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CHAPITRE VII

LA CAUSE

Les phénomènes perçus dans l'espace et dans le temps sont soumis à un perpétuel devenir. Autour de nous, tout change, rien ne demeure : les astres se meuvent dans le ciel ; tous les corps, détachés de l'écorce de notre globe, sont entraînés dans le mouvement qui remporte ; ils sont en outre animés de mouvements particuliers ; en eux, les qualités physiques, les propriétés chimiques se modifient incessamment. Si donc nous ne parvenions pas à fixer cette mobilité ondoyante et diverse, notre vie serait comme un rêve, et l'état d âme que provoquerait en nous ce spectacle mobile serait la tristesse légendaire d'Heraclite. Mais, nous l'avons vu, la pensée a pour fonction essentielle de réduire à l'unité cette multiplicité sans cesse renouvelée, et, pour cela, elle lie ensemble les phénomènes les plus divers suivant des concepts immuables.

Nous avons, au précédent chapitre, analysé Tun d'eux,, celui de la substance, et nous sommes parvenus à cette conclusion : sous tous les changements, quelque chose reste ; dans le passage d'un phénomène jà l'autre, quelque chose subsiste ; la quantité d'être est constante dans l'univers.

. Ce principe, qui ne saurait être, par aucun moyen, extrait de l'expérience, puisqu'il enveloppe toute expérience, passée, présente et future, donne une première assise aux phénomènes ; mais il ne suffit pas à en faire un système pleinement intelligible. La permanence delà substance ne pourrait-elle pas, en effet, s'allier avec un devenir capricieux et arbitraire? La quantité de l'existence phénoménale ne pourrc't ePe j-^as être constante, sans que l'apparition de ses manifestations fût astreinte à des lois fixes et immuables? — Une telle hypothèse aurait pour effet d'annuler la garantie de stabilité et d'unité que fournit h l'esprit le principe de la substance. Si, en effet, les phénomènes se produisaient à l'aventure, la pensée devrait demeurer confinée dans le présent ; le passé ne pourrait nous autoriser à anticiper sur l'avenir. Quel fruit nous reviendrait de l'expérience accumulée des générations qui ne sont plus, si nous n'étions pas assurés que les rapports des phénomènes à venir seront semblables à ceux des phénomènes passés? La science deviendrait une stérile érudition, ou, mieux encore, la pensée devrait abdiquer au profit de la sensibilité, Un nouveau principe est donc nécessaire, qui complète le principe de la substance : c'est le principe de causalité.

On peut l'énoncer d'une manière générale : tout ce qui commence d'exister est déterminé par une cause. 11 est aisé de voir qu'il est le nerf caché de toutes nos inductions, et par suite de la science positive tout entière.

La science a pour objet la découverte des lois qui régissent les phénomènes ; une loi se formule en une

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proposition générale; elle dépasse donc les limites de rexpérience; autrement elle devrait être formulée en une proposition particulière; au lieu de dire : toutes les fois que A sera, B sera; il faudrait dire : jusqu'ici toutes les fois que A a été, B a été aussi. La science serait alors un répertoire de faits, duquel on ne saurait rien conclure pour l'avenir. — Il n'en est pas ainsi. En pensant la loi d'un phénomène, nous nous le représentons, par anticipation, déterminé dans l'avenir, comme il Ta été dans le passé; Texpérience fournit la matière de la loi, mais elle n'en donne pas la forme. Il faut, pour ériger le fait en loi, croire à ce qu'on a justement appelé le déterminisme des phénomènes, c'est-à-dire croire que chaque fait est lié à une cause déterminante, et que, partout et toujours, cette cause sera suivie du même effet.

Toutes les lois positives sont des applications de ce principe. C'est une loi, en mécanique, que deux corps s'attirent en raison directe des masses, et en raison inverse du carré des distances; c'est une loi, en physique, que lescorpsabandonnésàeux-mêmes tombent, dans le vide, avec une même vitesse; c'est une loi, en physiologie, que l'injection du curare dans le système circulatoire entraîne la paralysie des nerfs moteurs. Chacune de ces formules contient deux termes et un rapport: les

termes sont une cause et un effet, ils varient d'une formule à l'autre; le rapport est celui de la détermination constante de l'effet par la cause ; il est invariable, quelle que soit la nature particulière des termes qu'il unit. Mais, s'il est facile de constater l'intervention du prin-

cipe de causalité dans la connaissance objective, il est moins aisé d'en déterminer au juste le sens. Le mot cause n'est pas moins ambigu que le mot substance; il prête à des méprises qu'il importe de prévenir par une analyse rigoureuse.

