‹ La science positive et la métaphysique [microform]Chapitre 33 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L ACTIVITÉ DV SUJET

Poussons plus avant l'étude du sujet. — Il est distinct de l'objet; mais n'en serait-il pas uniquement ladou. blure consciente? La réponse à cette question est latente au précédent chapitre. Dans le sujet, avonsnous dit, résident les énergies spécifiques qui impriment i a chaque espèce de sensation sa marque dislinctive. C'est dire implicitement que le sujet n'est pas une simple série de phénomènes conscients, s^ordonnant smvant le temps, mais que chacun des faits qu'il s'attribue implique une action de sa part. — Cette vérité a été contestée; il importe de peser les raisons qu'on a eues de la nier, car l'activité du sujet conscient serait un élément positif de connaissance dont nous n'avons pas rencontré l'analogue parmi les objets.

Les activités intérieures, a-t-on dit, sont les derniers survivants de la légion aujourd'hui vaincue et dispersée des entités scolasliques; leur prestige a étéplus durable, parce qu'il semblait à l'homme qu'en les abandonnant il s'abandonnait lui-même. Pourtant elles font obstacle à la connaissance scientifique du sujet, à la constatation

UARD. — La science positive. o«

des lois qui régissent les phénomènes. S'altardera-t- on à chercher des rapports là où Ton croit saisir intuitivement des causes véritables? Et cependant, à y regarder de près, que cachent ces mots de facultés et de puissances intimes? Ou ils n'ont aucun sens, ou ils désignent simplement, comme dans la science du monde extérieur les mots causalité et substance, des rapports invariables de succession ou de simultanéité. J'ai, par exemple, la faculté de sentir. Cela signifie que si un événement extérieur fait impression sur mes sens, si les conducteurs nerveux qui relient l'organe ému aux centres nerveux ne sont pas rompus, si ces centres ne sont pas en mauvais état, l'excitation physique sera infailliblement suivie d'une réaction consciente, agréable ou pénible. Il n'y a là simplement qu'une succession invariable de deux phénomènes, un antécédent, l'ensemble des conditions physiques et organiques, et un conséquent, la sensation. — De même, j'ai la faculté de marcher. Cela veut dire que la résolution de porter mes pieds en avant une fois prise, ou l'image de la marche une fois apparue d'instinct ou d'habitude à mon esprit, si mon cerveau est sain, si les nerfs moteurs qui émergent de l'encéphale ne sont pas paralysés, si njes muscles fonctionnent d'une façon normale, si mes pieds ne rencontrent pas d'obstacle infranchissable, le phénomène conscient, résolution ou image instinctive de la marche sera suivi du mouvement de mes jambes. Là encore, il y a simplement succession de deux phénomènes, par une série d'intermédiaires inconscients : actions du cerveau, du cervelet, de la moelle, des nerfs

L'ACTIVITÉ DU SUJET

moteurs et des fibres musculaires. Au fond de toute prétendue faculté, l'analyse découvrirait des successions de même sorte.

Si telles sont, au fond, les puissances intimesdu sujet qu'est le sujet lui-même, sinon la somme des événements conscients? Il se constituerait donc peu à peu, à mesure que s ajouteraient les unes aux autres les sensations et les images qu'elles laissent en disparaissant; à un instant donné, il .serait la sensation présente, plus'le double cortège de souvenirs et d'anticipations qui se déroule, en sens opposés, derrière elle et devant elle. — L'analyse des formes du langage, par lesquelles nous exprimons nos états de conscience, confirme cette manière de voir. Nous disons, par exemple : je jouis, je souffre, je me souviens, je prévois, je veux. C'est toujours le même sujet, avec des attributs difiérents. Qu'on réunisse toutes ces propositions en une formule unique, le sujet seray^, et l'attribut, l'expression complexe de nos divers étaU de conscience, passés et présents, et comme l'attribut d'une proposition est un fragment du sujet, ou le sujet tout entier débité par l'analyse, si nous pouvions faire tenir en une même proposition tous les phénomènes que nous nous sommes attribués et que nous nous attribuons, nous aurions la formule complète de notre vie mentale, l'expression adéquate de notre moi tout entier, le total de tous les éléments constitutifs du sujet. -L'expérience, du reste, est ici d'accord avec les résultats de l'analyse. Parfois le cours de la conscience est brusquement arrêté et interrompu, et alors surgit, sans liens avec le passé, un moi nouveau, qui,

