‹ La science positive et la métaphysique [microform]Chapitre 31 sur 42 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

LES ABSOLUS l LA CAUSE

Reste la loi de cause. Y trouverons-nous ce que nous n'avons rencontré dans aucune des autres lois objectives de la connaissance?

Plus encore que la substance, la cause semble la catégorie métaphysique par excellence. Elle est impliquée dans la notion vide de l'absolu : exister par soi, c'est être cause de soi. Elle double toutes les déterminations positives qui ont été proposées de l'existence absolue : le nombre des Pythagoriciens était conçu comme la cause de toutes choses; les principes de Leucippe et de Démocrite, vide et atomes, étaient de même la cause première des phénomènes; la substance des panthéistes, suivant quelque loi qu'elle se manifeste, est encore la cause de l'existence phénoménale. Aurions-nous donc mis enfin la main sur l'attribut essentiel de l'absolu?

L'analyse de la notion de cause nous inclinerait à le croire. Les phénomènes relatifs n'existent pas par euxmêmes. L'absolu tient de soi l'existence qu'il confère au relatif. Si par cause d'une chose on doit entendre ce qui détermine cette chose à l'existence, l'absolu est à la

fois la cause de luî-mème et celle des choses qui n'ont pas cette prérogative d'exister par elles-mêmes. Tous les systèmes ont reconnu cette identité de l'absolu et de la causalité. Toutefois, ils l'ont entendue en des sens fort différents. Il en est, en effet, de la notion de cause comme de celle de substance; par elle-même, elle est vide. Dire que l'absolu est cause de lui-même, c'est uniquement en traduire, dans un langage nouveau, la définition générique : l'absolu est ce qui existe en soi et par soi; ce n'est pas y introduire une détermination positive qui explique celte existence en soi et par soi. Aussi n'est-il pas étonnant que cette notion de la causalité soit revendiquée, par les systèmes les plus opposés, comme un attribut des déterminations différentes qu'ils donnent du premier principe des choses. Nous venons de le dire, les Pythagoriciens posaient le nombre comme la cause universelle et éternelle du monde; de même les panthéistes font de la substance la raison d'être de tout ce qui apparaît dans le temps et dans l'espace; d'autres, enfin, pour qui les choses et leur principe sont substantiellement distincts, placent la cause du monde hors du monde et des lois qui le régissent. Mais les uns et les autres ne se bornent pas à identifier la cause et l'absolu ; ils en donnent des déterminations puisées, comme nous le montrerons plus tard, en dehors des lois objectives de la connaissance; ils y introduisent des notions qu'on ne saurait en déduire par développement analytique.

Aussi, lorsqu'on pèse les titres de légitimité de la notion d'une causalité absolu^e, faut-il en distraire soi-

gneusement ce qu'on y réunit. Pour les uns cette cause absolue est immanente ; elle se confond alors avec la substance, dont elle n'est qu'un autre nom. Deux lois objectives de la connaissance sont ainsi, du même coup, élevées à l'absolu. Mais, si l'une d'elles ne peut sans contradiction subir cette transformation, l'autre, par là même, y doit être aussi rebelle. Nous pourrions répéter de la cause absolue, supposée immanente aux phénomènes, tout ce qu'au précédent chapitre nous avons dit de la substance absolue; lestermes seuls de l'argument seraient changés. — Les autres séparent la cause absolue des choses qu'elle produit, et ils semblent, en cela, se tenir plus près que les panthéistes des enseignements de l'expérience. L'antécédent d'un faitn'est-il pas distinct du conséquent qu'il détermine î Par suite, la cause du monde ne doit-elle pas en être distinguée? Mais, outre qu'ils provoquent des questions d'une solution difficile, en particulier celle des rapports de la cause absolue avec ses effets relatifs, ils ne parviennent pas à donner de cette cause une définition satisfaisante, sans recourir h des éléments étrangers à la loi objective de la causalité. Ainsi ils font de cette cause la perfection suprême, la personnalité la plus complète et la plus haute. Sont-ce là des inductions légitimes ou illégitimes ? Cette question ne peut encore être souleve'e. Nous constatons seulement que le spiritualisme, qui s'établit au sein de la notion de cause, comme en une position inexpugnable, est forcé d'en sortir, pour chercher ailleurs des attributs positifs et concrets sans lesquels la cause absolue est une pure abstraction.

Nous (levons donc considérer l'idée d'une cause absolue des choses, en dehors des éléments étrangers que les divers systèmes y introduisent synihétiquement pour la déterminer, — La causalité nous est donnée dans l'expérience, et nous y apparaît, ce qui en fait une loi objective de la connaissance, comme une des conditions universelles et nécessaires de toute expérience possible : tout phénomène est déterminé par un ensemble de conditions antécédentes. Le passage de cette causah'té relative à la notion d'une causalité absolue est-il illégitime? — Il semble d'abord qu'il peut s'accomplir en élevant à l'absolu la série des causes phénoménales. Mais ce serait retomber dans une hypothèse naguère examinée et écartée : la totalité des phénomènes n'est pas l'absolu. Il faut donc, après être remonté jusqu'à un certain point dans la série des conséquents et des antécédents, liés dans le temps, la terminer tout à coup et en déclarer absolue l'origine. Alors la question se pose ainsi : cette cause première, raison d'elle-même et raison des phénomènes, peut-elle être conçue sans contradiction avec la loi de causalité que nous appliquons à connaître scientifiquement les phénomènes?