La notion de cause a une signification subjective et une signification objective. C'est une tâche délicate que de démêler ces deux sens, souvent confondus, et même souvent niés, tour à tour, chacun au profit de Taulre. — Historiquement, la science a débuté par une sorte de fétichisme inconscient. Trouvant en lui-même une source de mouvement, l'homme imagina aux phénomènes extérieurs des causes semblables à celle qu'il sentait en lui-même, et il leur attribua l'initiative des changements de l'univers; il en fit des êtres séparés des phénomènes, doués de passions et de volontés. Celte conception grossière cède peu à peu devant l'observation et le calcul. Mais alors se manifeste une tendance à nier foriginalité de la cause subjective. Par un retour, que l'on dirait soumis à la loi physique de la réaction égale et contraire à l'action, on transporte au moral la notion de la causalité extérieure, comme on avait auparavant transporté à la nature la notion de la causalité morale ; on fait du moral un système mécanique et rigide, ou chaque phénomène est rigoureusement déterminé , comme on avait fait des êtres de la nature un peuple de volontés libres. — La science ne peut que perdre à cette confusion; aussi importe-t-il que le sens objectif delà notion de cause soit dégagé de toute superfétation étrangère.

C'est en nous-mêmes que nous trouvons l'intuition

de la causalité. Nous sentons, sans méprise possible, qu une partie de nos phénomènes est déterminée par nous. En ce moment, je pense; des idées succèdent, en mon esprit, à des idées; elles s'enchaînent logiquement, ou encore se suivent d'après des rapports empiriques; on pourrait croire, par suite, que les premières apparues appellent les autres à l'existence, en vertu d'une force secrète et d'un attrait tout-puissant. Mais ce n'est là qu'une partie du phénomène. La série entière de ces idées, liées logiquement, ou empiriquement associées, a pour base un effort continu d attention. Que ma volonté qui le soutient soit sollicitée vers un autre objet, ou que, fatiguée, elle s'affaisse, la série de mes pensées est interrompue; pour la renouer, il faut un nouvel effort et un nouvel acte de volonté. — C'est encore de la môme manière que nous soutenons la tension de nos muscles. Je soulève un poids; je le laisse retomber; je le reprends: c'est ma volonté qui, prise en quelque sorte, abandonnée et reprise, donne lieu à ces phénomènes intermittents. En un mot, nous sentons en nous un rapport de déterminant à déterminé, c'est-à-dire de cause à effet.

De là à se considérer comme une source originelle et créatrice de mouvement, il n'y a qu'un pas, et ce pas est vile franchi par une psychologie qui s'isole de la critique et de la science positive. On va même plus loin, et l'on transporte à la nature entière cette notion d'une causalité créatrice. On réalise des causes au delà des phénomènes. Ainsi, étant donné un groupe de phénomènes changeants, on eu attribue le changement à une

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cause insaisissable. Un corps en mouvement en rencontre un autre immobile, et le meut : on déclare qu'il y a dans le premier une puissance de mouvement, qui, après le choc, doit être passée dans le second corps, puisqu'alors il se meut ; on peuple ainsi le monde sensible d'entités invisibles, dont la fonction est de produire les phénomènes, et d'établir et de maintenir çntre eux un ordre constant.

On voit par là combien cette théorie des causes est voisine de la théorie réaliste des substances. Aussi n'a-t-elle pas plus d'utilité scientifique. Si le savant a besoin de croire au déterminisme des phénomènes pour en formuler les lois, il ne cherche pas à mesurer ces causes substantielles, qu'on doit, sous peine de contradiction, déclarer invisibles; tout son effort se borne à rechercher les effets qu'on leur attribue et les relations constantes de ces effets.

