel acte. Il est donc étranger aux phénomènes sur lesquels il a pleine puissance ; on ne saurait par conséquent en déterminer ni le mode, ni la loi, si tant est qu'il ait une loi : c'est quelque chose de mystérieux, de surnaturel, d'antiscienliHque; c'est une menace de miracle toujours suspendue sur la nature. La science ne peut s'accommoder d'une telle hypothèôt?. Tout autre est l'hypothèse de l'évolution. Suggérée par les faits, elle n'implique rien qui les contredise. — La quantité de matière est constante dans l'univers; le fond de toutes choses est donc toujours le môme, les formes seules varient. Et comment en expliquer la" variété et la succession, sinon en recueillant les enseignements de la nature elle-même? Orne nous montret-elle pas que chaque être se forme lentement, par progrès infiniment petits et continus? Pourquoi ne pas étendre au développement de la nature entière cette idée d'évolution , réalisée dans les êtres parlicuHers? Nous ne rencontrons alors aucune des difficultés insurmontables, devant lesquelles échoue la doctrine des créalions successives. Aucune parcelle de matière n'est censée introduite dans le monde; aucun phénomène n'est supposé produit sans cause assignable; une forme donnée a pour antécédents les formes qui l'ont précédée et le milieu où elle apparaît; d'une forme à l'autre, la transition s'établit, non pas brusquement, par un /lat inexplicable, mais par une infinité de degrés insensibles, que la pensée parcourt sans heurts ni lacunes. Dans cette échelle indéfinie des êtres, dont l'origine n'est pas assignable, et oii ce qui semble le terme n'est qu'un do-

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16fî LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

gré vers un progrès nouveau, rien qui n'ait sa raison dans ce qui précède, et qui ne contienne la raison de ce qui suit ; l'enchaînement des formes progressives dans le temps et leur connexion dans l'espace sont un enchaînement et une connexion de raisons. Rien n'est donc plus intelligible que l'hypothèse de révolu lion.

Nous venons de marquer avec force la différence des deux doctrines. L'avantage semble au proflt de la seconde. Mais cette intelligibilité dont elle se réclame, n'est-elle pas un prestige enfi\nté par l'imagination et qui s'évanouit au regard delà raison? On ne saurait soutenir sans paradoxe, semble-t-il, qu'entre ces deux théories adverses il y a seulement une différence de degré, et que la seconde est, en un sens, une épreuve infiniment réduite de la première. Rien n'est plus vrai pourtant.

Pour fixer les idées, considérons l'évolution telle que nous l'offre la nature dans la constitution et le développement des êtres individuels. Une cellule en est l'origine; un être muni de tous les instruments nécessaires à la vie en est le terme ; entre ces deux extrêmes, se place une série d'états intermédiaires qui réalisent chacun un progrès sur l'état antérieur. Chacun de ces stades successifs est déterminé par les précédents et l'état du milieu, dans lequel s'accomplit l'évolution ; une loi le lie aux modifications antérieures de l'embryon et à celles de l'atmosphère inorganique ou organique qui l'enveloppe. La science est satisfaite de cette explica-

tîon. Mais au fond n'y a-t-il pas là le plus impénétrable des mystères? L'évolution ne renferme-t-elle pas quelque chose dont l'évolution ne saurait rendre compte? N est-elle pas une série régulièrement ordonnée de créations infiniment petites?

En posant cette question, nous n'entendons pas parler d'une création de matière. Toute la substance d'un être pleinement achevé était contenue dans son germe et dans le milieu où il s'est développé. Mais cette matière, dont la somme va croissant jusqu'à complet achèvement, se groupe, à chaque étape nouvelle, de façons différentes ; de là des formes variées que l'être en voie de développement revêt tour à tour. Quechacuned'elles ait sa raison mécanique dans celles qui précèdent et dans le milieu où elle apparaît, rien de mieux. Mais de l'une à l'autre, il y a transition brusque, et, par conséquent, solution de continuité. Agrandissons l'intervalle, grossissons la différence par l'imagination, et nous voilà en présence d'un véritable abîme. Entre l'origine et leterme de l'évolution, le passage n'a pas lieu instantanément; il s'accomplit graduellement par des intermédiaires, séparés eux-mêmes par des intervalles. — Dirat-on que chacun de ces intervalles est comblé par d'autres intermédiaires, trop petits pour être saisis par les sens et les instruments auxiliaires des sens, mais possibles et nécessaires même aux yeux de la raison? — La réponse sera toujours la même. Par cela seul que ces intermédiaires sont des degrés d'un état donné à un état différent, ils doivent différer entre eux. Si petit qu'en soit l'intervalle, il est infranchissable pour la pen-

sée; le second état ne saurait intelligiblement sortir du premier : il est le premier, plus quelque autre chose ; sans cela, il n'y aurait pas de progrès, pas d'évolution. Mais si la série des changements évolutifs est une série d'additions, l'évolution n'est pas, à proprement parler, une transformation progressive d'états et d'éléments donnés.