Il est aisé de voir que si nous nous abandonnons au courant de cette loi de causalité, nous serons portés, d'antécédent en antécédent, à Tinfîni. Un événement se produit ou un être apparaît, sans avoir en euxmêmes leur raison d'exister; pour les comprendre et les penser, je les rattache à un événement ou à un être antérieurs; mais, comme cet événement et cet être, causes des premiers, ne sont pas d'une autre nature

que ceux qu'ils expliquent; ils ne contiennent pas davantage en eux-mêmes la raison de leur existence; force m'est donc de les rattacher, eux aussi, à des événements et à des êtres antérieurs qui les ont déterminés, et, comme le temps et l'espace, dans lesquels se forment les séries simultanées des conséquents et des antécédents, sont illimités, il n'y a pas d'origine première à la causalité phénoménale. Cette pensée, apparue d'abord avec netteté à Démocrite, n'a rien d'accablant pour l'esprit humain. Les lois objectives de la connaissance — et la loi de causalité en est une — expriment les conditions et les exigences organiques de la pensée elle-même. Partout où il va, l'esprit porte avec lui les nécessités inhérentes à sa nature. Il doit donc dérouler à l'infini la série des causes et des eflets, à mesure qu'il va dans le temps, en deçà ou au delà de l'instant présent. La loi objective de la causalité n'implique en aucune manière la nécessité d'un premier commencement.

Toutefois celte régression sans limite est loin de satisfaire pleinement l'esprit. Si l'on voit dans les choses extérieures des réalités substantielles qui se peindraient en notre esprit, comme en un miroir, déclarer illimitée la série des causes et des effets, c'est douer d'une existence actuelle un nombre infini de termes, ce qui répugne à la pensée. Aussi, pour éviter la contradiction, coupe-t-on la chaîne à un instant donné, et la suspendon tout entière à un premier anneau qui, lui-même, ne tient à rien. — Mais ce qui semble l'exigence suprême de la raison n'en est peut-être que le suprême désespoir.

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350 LA SCIENCE POSltEYE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

Pour en juger, il nous faut revenir à la causalité relative, car dans Tordre de la science, le seul auquel nous ayons maintenant affaire, nous ne trouvons pas d'autre type de causalité. Que sera donc celte cause absolue, origine première des phénomènes ? Par définition, elle sera cause d'elle-même, en contraste absolu, par conséquent, avec les causes relatives. Si, pour la concevoir, nous ne faisons appel à aucun élément étranger à la causalité elle-même, nous sommes forcés de la supposer constituée par des déterminations successives, liées entre elles, comme le sont les phénomènes, dans le monde extérieur ; car dire qu'elle est étrangère au temps, c'est s'exposer à être mis en demeure de dire ce qu'est ce temps qui coulait à vide avant l'apparition des phénomènes. On transporte donc nécessairement au sein de la causalité absolue le mode relatif de la causalité. Alors les mêmes questions reparaissent. La série des déterminations internes de la cause absolue est-elle infinie ou finie? La première hypothèse enveloppe la contradiction d'un infini réel, déjà tant de fois relevée; la seconde ne fait que reculer la question. Il faut en effet, dans ce cas, une cause première à la série des déterminations internes de la cause absolue, et cette cause ne peut être elle-même qu'absolue. On est ainsi conduit à former une chaîne sans fin de causes absolues, se déterminant les unes les autres. Où est alors le premier commencement que l'on se flattait d'atteindre?

Ainsi, au regard de la loi de la causalité objective, ridée d'un commencement absolu des choses est contradictoire. Si Ton passe outre, on entrahie avec soi, pour

l'introduire dans l'absolu, ce relatif au-dessus duquel on prétendait s'élever. La notion de cause ne nous fournit donc pas plus que celle de substance le contenu positif de l'existence en soi et par soi.

L'objet de la métaphysique est donc inaccessible à la science. Les lois objectives de la connaissance universelle, nécessaires, antérieures et supérieures à l'expérience, ne sont pas autant d'avenues dirigées des choses relatives vers l'absolu ; aux limites du relatif, elles sont fermées par un obstacle insurmontable, la contradiction. C'est qu'elles sont uniquement les rapports les plus généraux et les plus constants suivant lesquels nous unissons nos sensations. Isolées des phénomènes, elles expriment seulement des possibilités abstraites. Il suit de là que si nous essayons, par leur canal, de pénétrer dans l'absolu, ou nous nous perdons dans le vide, ou, retenant quelque chose du relatif, nous emportons avec nous un germe de contradiction qui, se développant au sein de l'absolu oiinous l'avons placé, l'altère et le détruit. Tous les absolus positifs construits par les métaphysiciens avec des matériaux empruntés aux principes premiers de la science, temps, espace, nombre, substance et ' cause, sont relatifs par quelque côté, et la chose paraîtra naturelle si l'on songe que temps, espace, nombre, substance et cause n'ont de contenu positif que celui qu'ils empruntent aux sensations.

Au terme de la critique, l'absolu nous apparaît donc ) comme une limite infranchissable de la pensée. Toutes • les catégories convergent vers lui, mais aucune ne

Patteint. Nous savons, à n'en pas douter, qu'il existe en soi et par soi, mais noire science est impuissante à déterminer les conditions intimes de son existence. Nous pouvons dire qu'elles sont en lui-même, et qu'il les tient de lui-même ; mais là se borne notre savoir. Quand nous essayons de soulever le voile qui nous le cache, ce que nous apercevons c'est encore une image i du relatif. Nous devons donc le déclarer incompréhen- I sible,ausensscientifiquedu mot. Si parfois nous croyons le comprendre, c'est que nous l'avons détrôné en lui imposant des conditions incompatibles avec Texistence en soi et par soi,

La science ne renferme donc, ni en sa matière, ni en sa forme, rien qui permette de définir positivement ! l'absolu. Aussi la métaphysique n'est-eile pas une ; science.

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