D'ailleurs cette théorie présente les mêmes difficultés que celle des substances. De deux choses l'une, dironsnous encore : ou les phénomènes dérivent d'une cause unique, ou ils dérivent de plusieurs causes. Dans le premier cas, la cause unique se confond avec la substance unique, et il est impossible de concevoir la pluralité et la diversité des phénomènes. Dans le second, . comment exphquer la communication des causes? Le cas le plus simple de cette communication est le fait du choc. Deux corps se rencontrent, l'un en mouvement, l'autre immobile ; après le choc, le mouvement du premier est anéanti ou ralenti, et un mouvement est imprimé au second. Le premier corps est donc cause du

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Vti LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

mouvement du second, et le second, cause du repos ou du ralentissement du premier. Comment comprendre celle causalité réciproque, si la cause objective est une puissance créatrice? Comment comprendre qu'elle passe du premier corps dans le second, ou qu'elle cesse d'agir dans l'un pour se manifester dans l'autre? Comment, si chaque cause est une source originelle de mouvements, le mouvement du premier corps est-il arrêté ou diminué? Comment, avant le choc, le second corps demeurait-il en repos ? Pour répondre à ces questions, il faudrait imaginer une loi aux manifestations des causes; mais cette loi serait la causalité véritable, c'est-à-dire l'origine de l'ordre constant de l'univers, et, si on lui attribuait ce pouvoir créateur qu'on place gratuitement au sein des causes substantielles, les mômes questions se présenteraient encore, et ainsi de suite, à l'infini.

Ce n'est pas tout. Un corps se meut ; il en rencontre un autre qu'il est impuissant à mouvoir. Il s'y brise; ses fragments continuent àse mouvoir en diverses directions. La cause une du mouvement du corps, — et on doit la supposer une, — s'est-elle elle-même fragmentée et dispersée ? Alors elle n'était pas essentiellement une, et comme chaque fragment peut à son tour être fragmenté, la subdivision de la cause une peut aller à l'infini. Dans ce cas, comment en expliquer l'unité originelle?

Outre ces difficultés générales, l'hypothèse que nous examinons soulève des difficultés spéciales non moins invincibles. Non-seulement elle n'est d'aucun usage

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scientifique, mais elle contredit les résultats les plus généraux de l'expérience. L'unité des phénomènes physiques, pressentis, dès les premiers jours, par la sagesse antique, affirmée à priori par Descartes, est établie aujourd'hui sur des preuves expérimentales Tout est mouvement hors de nous, et la somme de l'énergie virtuelle et de Ténergie actuelle est constanle. Quel pourrait être le rôle des causes substantielles dans ce mécanisme universel? — Elles créent, dit-on, le mouvement et l'ordonnent. — Mais à chaque fois que se manifeste ce pouvoir créateur, c'est-à-dire à l'apparition de chaque phénomène nouveau, la somme de l'énergie change dans l'univers. — Dira-t-on, pour pallier celte conséquence désastreuse, que la somme des mouvements créés à chaque manifestation des causes est précisément égale à la somme des mouvements anéantis ? — Mais nous savons que ce qui demeure constant dans l'univers, ce n'est pas la somme des mouvements réels, comme l'avait cru Descaries, ni même la quantité de la force vive, comme l'avait pensé Leibniz, mais la somme de l'énergie potentielle et de l'énergie actuelle. Il n'y a pas d'anéantissement, au sens absolu du mot. Toute force qui semble disparaître demeure disponible. Aussi, même en admettant que la création d'une quantité déterminée de mouvement correspondit à l'entrée d'une quantité rigoureusement égale de mouvement dans la réceptacle de la virtualité, l'équilibre de la walure n'en serait pas moins rompu, puisque la quantité de mouvement produit serait ajoutée à la somme de l'énergie virtuelle et de l'énergie réelle qui préexistaient.

LiARD. — La science positive. !•

Ainsi, par une conséquence imprévue, mais nécessaire de rhypolhèse, les causes suprasensibles auxquelles on attribue une puissance ordonnatrice seraient des causes incessantes d'anarchie dans le monde.

Ce n'est pas à dire pour cela que la notion de cause soit une forme vide, sans signification objective. S'il en était ainsi, le principe de causalité ne saurait avoir d'application scientifique. Non-seulement nous déclarons que tout phénomène a une cause, mais nous donnons un sens précis et positif à ce dernier mot.