On comprend, prise en gros, cette proposition aujourd'hui vulgaire, que les divers phénomènes physiques sont des transformations l'un de l'autre. Par transformation, on n'entend ici désigner que les apparences. Les savants ont une langue plus précise et plus exacte; ils parlent de la corrélation et de l'équivalence mécanique des diverses forces de la nature. Du mouvement semble anéanti, et une certaine quantité de chaleur est apparue. On dit que le mouvement s'est transformé en chaleur; mais, à proprement parler, du mouvement ne peut pas plus devenir chaleur que le nombre trois ne peut se transformer dans le nombre quatre, La chaleur n'est que du mouvement invisible à l'œil, insensible au toucher, mais sensible, sous une forme distincte de celle où il apparaît à l'œil et au toucher, à certains de nos sens. Au fond, il n'y a, dans celte prétendue transformation, qu'une opération analogue à celle qui consiste à diviser et à multiplier tout ensemble l'unité par un même nombre. Il en serait autrement dans les prétendues transformations évolutives : une certaine quantité de matière est incorporée à un ensemble donné; la forme du tout en est modifiée; ce qui constitue ici un progrès, ce n'est pas l'accroissement de la quantité des

matériaux, mais le changement dans leur disposition. Encore une fois, que ces variations aient pour conditions et pour instruments des phénomènes mécaniques, nous le reconnaissons; maison n'est pas autorisé, pDur cela, à dire qu'un état donné est sorti d'un état antérieur, par voie de transformation. Si toutes les formes que traverse l'évolution sont contenues réellement dans la forme originelle, il n'y a pas transformation, mais accroissement géométrique, comme on le voulait dans la doctrine de la préexistence et de l'emboîtement des germes; si, au contraire, il y a épigenèse des formes successives, elles ne se transforment pas les unes dans les autres, car toute transformation implique un changement spécifique, et toute différence spécifique, si légère qu'on la suppose, est, pour la pensée, irréductible aux qualités qui l'ont précédée. Il y a donc dans l'évolution deux choses inséparables en fait, mais qu'il importe au plus haut point de ne pas confondre : une série de phénomènes mécaniques liés les uns aux autres par des lois de corrélation et d'équivalence, qui s'étendent à la nature entière, et une série de formes successives dont ces phénomènes sont la matière, sans en être toute la raison. Par conséquent, ce qui paraît continu, dans l'évolution, est réellement discontinu; les formes qui semblent sortir les unes des autres sont séparées par des intervalles, sans doute insaisissables aux sens, mais réels cependant. L'évolution est donc une suite, nous ne dirons pas de créations, car ce mot implique une production enihilo de matière, mais d'apparitions successives. Où est alors, si ce n'est dans le degré, la dif-

férence d'intelligibilité entre l'hypothèse des créations spéciales, scientifiquement entendue, c'est-à-dire toute production de matière e nihilo écartée, et l'hypothèse des transformations lentes?

Ce qui cause le prestige, c'est une interprétation erronée du principe de continuité, et une facilité trop grande àcroireque la raison se contente des satisfactions données à l'imagination. On part de cet adage : Natura non facit saltiis, et comme on parvient assez aisément à grouper les faits en séries continues au regard de la sensibilité, on en conclut que les choses sortent les unes des autres, par une transmutation insensible. Mais la continuité réelle est une contradiction dans les termes. Tout changement est donné dans le temps; à ce titre, il semble qu'il doive être continu, car un temps vide est quelque chose d'inconcevable; des solutions de continuité, dans une série d'événements successifs, seraient autant de néants qui interrompraient le cours de la pensée. Mais ce temps continu n'est qu'un objet de sensibilité ; pour le penser, nous y appliquons le nombre, et aussitôt s'évanouit cette continuité apparente. Un nombre est relié à un nombre plus grand ou plus petit par une série d'accroissements ou de dimmutions progressifs; mais quelque nombreux qu'ils soient, jamais ces intermédiaires ne parviennent à combler l'abîme qui sépare le nombre 1, par exemple, du nombre 2; jamais la somme l+-5-+-r+-4-^, etc., n'est rigoureusement égale