87i LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

d'abord indécis, s'accuse de plus en plus nettement, à mesure que se développe la nouvelle série de sensations, apparue à la suite de la série précédemment anéantie (1). Parfois encore, la personne morale se scinde, et deux personnages semblent cohabiter, sans se confondre, dans le même moi. N'est-ce pas une preuve nouvelle «que le » moi, la personne morale, est un produit dont les sensa- » tiens sont les premiers fondements (2) ? »

En ces termes, la thèse du phénoménisme mental est aisée à réfuter. Comment se fait, pourrait-on demander, Taddition des phénomènes intérieurs? Est-elle uniquement l'œuvre du cours extérieur de la nature? Dans ce cas, comment expliquer que la conscience ne tombe pas avec chaque sensation qui finit, pour renaître avec la sensation suivante? El alors que devient la continuité de la vie consciente? Comment les sensations les plus hétérogènes, celles mêmes qui se repoussent mutuellement, s'agrégent-elles en une conscience unique? Comment le souvenir est-il possible, et comment la prévision ?

Mais on a donné de cette théorie une expression plus

parfaite, qui rend superflues plusieurs de ces questions, et échappe ainsi à la plupart de ces difficultés.

« Nous ne concevons pas l'esprit tout seul, dit Stuar » Mill, en tant que distinct de ses manifestations de con- » science. Nous ne le connaissons pas,, et nous ne pou- » vons pas nous le figurer, si ce n'est comme représenté

' (1) V. Krishaber, De la névropathie cérébro-cardiaque. — kiAm, Amnésie

périodique.

' (i) ÏL. lamey Revue philosophique, mars iSlQ.

L'ACTIVITÉ DU SUJET. 373

» par la succession des divers sentiments que les méta- » physiciens appellent du nom d'états ou de modifica- » tiens de l'esprit. Néanmoins, il est vrai que notre » notion de l'esprit, aussi bien que celle de la matière, » est la notion de quelque chose dont la permanence » contraste avec le flux perpétuel des sensations et des » autres sentiments ou états de conscience que nous y » rattachons, de quelque chose que nous nous figurons » restant le même, tandis que les impressions par les- » quelles il révèle son existence changent. Cet attribut » de permanence, en supposant qu'il n'y ait rien autre » chose à considérer, pourrait s'expliquer pour l'esprit » comme pour la matière. La croyance que mon esprit » existe, alors même qu'il ne sent pas, qu'il ne pense » pas, qu'il n'a pas de conscience de sa propre existence, » se réduit à la croyance d'une possibililé permanente » de ces états. Si je me conçois comme plongé dans un » sommeil sansrêve, ou dans le sommeil de la mort, et si » jecroisque mon moi, ou, en d'autres termes, mon esprit )) existe ou existera sous ces états, bien que ce ne soit » pas d'une manière consciente, l'examen le plus scru- » puleux de ma croyance n'y découvrira qu'une » chose, c'est que je crois effectivement que ma capacité » de sentir n'est pas détruite dans cet intervalle, et » qu'elle n'est suspendue que parce ({xx' elle ne rencontre » pas la combinaison de conditions qui pourra la mettre » en action; que dès qu'elle la rencontrera, elle revivra, » et par conséquent qu'elle demeure une possibilité 0 permanente. Ainsi, je ne vois rien qui nous empêche » de considérer l'esprit comme n'étant que la série de

• Nr

» nos sensations, telles qu'elles se présentent effective- » ment, en y ajoutant des possibilités infinies de sentir, » qui demandent, pour leur réalisation actuelle, des » conditions qui peuvent avoir ou n'avoir pas lieu, mais » qui, en tant que possibilités, existent toujours, et dont » beaucoup pourront se réaliser à volonté. »

