CHAPITRE PREMIER
LE SUJET CONSCIENT
L'arrêt qu'après une longue et méthodique instruc- I ion nous venons de porter contre la métaphysique semble sans appel. L'absolu existe, mais nous ne pouvons pas^ en déterminer scientifiquement la. notion ; tout dans notre enlendement témoigne de son existence, maisi aussi de notre impuissance à le connaitre ; le relatif ne j se conçoit que par contraste avec une existence en soi et par soi ; mais aucune des avenues que l'esprit s'ouvre et parcourt dans le champ des phénomènes ne le conduit au delà; s'il essaye de passer outre, il rencontre un obstacle infranchissable, la contradiction. Nous serablons donc réduits à nous taire sur ce qui de tout temps a tenu le plus au cœur de Thumanité.
Peut-être ce silence serait-il la suprême vertu de Tentendement, si l'homme était un enlendement pur. Et môme alors ne serait-il pas une violence à des instincts vivaces de l'esprit? Qui s'est jamais résigné à rester sans mot dire sur la raison suprême des choses? Ceux qui ont cru, de bonne toi, y avoir réussi n'ont-ils pas, à leur insu, une pensée de derrière la tête, erreur ou préjugé peut-être, mais qui n'en est pas moins l'assise
d'une science qu'ils pensent se soutenir elle-même? Les uns veulent que tout vrai savoir soit le produit de la seule expérience. Mais, à nous en tenir aux sensations, les phénomènes sont des apparences njobiles et fugitives. Qui peut alors garantir à Tesprit qu'on ordre constant et général les unit les uns aux autres, et que la vie n'est pas un rêve désordonné? Les autres, et nous avons vu qu'ils avaient raison, soutiennent que la connaissance des faits est soumise à certaines règles, issues de l'esprit lui-même, et dont l'origine nous est la caution d'un ordre durable de nos pensées. Mais, alors, qui peut nous garantir que l'ordre des choses est identique à celui de nos pensées, et que la vie n'est pas un rêve bien réglé? Dans les deux cas, la science flotte dans le vide. Aussi le besoin de l'asseoir et de la fixer rend-il l'esprit infidèle aux conclusions qui lui paraissent le mieux assurées, et le pousse-t-il fatalement, sans souci de la contradiction, à douer d'une réalité absolue, ou les phénomènes eux-mêmes, ou les conditions mentales sous lesquelles nous les pensons. Il n'est pas de positiviste qui ne soit au moins incliné vers le matérialisme, et ceux des disciples de Kant qui se sont inspirés de la Raison pure ont tous été des idéalistes.
Si déjà Tentendement ne sait pas se tenir dans les limites que lui assigne l'analyse rigoureuse de la science et de l'esprit, l'âme tout entière n'a-t-elle pas plus de raisons encore d'en sortir ? Trouverait-elle à réaliser ses besoins, ses aspirations et ses devoirs au sein de cette science, aux mains de laquelle les êtres se résolvent en phénomènes, les phénomènes en lois, et les lois en
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logique? La science s'éloigne de plus en plus des choses réelles et sensibles, à mesure qu'elle y pénètre plus avant; ce qu'elle cherche en effet, ce sont les conditions des phénonèmes, et les rapports abstraits et généraux qui les unissent; aussi, à mesure que ces conditions deviennent moins particulières, que ces rapports s'élargissent, les choses sensibles reculent-elles de plus en plus, jusqu'à disparaître entièrement le jour où serait saisie la formule universelle du monde phénoménal. Mais que valent, pour une âme qui désire, aime, veut et se sent obligée, cette abstraction du monde et l'impassible contemplation de l'entendement pur? S'asservira-t-elle aux décisions de la science, et, pour cela, sacrifiera-t-elle quelques-uns de ses plus puissants instincts? Ce désespoir môme, s'il était possible, serait une preuve qu'en elle tout n'est pas satisfait par la science. Et, dès lors, serait-il justifié? Les exigences du savoir démontré auraient-elles plus d'empire que celles de la vie pratique? Et si elles ne peuvent être également satisfaites, ne faut- il pas, pour sacrifier les unes aux autres, les faire toutes comparaître, les comparer et les juger? Et comment les juger puisqu'en elles sont nos seuls éléments de décision? En fait l'âme se tire elle-même de peine; sans cesser de croire à la science, elle écrit toujours quelque chose sur la page blanche de l'absolu, mais avec d'autres caractères que ceux de la science objective.