à 2; un intervalle l'en sépare toujours; la série T+T + T+TÏÏT etc., s'étend à l'infini : il faudrait

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donc, pour que l'intervalle de 1 à 2 fut réellement

comblé, qu'une série infinie fût actuellement réalisée, ce qui est contradictoire, car un nombre infini réel serait un nombre auquel on ne pourrait rien ajouter, c'est-à-dire un nombre qui ne serait pas un nombre. On ne saurait prétendre davantage, et pour la môme raison, que les divers anneaux decette chaîne sont unis les uns aux autres sans solution de continuité ; de l'un à l'autre, si rapprochés qu'ils soient, gît un intervalle, qu'on ne saurait combler, sans y introduire, chose contradictoire, un nombre infini d'intermédiaires; il en sera de même pour chaque intervalle qui sépare ces intermédiaires de premier ordre, et ainsi de suite, à l'infini. Et comme le nombre des intermédiaires de premier qrdre, pour qu'il n'y eût pas solution de continuité de l'un à l'autre, devrait être infini, supposer qu'il y a continuité absolue de l'un à l'autre, c'est supposer que l'infini élevé à une puissance infinie est actuellement réalisé, ce qui, en dernière analyse, revient à élever la contradiction à une puissance infinie (1).

Mais rimaginalion passe outre. Pour elle, continuité signifie simplement absence de sauts brusques. Le coui-s ordinaire de la nature ne l'a pas habituée à de grandes et subites apparitions; entre les choses qui, au premier abord, lui paraissent discontinues, une observation plus exacte ou plus profonde lui a révélé l'existence d'intermédiaires; elle va plus loin par induction, et elle sup-

(1) Nous empruntons ce principe de l'impossibilité d un nombre infin ac uel à M. Rcnouvier. Nous en ferons, comme on le verra, un fréquent usage, sans toutefois en tirer exactement les mômes conséquences que M. Renouvier.

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pose entre les choses différentes une continuité véritable, établie par une infinité d'intermédiaires infiniment petits; il lui suffit, pour que la continuité telle qu'elle se la figure soit possible, que les changements sensibles soient la résultante de changements insensibles. Elle fait ainsi de son infirmité une loi de la pensée et des choses, et elle déclare intelligible la façon dont elle se représente la réalité, sans s'inquiéter de savoir si elle ne se met pas eri contradiction avec Tarbitre suprême de toute intelligibilité, 11 suffit, pour remettre les choses en ordre, de l'employer contre elle-même, et de grossir, à l'aide du pouvoir presque illimité d'amplification qu'elle possède, les intervalles infiniment petits, que la raison déclare exister entre les choses sensiblement continues. Alors la discontinuité, qui semblait s'évanouir au sein de l'infiniment petit, reparaît, et l'imagination déroutée doit déclarer illusoire la continuité prétendue des changements.

Ainsi l'idée d'évolution n'implique pas l'idée de continuité, ni, à plus forte raison, celle de transformation. En un sens, on a pu dire que le monde était un phénomène unique indéfiniment diversifié dans l'espace et dans le temps; mais cette assertion ne vaut qu'en ce qui concerne la corrélation et l'équivalence mécanique des phénomènes. En un autre sens, il est aussi vrai de dire que le monde est un tissu de phénomènes distincts et séparés; car si la science lie chaque fait à un antécédent invariable et inconditionnel, elle ne peut, sans contradiction, soutenir qu'en réalité, et en dehors de toute

L'IDÉE D'ÉVOLliriON.

acception métaphysique ou mathématique, le conséquent est l'antécédent transformé. Il faut donc reconnaître, ou bien que ce qui apparaît, au terme de révolution, était contenu, au moins virtuellement, dans l'origine, et, dans ce cas, ainsi que nous l'avons déjà dit, ily a uniquement, de l'embryon à l'être achevé, amplification géométrique, ou bien, si quelque chose de nouveau apparaît à chaque stade de l'évolution, c'est une addition véritable à ce qui préexistait; dans ce cas, il n'y a pas, non plus, transformation d'une forme dans M ne autre.

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