On reconnaît d'ailleurs qu'il y a entre nos diverses sensations « un lien réel comme les sensations elles- » mêmes, et qui n'est pas un pur produit des lois de la » pensée. » Mais on déclare que la nature de ce lien nous est inconnue, et que nous en affirmons l'existence par induction. «Nous sommes forcés de recon- » naître que chaque partie de la série est attachée aux » autres parties par un lien qui leur est commun à toutes, » qui n'est pas la chaîne des sentiments eux-mêmes ; et » comme ce qui est le même dans le premier et dans le » second, dans le second et dans le troisième, dans le » troisième et le quatrième, et ainsi de suite, doit être » le môme dans le premier et dans le cinquantième, » cet élément commun est un élément permanent (1). »

Ainsi, d'après Stuart Mill, les facteurs du sujet seraient, avec les sensations actuelles, les souvenirs, la croyance à la possibilité indéfiniede nouvelles sensations, et un lien permanent et unique qui ferait de ces états actuels, passés et virtuels, une chaîne continue. Mais de la nature de ce lien nous ne pouvons rien connaître, en sorte que la connaissance positive du sujet serait bornée à la connaissance des états successifs de con-

(1) stuart Mill, La philosophie (J^Hamilton, chap. xii.

L'ACTIVirÉ DO SUJET. 375

science. — La question est ainsi nettement posée : il s'agit de savoir si nous avons ou non quelque connaissance intuitive de l'élément commun et permanent de tous nos états de conscience, c'est-à-dire du lien par lequel la conscience est censée passer de l'un à l'autre, sans solution de continuité.

La conscience du sujet ne saurait aller, nous l'accordons, sans l'intuition de quelque état de conscience défini. Nous ne nous sentons pas à vide. Quand, par la réflexion, nous nous isolons du monde extérieur, nous retenons en nous les images laissées par les sensations; et quand nous appliquons notre esprit aux notions générales, aux rapports abstraits, nous faisons usage de signes; l'acte même par lequel nous saisissons notre sujet, en dehors de tout état de conscience défini, serait, s'il était possible, un état de conscience déterminé. L'intuition (lu sujet n'est pas celle d'une sorte de substance inerte, qui porterait les phénomènes intérieurs, comme fait un noyau de cristallisation, les solides qui s'y déposent, et qu'il serait loisible d'en isoler à volonté par la réflexion. Mais s'ensuit-il que nous saisissions seulement en nous une série de sensations, saus rien, en chacune d'elles, de plus intime? Les expressions mêmes dont nous faisons usage pour exprimer cette hypothèse sont un témoin de sa fausseté. Nous appelons internes les états de conscience passés, présents et possibles; nous nous les attribuons; nous disons qu'ibse passent en nous. Qu'est-ce à dire, si le moi auquel nous les rapportons en est uniquement la succession? Qu'y a-t-il alors d'interne

376 Ik SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

en chacun d'eux? Je vois une prairie verte; ce qu'il y a d'interne dans cet état de conscience, ce n'est ni la prairie ni la couleur verte. N'est-ce pas uniquement le rapport de ces choses au moi, c'est-à-dire Tacte par lequel je m'en attribue la représentation? Logiquement, et le langage en témoigne, le sujet préexiste à ses modifications, et il ne peut être uniquement constitué par

elles.

On dira sans doute que le phénomène devient interne en prenant place dans une série de phénomènes de même ordre; mais ce sera simplement reculer la difficulté. Cette série en effet a commencé, et comment le premier terme en a-t-il pu être attribué au moi, si déjà rintuilion n'en contenait pas celle du sujet lui-même? Autant que nous pouvons en juger par induction, la vie mentale serait d'abord vague et confuse; le nouveauné ne localise pas ses sensations, il ne coordonne ses mouvements vers aucune fin précise; il n'a pas apparemment de personnalité ; son sujet ne s'est pas encore posé en antagonisme avec l'objet ; ses affections sont inconscientes, et si elles provoquent des cris et des mouvements, ce sont de pures réactions automatiques, semblables à celles de l'animal mutilé qu'on irrite. Si de cette inconscience surgit tout à coup la conscience, si cet être qui n'est plus simplement un objet, et qui n'est pas encore un sujet, prend le sentiment de luimôme et s'oppose à ce qui n'est pas lui, ce n'est pas que les états inconscients aient, en s' accumulant, formé un total conscient, comme des vibrations imperceptibles forment, en s'agrégeant, un son perceptible ; car de l'in-

L*ACTIVITÉ DU SUJET

conscience à la conscience nous ne voyons aucun passage. Ce qui est vrai, c'est qu'à un certain instant, variable sans doute suivant les individus, le sujet s'apparaît à lui-même en un acte de conscience spontané, mais déterminé, et que ce sentiment persistant à travers tous nos états intérieurs, en fait une chaîne continue. Quand il se manifeste, nous nous saisissons nous-mêmes pour ne plus nous abandonner désormais. Sans doute notre capital intérieur s'augmente à mesure que nous vivons; la somme de nos souvenirs s'accroît; la portée et Tamplitude de nos prévisions s'étendent; mais ces gains de chaque jour ne nous rendent pas plus intérieurs à nousmêmes ; alterneraient-ils avec des pertes, et souvent la chose arrive, nous ne perdons rien de nous-mêmes au sens rigoureux du mot; nos souvenirs peuvent disparaître, notre faculté de prévoir s'affaiblir, notre sensibilité s'émousser, nous avons toujours le sentiment de notre existence comme sujet. Un seul acte qui se répercute tout le long de notre vie, et non pas qui se reproduit à chaque état nouveau, enchaîne tous nos phénomènes en une seule et même histoire.

Pourrait-on, sans cela, comprendre la continuité de la conscience? elle ne meurt pas avec chaque sensation pour renaître à la sensation suivante; elle passe de Tune à l'autre sans s'interrompre ; autrement nous aurions autant de vies différentes que de sensations distinctes, et nous ne pourrions souder ensemble ces mille tronçons isolés. Mais si la continuité du sentiment intime ne vient pas de l'acte même par lequel le sujet se pose en

s'opposant à l'objet, d'où viendrait-elleî Ce ne pourrait être que du inonde extérieur. Dira-t-on alors que hors de nous tout est continu, et que par suite la série de nos étals de conscience qui, dans cette hypothèse, est parallèle à celle des événements externes, doit se dévelop[)er sans lacunes? Mais cette continuité du temps nous échapperait si nous n'avions le sentiment d'une existence une et identique, qui, tout en coulant dans la durée, la domine et la concentre, dans le présent, par le souvenir et par la prévision. Il existe certainement entre nos divers états de conscience des attractions et des affinités parfois invincibles; ainsi une sensation présente peut susciter, par appel ou par rappel, de longues séries de sensations possibles ou de sensations passées ; mais c'est là seulement la matière de la prévision et du souvenir; nous nous attribuons ces sensations qui ne sont plus et qui ne sont pas encore, et cela par un acte identique à celui par lequel nous nous attribuons les sensations actuelles. Si elles étaient nous-mêmes, comme elles sont distinctes l'une de l'autre, non-seulement par leurs places dans la durée, mais surtout par leurs qualités, notre conscience serait toujours limitée à celle qui l'occuperait dans l'instant présent; le temps n'existerait pas pour nous; le sujet s'évanouirait aussitôt qu il serait posé; ce serait un véritable nihilisme intellectuel.

Or en fait il n'eu est pas ainsi. L'instant présent est quelque chose d'insaisissable, une limite entre ce qui n'est déjà plus et ce qui n'est pas encore. L'état de conscience a une durée, ou il ne serait pas perceptible ; il chevauche donc du passé sur l'avenir, par-dessus le

L'ACTIVITