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CHAPITRE XII

Le temps, l'espace et le nombre ne sauraient entrer, comme attributs, dans la notion d'une existence en soi et par soi. Peut-être n'en est-il pas ainsi des autres lois objectives de la connaissance. On est tenté de le croire, avant tout examen, en songeant que temps, espace et nombre sont les lois du possible en tant que possible, tandis que substance et cause sont les lois du possible réalisé.

La notion de substance a été, dès les premiers jours de la spéculation philosophique, et est restée la catégorie favorite de toute une classe de métaphysiciens. Les panthéistes ont cru qu'elle était cette détermination positive de l'absolu vainement cherchée au sein des catégories mathématiques. — Il est impossible, avonsnous dit, de percevoir quelque chose qui change, sans voir quelque chose qui ne change pas; la multiplicité des phénomènes ne saurait entrer dans la pensée, sans y apporter le désordre, qu'à la condition d'être ellemême unité; par suite, quelque chose demeure invariable dans le passage d'un phénomène à l'autre, c'est la substance. — Douez, par la pensée, cette substance

LIARD. — La science positive.

de Texistence en soi et par soi, et vous aurez, en ce qu'elle a d'essentiel, la conception panthéistique du monde. Pour le panthéisme, en effet, qu'il affecte en ses développements la forme matérialiste ou la forme idéaliste, qu'il soit mécaniste ou dynamiste, le principe des choses et les choses ne sont pas distincts; tous les phénomènes qui se déploient dans l'espace et se déroulent dans le temps ont un fond commun, unité substantielle qui en relie les aspects variés en un système unique. Cette affirmation fondamentale est commune aux antiques penseurs d'Ionie, aux Stoïciens, aux Néoplatoniciens, à Spinoza, à ScheUing. Qu'on voie, dans ce principe d'existence et de vie qui produit toutes <îhoses et y circule, un élément matériel, eau, air ou feu, qu'on en fasse, au contraire, une source spirituelle toujours débordante, d'où s'écoule le torrent infini des choses, qu'on le suppose constitué par une infinité d'attributs infinis, qui, de toute éternité, se sont manifestés nécessairement par des modes finis, ou qu'on le pose comme purement virtuel à l'origine, et se réalisant progressivement lui-même en vertu d'une loi interne d'évolution, semblable à un germe qui produit en luimême les instruments indispensables à son plein achèvement, ce sont là des différences spécifiques, et sous elles gtl cette affirmation commune que toutes choses sont au fond identiques, car elles sont toutes les manifestations d'une substance unique, existant en soi et par soi.

Le panthéisme, en introduisant ainsi la notion de substance dans celle d'existence en soi et par soi, la

remplit-il vraiment? La définition spécifique qu'il propose de l'absolu est-elle légitime?

La réponse à la première de ces deux questions n'est pas douteuse. Introduire dans la notion de l'absolu, pour la remplir, celle de substance, c'est en vérité placer un cadre vide dans un autre cadre vide. Qu'est-ce, en effet, que la substance? Envisagée dans le système des principes de la connaissance, elle est une loi, et non pas une notion ; on ne la définit pas, on la formnle : la quantité d'être demeure constante dans l'univers. Si de cette formule on extrait la notion de permanence, elle n'est, il faut le reconnaitre, qu'un attribut de l'être, et non pas l'être lui-même ; détachée des phénomènes qu'elle enveloppe et lie dans un système unique, elle n'est l'objet d'aucune représentation distincte. Il faut donc, pour en faire une notion pleine et concrète, y faire pénétrer, en contrebande, des déterminations positives, toutes empruntées au monde des choses relatives. Aucune doctrine panthéistique n'a évité cet écueil. Le Ioniens, les Stoïciens ne s'y brisaient-ils pas, en identifiant la substance unique des choses avec l'eau, l'air, le feu ou l'éther i Les Néoplatoniciens le tournaient-ils, en déclarant d'essence spirituelle la source toujours féconde et toujours jaillissante d'où émane, d'après eux, la réalité entière? Spinoza ne s'y heurte-t-il pas dès ses premières démarches? Peut-il, comme il prétendait le faire, tirer toute la science de quelques vérités premières, qui s'imposent à la raison, sans recourir à l'ex périence ? Cette substance, existant en soi et par soi, qui est à ses yeux le fonds commun de tous les êtres,

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n'est-elle pas la plus creuse de toutes les abstractions ? Qu'importe qu'elle se manifeste par une infinité d'attributs infinis, puisqu'aucun de ces attributs n'est tiré d'elle-même? Les seuls que nous puissions connaître sont l'étendue et la pensée; mais ne sont-ce pas là choses révélées par l'expérience? Et, sans cette infidélité à sa méthode, Spinoza aurait-il pu enchaîner la longue série des propositions de l'Éthique? Peut-on dire que Schelling, et les panthéistes allemands ses contemporains, aient été plus heureux? Où ont-ils pris, sinon dans l'expérience, cette conception d'un être qui se réalise en produisant lui-mônie les moyens de sa réalisation? Rien de semblable est-il contenu dans l'idée de la substance et peut-il en être déduit ? — La notion de substance, par elle-même, est donc vide. On ne peut l'employer à définir l'absolu qu'à la condition d'y iaire entrer des déterminations qu'elle ne renferme pas en puissance, et ou les prendre, si ce n'est dans l'expérience ? Par conséquent, le panthéisme, sous peine de tenir tout entier en une proposition sans issue, est condamné à désavouer son principe et à investir d'une existence absolue les phénomènes relatifs.

Serrons de plus près encore cette fausse notion d'une, substance absolue. De deux choses Tune : ou la substance est le total des phénomènes actuels et possibles, ou elle en est distincte.

La première hypothèse est écartée. Nous avons déjà fait voir que l'existence absolue ne pouvait être affirmée de la totalité des phénomènes. Reste la seconde. Elle-

même peut être divisée : ou la substance est infinie, ou elle est finie.

Ou la substance est infinie. — Etant donnée la conception d'une substance absolue, distincte des phénomènes, cette hypothèse n'est pas arbitraire. Les phénomènes, en efiet, se produisent dans l'espace et le temps; temps et espace sont également infinis; un point et un instant quelconques étant pris pour origine, il est permis à l'esprit de projeter à l'infini, en avant et en arrière, à droite et à gauche, en haut et en bas, les séries des phénomènes. La substance les accompagnera partout ; n'en est-elle pas le fond commun et le support constant ? On se la représentera donc comme un fluide immense et éternel, répandu dans tout l'espace et dans tout le temps, à la surface duquel apparaissent des modifications limitées et passagères. On ne saurait soutenir, en eff'et, qu'elle est comme condensée tout entière en un point et en un instant, car il faudrait alors expliquer comment cette unité, qui ne contiendrait même pas une pluralité virtuelle, pourrait engendrer la multiplicité indéfiniment variée des phénomènes. — Mais|qu'est cette substance immense et éternelle, sinon une double contradiction dans les termes, sinon un double infini actuellement réalisé? Certains systèmes panthéistiques allégueront en vain que l'évolution de la substance, d'où sortent toutes choses, a un commencement et qu'elle aura une fin. Ils prêtent le flanc à de nouvelles contradictions que bientôt nous allons mettre au jour, et ils ne parviennent pas même à éviter celles que nous venons de signaler. En effet, à un instant donné, entre

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l'origine et le terme de révolution organique de Tabsolu substantiel, le monde occupe l'espace entier; il s'étend donc au delà de toute limite assignable, et, avec lui, la substance dont il est la manifestation. — La contradiction inhérente à la conception de Tiniini réel est donc attachée à l'absolu-subslance supposé infini.

Ou la substance est finie. — Dans cette hypothèse, comment expliquer que le temps, l'espace, le nombre, qui, par essence, sont sans limites, soient réels, dans celles de leurs parties qui coïncident avec la substance objective, et qu'au delà ils soient de pures possibilités idéales, à tout jamais exclues de la réalité? Si l'on en fait des lois subjectives que le sujet sentant et pensant applique nécessairement aux choses, il faut pousser la théorie j usqu'au bout, et ne pas accorder à la loi de substance une réalité objective qu'on refuse aux lois mathématiques. — Ce n'est pas tout. En déclarant finie dans l'espace et dans le temps la substance absolue des choses, on pense échapper à l'étreinte de la contradiction. On ne l'évite un instant que pour en être saisi plus fortement.

l.a totalité des phénomènes, manifestation de la substance unique, est continue. Des intervalles, vides d'être, entre les êtres réels, morcelleraient la substance en un nombre infini de fragments. Il faudrait alors expliquer comment ces substances, mille et mille fois répétées, communiquent entre elles pour produire l'harmonie que nous constatons dans la sphère des phénomènes. Ce serait se créer à plaisir des difficultés insurmontables. Aussi tous les systèmes panthéistiques

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admettent-ils entre les êtres une continuité sans lacunes. Mais alors la contradiction de l'infini réel se présente sous une forme nouvelle. Soient deux états successifs de la substance; ils sont séparés par un intervalle dans^ le temps, puisqu'ils sont successifs, dans l'espace, puisque la substance occupe une portion déterminée de l'espace; autrement ils se fondraient en un. Cet intervalle a des limites. Entre ces limites on peut intercaler une autre limite; dans les subdivisions ainsi obtenues, on peut intercaler d'autres limites encore, et ainsi de suite, à l'infini. On plonge ainsi de plus en plus vers lesracines de l'être, sans les rencontrer jamais. La substance absolue est donc divisible à l'infini; et, comme elle est réelle, elle est actuellement composée d'un nombre infini de parties, ce qui est contradictoire. Chacune de ces parties, si petite qu'on la suppose, est elle-même divisible à l'infini, et par suite composée actuellement d'un nombre infini de parties. La substance limitée dans le temps et dans l'espace serait donc, en dernière analyse, une somme infinie de sommes infinies. Quel dédale de contradictions!

En vain, pour en sortir, prétendrait-on, avec les atomistes, sans admettre cependant le vide, que les dernières parties de la substance sont indivisibles. Il faut, ou bien les déclarer inétendues, et alors, avec l'étendue, s'évanouit la substance elle-même; ou bien, poursuivre sans relâche cette chimère sans cesse décevante d'une divisibilité réelle à l'infini. — On ne se tire pas davantage de peine en alléguant que la divisibilité est pure^ ment idéale. Le système entier s'enfuirait alors par

su LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

Tissue que Ton prétendrait ouvrir à la contradiction qu'il contient. Pour que la divisibilité illimitée d'un intervalle donné entre deux événements successifs ou deux choses étendues fût idéale, il faudrait que le temps et Tespace n'eussent aucune réalité objective. Mais cette substance, dont on veut faire l'absolu, où nous est-elle donnée, si ce n'est parmi les lois mêmes de la connaissance objective, en compagnie du temps, de l'espace et du nombre? Elle doit avoir même sort qu'eux. Par quelle prérogative jouirait-elle d'une réalité qui leur serait refusée ?

1a substance n'est donc pas plus que le temps, l'espace et le nombre, le contenu positif de l'absolu.

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