Les phénomènes forment dans le temps et dans l'espace des séries simultanées. Considérons Tune d'elles, et supposons-la arrêtée et suspendue en un certain point et à un certain instant. Que va-t-il se produire après ce temps d'arrêt? Ce sera un phénomène. — Mais quel sera-t-il? A ne tenir compte que des lois de temps, d'espace, de nombre et de substance, nous l'ignorons. Nous savons seulement que ce phénomène aura un lieu dans 1 espace, une durée dans le temps, qu'il sera à la fois un et multiple, et que sa production n'augmentera ni ne diminuera la somme de l'énergie actuelle et de l'énergie virtuelle de la nature. Mais une infinité de phénomènes possibles, indéterminés en qualité et en quantité, satisfont à ces conditions. En est-il un qui, plus que les autres, soit prédéterminé à l'existence? — Pour fixer les idées, considérez un corps en mouvement. A tel point et à tel instant de sa course, nous pouvons, en ne tenant compte que des lois de temps, d'espace, de nombre et de substance, nous demander

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s'il continuera son mouvement, avec quelle vitesse^ dans quelle direction, s'il reviendra sur lui-même^ s'il continuera de se mouvoir en ligne droite, s'il suivra une direction perpendiculaire à sa direction primitive, ou toute autre des mille directions intermédiaires. L'un ou l'autre de ces possibles peut-il sortir indifféremment des conditions données, ou en est-il un qui soit, à l'exclusion des autres, déterminé à l'existence? — A cette question Kant répond : Étant donné l'ensemble des conditions antécédentes d'un phénomène, ce phénomène est prédéterminé. — Comment l'esprit est-il conduit à cette affirmation?

« La question de savoir comment toutes nos sensa- 0 tions s'unissent dans une seule pensée, a dit un émi- » nent interprète de la pensée kantienne, est précisé- » ment la même que celle de savoir comment tous les » phénomènes composent un seul univers... Pourquoi » une infinité de phénomènes, dont chacun occupe dans » l'espace et dans le temps une place distincte, sont-ils » à nos yeux les éléments d'un seul monde, et non » autant de mondes étrangers les uns aux autres? » Est-ce parce que ces places, quelque distinctes qu'elles » soient les unes des autres, appartiennent toutes à un » seul temps et à un seul espace? Mais qui nous em- » pêche de dire que l'espace finit et recommence avec x> chacun des corps ou plutôt des atomes qui Toccupent, » et que le temps meurt et renaît à chacune des vicissi- » tudes des mouvements qu'il mesure? L'espace et le D temps, malgré la parfaite similarité de leurs parties^ » ne sont point en eux-mêmes une unité, mais au cou*

» traire une diversité absolue; et Tunité que nous leur » attribuons, loin de servir de fondement à celle de » Tunivers, ne peut reposer elle-même que sur la liai- » son intime des phénomènes qui les remplissent. La 0 question se réduit donc à savoir en quoi consiste cette » liaison; et nous ne pouvons, ce semble, nous repré- :» senter sous ce litre qu'un ordre de succession et de » concomitance, en vertu duquel la place de chaque 0 phénomène dans le temps et dans Tespace peut être » assignée par rapport à celle de tous les autres. Tou- » tefois, l'unité qui résulte d'un tel ordre n'est encore » qu'une unité de fait, dont rien ne nous garantit le » maintien; et l'on ne peut pas même dire que de sim- » pies rapports de temps et de lieu établissent entre les D phénomènes une unité véritable, tant que ces rap- » ports peuvent varier à chaque instant, et que l'exis- » tence de chaque phénomène reste non-seulement » distincte, mais encore indépendante de celle des » autres. Ce n'est donc pas dans une liaison contin- » gente, mais dans un enchaînement nécessaire, que D nous pourrons trouver enfin l'unité que nous cher- » chons; car, si Texistence d'un phénomène n'est pas p seulement le signe constant, mais encore la raison » déterminante de celle d'un autre, ces deux existences » ne sont plus alors que deux moments distincts d'une » seule, qui se continue, en se transformant du premier » phénomène au second. C'est parce que tous les phé- 0 nomènes simultanés sont, comme dit Kant, dans une » action réciproque universelle, qu'ils constituent un y> seul état de choses, et qu'ils sont de notre part l'objet

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v> d'une seule pensée; et c'est parce que chacun de ces » états n'est, en quelijue sorte, qu'une nouvelle forme » du précédent, que nous pouvons les considérer comme » les époques successives d'une seule histoire, qui est à » la fois celle de la pensée et de l'univers (1). »

La cause d'un phénomène, c'est donc l'ensemble des conditions qui le déterminent, et, comme elles sont données dans l'espace et dans le temps, elles peuvent être mesurées; par suite la notion de cause a un usage objectif et scientifique.

La conception de la cause objective, à laquelle aboutit la critique, ne lui est pas propre; c'est aussi celle que s'est faite, à la suite de Hume, l'école empirique anglaise. Ainsi, pour Stuart Mill, quand un phénomène se produit dans l'ordre de la nature, il n'apparaît pas sans lien à ce qui l'a précédé, mais il est uni à un groupe de circonstances antécédentes. De ces circonstances, les unes sont invariables et les autres variables. Les premières sont la cause de l'événement qui arrive invariablement après elles. Toutefois cette définition est insuffisante. Si 5 en effet , la constance dans l'ordre de succession était l'unique signe de la causalité, il faudrait dire que la nuit est cause du jour, et le jour cause de la nuit, puisqu'ils alternent en succession régulière et constante. Or, l'esprit se refuse à l'admettre. A l'invariabilité dans la succession doit donc se joindre un autre caractère : c'est V inconditionnalité de l'antécédent. Nous ne pouvons dire que la nuit est cause du jour et le jour

(1) Lachelier, Du fondement de l'induction, p. 52, sqq.

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cause de la nuit, malgré ralternance régulière et invariable de leurs apparitions successives, car cette succession est soumise elle-même à une condition, le lever du soleil à l'horizon; c'est ce dernier phénomène qui fait succéder la clarté aux *.énèbres; sans lui, la succession de la nuit et du jour serait .nterrompue. 11 faut donc définir la cause d'un phénomène « l'antécédent ou la » réunion d'antécédents dont le phénomène est invaria- » blement et inconditionnellement le conséquent (1). »

Il n'y a rien d'étonnant à voir coïncider, sur ce point, deux doctrines si divergentes, sur les questions d'origine. L'erreur de l'empirisme est, nous l'avons vu, de vouloir déduire de Texpérience les notions que l'expérience implique. L'expérience d'où il part est constituée de toutes pièces; elle contient donc, outre la matière, la forme à l'état d'application particulière. S'il est impossible d'en faire sortir cette forme à titre de condition universelle de toute expérience possible, car jamais le particulier n'est égal à l'universel, celte forme n'y est pas moins donnée avec ses qualités propres. Aussi l'empirisme, toute question d'origine mise à part, doit-il conduire à des déterminations positives semblables à celles où aboutit la critique.

D'ailleurs , les écoles métaphysiques antérieures à Kant et à Mill, ont puissamment contribué à accréditer cette opinion que la cause objective d'un fait est l'ensemble des conditions qui le déterminent. — Pour Descartes, la pensée est l'essence des âmes; l'étendue,

(1) Stuart Mill, Système de logiquey liv. III, chap. v ; trad. française

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Tessence des corps; de l'une à l'autre, il n'y a pas de communi'^ation véritable ; dans le monde extérieur, il n'y a que des mouvements, ou mieux encore, l'univers matériel n Vt qu'un seul et même mouvement qui se diversifie h l'infini dans l'espace; la cause d^un fait ne peut donc être, dans cet univers géométrique et mécanique, que l'ensemble des conditions qui le déterminent. — Pour Spinosa, la pensée et l'étendue sont deux attributs de la substance unique qui en manifestent, chacun à sa façon, l'essence éternelle, et qui se développent nécessairement par une infinité de modes finis. Dans un tel système, chaque phénomène résulte non de l'action d'une cause productrice, mais d'un ensemble de conditions liées à l'ensemble par une nécessité invincible. — Pour Malebranche, toute causalité véritable réside en Dieu, et cette thèse supprime la causalité objective, ou la réduit à n'être que la condition déterminante des laits. — Pour Leibniz enfin, les monades sont sans action les unes sur les autres; chacune d'elles se développe à l'écart, en vertu d'une loi intérieure, et le concert universel des êtres n'est que le résultat d'une harmonie préétablie entre les développements de toutes les monades individuelles. Il n'y a donc, dans le monde, ni action efficace d*un être sur l'autre, ni production véritable, mais seulement corrélation et correspondance harmonieuse des phénomènes. — Les causes, celles du moins que la science poursuit, les seules dont nous ayons à nous préoccuper dans cette analyse des lois objectives de la pensée, ne sont donc rien autre chose que les conditions antécédentes et concomitantes des faits.

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