Après avoir analysé les caractères et les procédés de la science positive, recherchant quels éléments intellectuels y étaient impliqués, nous avons appelé lois objec-
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tives de la connaissance les conditions générales de toute repiésention et de toute pensée des phénomènes. Pour les déterminer, nous avons fait face au monde, et, dans cette situation, les seuls objets de notre connaissance nous ont paru des groupes de phénomènes assemblés suivant les lois de l'espace, du temps, du nombre, de la causalité et de la substance. Alors ce que nous sommes habitués, dans la vie pratique, à considérer comme des personnes, comme des individus, comme des centres d'action, les autres hommes, les animaux, les plantes, les minéraux, notre globe terrestre, toute planèle, tout soleil, s'évanouissait pour ne laisser derrière soi que des rapports ordonnés en un système abstrait. Mais la connaissance des objets implique l'existence d'une autre réalité, le sujet. Voilà une source à laquelle nous n'avons pas encore puisé» car si les lois à priori de la science en émanent, nous ne les connaissons qu'en les répandant sur lesobjets. Peut être y rencontrerons-nous quelque élément nouveau de connaissance, sans analogue dans le monde des objets, qui nous éclairera sur la nature de l'absolu, invisible à la science. L'existence du sujet est incontestable. Ce qui nous apparaît est comme un cercle : à la circonférence sont les objets; au centre, le sujet. Nous ne coulons pas avec nos sensations; sans nous en isoler, nous nous en distinguons; nous sommes ouverts au monde entier, en ce sens que notre connaissance peut s'étendre à des phénomènes toujours plus nombreux et plus lointains; mais en recevant le monde, nous ne nous perdons pas en lui. Rien n'est plus certain que l'opposition du moi et du non-moi; rien n'est plus clair que le sentiment de cette
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position centrale du sujet. Le sens commun en témoigne, quand, pour exprimer le plus haut degré de la certitude, il dit : « Je suis sûr de cela comme de mon existence. »
La conscience, tel est donc le premier fait que nous j constatons, en rentrant en nous-mêmes. Mais sommesnous en présence d'un fait original et irréductible, ou d'une transformation de ce que nous avons déjà rencontré dans les objets? Cette question doit être résolue; car si la conscience du sujet était un dérivé de l'objet, ce serait chimère que de vouloir y chercher rien qui ne soit déjà dans l'objet, et la voie, en apparence nouvelle où nous entrons, reviendrait, par un cercle fatal, à celles que nous avons déjà parcourues.
Ce ne sont pas les thèses matérialistes que nous avons en vue et qui nous préoccupent ici. Malgré l'appareil scientifique dont il se plaît, surtout de nos jours, à s'entourer, le matérialisme n'a pas cessé d'être un système de métaphysique, c'est-à-dire une de ces solutions à priori sur l'origine première, et l'essence des phénomènes conscients et inconscients, que la critique a déclarés illégitimes. Au delà des apparences sensibles, il prétend saisir la réalité substantielle dont toutes choses dériveraient par un double courant de composition et de décomposition. Cette prétention suffit pour le mettre ici hors du cause. Mais la science positive, celle qui écarte comme insolubles les problèmes métaphysiques d'origine et d'essence, n'est-elle pas amenée, par les enseignements de l'expérience et de la raison à penser que la conscience ne contient rien que ne puissent expliquer les lois de l'objet?
Les événements conscients sont liés à des phénomènes nerveux et, par cet intermédiaire, à des événements physiques; n'est-ce pas un indice qu'ils en sont des transformations? La théorie de l'unité des phénomènes physiques nous préparerait et nous inclinerait, ce semble, à le croire. Le vulgaire, jugeant aux appa* rences, tient pour essentiellement distinctes les affections diverses de la matière; ce sont pourtant choses composées des mômes éléments, et, mieux encore, aspects divers d'un phénomène unique. Mais si, redressant et interprétant les apparences, nous sommes conduits à unir par une corrélation et une équivalence mathématiques, les phénomènes les plus dissemblables, pourquoi s'arrêter au fait de conscience, et n'y pas voir une de ces métamorphoses qui sont la variété et la vie du monde? Pourquoi, si la conscience est liée d'une manière constante à des événements extérieurs, échapperait-elle à la loi d'équivalence et de transformation mutuelle, qui semble partout la conséquence immédiate d'une telle liaison? Pourquoi une relation mathématique n'en lierait-elle pas l'apparition à l'anéantissement apparent d'une quantité déterminée demouvement, comme sont unis, hors de nous, mouvements sensibles, phénomènes de chaleur, de lumière et d'électricité? Pourquoi la conscience ne serait-elle pas un mode de cette énergie qui circule en quantité constante dans l'univers, et en produit, par des combinaisons variées, tous les phénomènes? Pour ne pas le croire, il faudrait résister aux analogies les plus pressantes.
Pourtant on n'y céderait pas sans s'égarer, L*unite
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des phénomènes physiques n'a de sens, en effet, que si la conscience conserve son originalité et ne va pas se j perdre, comme le mouvement dans la chaleur, ou la chaleur dans le mouvement, dans l'ensemble des phénomènes extérieurs. Aux jours où une science à peine informée faisait de la pesanteur, de la chaleur, de l'électricité, des affinités chimiques autant de forces substantielles et créatrices, logées dans l'étendue, où par un jeu insaisissable elles étaient censées produire des effets sensibles, on pouvait aussi se figurer que la conscience venait d'une force semblable, attachée à la matière; telle fut toujours la pensée du matérialisme. Mais, depuis qu'une information, plus complète et plus exacte a banni de la nature toute puissance occulte et ramené de proche en proche tous les phénomènes extérieurs au mouvement, ou ne saurait, sans se prendre à de superficielles analogies, soutenir que les événements conscients dérivent, par transformation, des phénomènes mécaniques auxquels ils sont unis.
Voici de quel fait il faut partir : nous avons conscience de sensations spécifiquement distinctes, et, ce fait constaté, voici quel problème il faut résoudre : quelle est la raison de ces différences qualitatives? — Cette raison, on a cru d'abord la trouver hors de la conscience, hors même de l'organisme, dans ce milieu physique qui nous assaille de tant d'impressions diverses. Aux phénomènes de mouvement correspondent, disait-on, les forces mécaniques; aux sensations des couleurs, les forces lumineuses; aux sensations de chaleur, la force calorifique; et ces forces, irréductibles Tune à
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l'autre, paraissaient expliquer suffisamment la diversité de nos sensations. Mais, après s'être convaincu, à n'en pas clouter, que la matière brute ne recèle pas de ces énergies spéciGques, on en a déplacé le siège. Muller pensa l'avoir trouvé dans les organes des sens et dans les nerfs spéciaux qui les desservent. Chaleur, sons, couleurs seraient alors des systèmes variés de mouvements, revêtus par nos sens de formes distinctes sous lesquelles disparaîtrait leur commune composition. N'était-ce pas là encore réaliser des entités, prendre des métaphores pour des raisons, et donner un asile, dans l'organisme, aux puissances occultes bannies de la nature? Rien, en elTet, dans l'action des organes et des nerfs qui ressemble à la qualité de la sensation ; autant que nous le savons encore, tout y serait, comme dans le monde extérieur, mouvement et quantité; et si les mouvements physiques ne rendent pas compte de la qualité propre d'une sensation, par quel privilège inexplicable en serait-il autrement du mouvement des molécules organiques et nerveuses? Aussi le siège des énergies spécifiques des sensations se déplace-t-il de nouveau; des organes, il est transporté aux centres encéphaliques, rendez-vous commun de tous les conducteurs nerveux. Par de rigoureuses expériences, les physiologistes ont déhmilé, dans l'encéphale, le théâtre de chaque espèce de sensations; ainsi les sensations du goût et de l'ouïe siégeraient dans la protubérance annulaire; celles de la vue, dans les tubercules quadrijumeaux. Ne semble-t-il pas, par suite, que là aussi doivent résider les raisons des caractères par lesquels elles se distinguent entre
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elles? Mais à quoi peut se réduire, en dernière analyse, l'action des centres nerveux, si c<î n'est au mouvement? Elle est encore à peu près Inconnue ; mais l'analogie nous induit à penser qu'elle ne doit pas essentiellement différer des autres modes de l'activité organique; les molécules et les atomes de l'encéphale vibreraient donc comme vibrent les molécules et les atomes physiques. Ainsi, en poursuivant de l'extérieur aux organes, des organes aux nerfs, des nerfs aux centres nerveux, une explication toujours fuyant, toujours nous retombons sur des antécédents semblables. Alors pourquoi le mécanisme des organes, ou celui des nerfs, ou celui des centres nerveux, aurait-il une vertu que n'a pas le mécanisme physique? Hors de nous et en nous, aux couches superficielles et anx couches profondes de l'organisme, le mouvement est toujours le mouvement, et des molécules physiques aux molécules cérébrales il ue change pas de nature. Par conséquent, s'il est une cjmlition de la sensation consciente, il n^en est pas la raison tout entière, et, en fin de compte, il faut bien placer, dans le sujet conscient lui-même, ces énergies spécifiques, tour à tour attribués à la nature extérieure, anx organes des sens, aux nerfs et aux centres nerveux. Sans cela, comprendrait-on cette perpétuelle illusion où nous sommes touchant les qualités sensibles? Comprendrait-on surtout que nous puissions la rectifier?
Allons plus loin. Les façons de parler courantes de la physique générale sont inexactes. Il est faux de dire, par exemple, que du mouvement devient de la chaleur, et de la chaleur du mouvement. Pour parler en toute
rigueur, il faudrait dire que du mouvement de translation devient du mouvement vibratoire, invisible à nos sens, réel cependant, et que du mouvement vibratoire devient du mouvement de translation ; la théorie de l'unité des phénomènes physiques implique qu'ils sont tous les répétitions infiniment variées d'un phénomène miique. La raison ne se refuse pas alors à comprendre cette transmutation apparente des choses naturelles les unes dans les autres. Le monde est alors, pour elle, comme une équation, qui prendrait diverses formes sans changer de valeur; les phénomènes lui semblent les variations d'un même thème mathématique; de l'un à l'autre elle ne trouve pas d'abîme infranchissable; car, pour elle, le second est au fond le premier. Mais un semblable passage fait-il communiquer les phénomènes objectifs et les faits de conscience? Considérons une sensation. « La condition nécessaire et suffisante » de cette sensation est un mouvement intestin d'un » centre nerveux; que ce mouvement soit inconnu, peu >» importe; tel ou tel, il est toujours un déplacement de »> molécules plus ou moins compliqué et propagé ; rien » de plus. — Or, quel rapport peut-on imaginer entre » ce déplacement et une sensation? Des cellules consti- » tuées par une membrane et par un ou plusieurs » noyaux sont semées dans une matière granuleuse, • sorte de pulpe mollasse ou de gelée grisâtre composée » de noyaux et d'innombrables fibrilles; ces cellules se » ramifient en minces prolongements qui probablement » s'unissent avec les fibres nerveuses, et Ton suppose » que par ce moyen elles communiquent entre elles et
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» avec les parties blanches conductrices. Remplissez- » vous les yeux et la mémoire des préparations anato- » miques et des planches micrographiques qui nous » montrent cet appareil; supposez la puissance du mi- )) croscope indéfiniment augmentée, et le grossisse- » ment poussé jusqu'à un million ou un milliard de » diamètres. Supposez la physiologie adulte et la théorie » des mouvements cellulaires aussi avancée que la phy- » sique des ondulations éthérées; supposez que l'on » sache le mécanisme du mouvement qui, pendant une » sensation, se produit dans la substance grise, son cir- » cuit de cellule à cellule, ses différences selon qu'il » éveille une sensation de son ou une sensation » d'odeur, le lien qui le joint aux mouvements calori- » fiques ou électriques ; bien plus encore, la formule » mécanique qui représente la masse, la vitesse et la » position de tous les éléments des fibres et des cellules » à un moment quelconque de leur mouvement. Nous » n'aurons encore que du mouvement, et un mouve- » ment quel qu'il soit, rotatoire, ondulatoire, ou tout » autre, ne ressemble en rien à la sensation de l'amer, d du jaune, du froid ou de la douleur. Nous ne pouvons » convertir aucune des deux conceptions en l'autre, et » partant les deux événements semblent être de qualité » absolument différente, en sorte que l'analyse, au lieu » de combler l'intervalle qui les sépare, semble l'élargir » à l'infini (1). »
Les savants, et en particulier ceux qui ont poursuivi
(1) H. Tainc, De VinielligencCt t. I, p. 3ôl
Èm LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE
le plus loin l'unité de composition des phénomènes physiques, ne tiennent pas un autre langage. « Le passage » de Taclion physique du cerveau, dit Tyndall, aux faits » de conscience correspondants est inexplicable. Nous » reconnaissons qu'une pensée définie et une action mo- » léculaire définie du cerveau se produisent simullané- » ment; nous ne possédons pas l'organe intellectuel, ni » même apparemment un rudiment de l'organe qu'il » nous faudrait pour passer de la première à la seconde » par le raisonnement. Ces phénomènes se manifestent » ensemble, mais nous ne savons pas pourquoi. Quand » même notre esprit et nos sens acquerraient assez de » développement, de lumière et de force pour nous per- » mettre de sentir et de voir les molécules mêmes du cer- » veau ; quand même nous serions capables d'en suivre » tous les mouvements, lescombinaisonset les décharges » électriques, s'il y en a; quand même nous aurions la » connaissace intime des états correspondants de la » pensée et du sentiment, nous serions aussi loin que » jamais de la solution de ce problème : comment des » actions physiques sont-elles liées à des faits de con- » science? L'abîme qui sépare ces deux classes de phé- » nomènes sera toujours infranchissable pour l'intelli- » gence(l). »
Du Bois-Raymond, si souvent mal à propos invoqué par les docteurs de la métaphysique matérialiste, a dit : « Quel rapport puis-je concevoir, d'une part, entre les » mouvements définis d'atomes définis dans mon cer-
(1) Revue scientifique, 6 novembre 1875.
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» veau, et de l'autre entre des faits primordiaux, indé- #) finissables et incontestables, tels que la douleur ou le 0 plaisir que je ressens, une saveur agréable, le parfum ù d'une rose, le son d'un orgue, ou la couleur rouge » que je perçois?... Il est absolument inconcevable que 0 des atomes de carbone, d'hydrogène, d'azote et » d'oxygène ne soient pas indifiTérents à leurs positions » et à leurs mouvements passés, présents et à venir. Il 0 est tout à fait inconcevable que la conscience résulte »> de leur action simultanée (1). »
En un mot, la fusion et l'unité des phénomènes physiques n'ont rien de déconcertant pour la pensée, car, par le calcul, elle peut en convertir les formules les unes dans les autres; mais du phénomène mécanique au fait de conscience, il n'y a pas de conversion intelligible; aussi ne peut-on voir dans l'un une transformation de l'autre.
Si donc nous faisons abstraction de tout souci relatif à l'essence des choses, pour voir seulement, avec la science, les faits et leurs liaisons, nous constaterons entre l'objet et le sujet une correspondance constante, j mais aussi une distinction ineffaçable. L'apparition du fait de conscience est liée sans doute à la présence de certaines conditions physiques et organiques, mais elle n'en sort pas, comme le travail mécanique sort de la chaleur, ou la chaleur du travail mécanique. Ici, la corrélation n'entraîne pas l'équivalence et les substitutions mutuelles des termes en rapport. On ne saurait le
(1) Discours d^Inspi-uckyWi.
nier sans méconnaître les conditions mêmes de la science. Dans le vocabulaire scientifique, matière ne veut pas dire une substance inconnue, une source mystérieuse d'où viendraient les phénomènes par des canaux invisibles; que vaudrait pour l'explication des choses cette aveugle notion? C'est simplement le nom des phénomènes extérieurs. Et que pouvons-nous dire de ces phénomènes, où ne soit quelque chose du sujet? Les délinirons-nous par leurs qualités sensibles? Elles sont données en fonction du sujet. Par les rapports qui en forment de fixes assemblages? Ils sont, eux aussi, donnés en fonction du moi conscient. Le sujet se distingue des phénomènes objectifs, et cependant on doit dire de ces phénomènes, au moins par métaphore, que les phénomènes extérieurs sont, en un sens, le sujel répandu hors de lui. Comment, après cela, s*aviserait-on d'absorber le sujet dans l'objet?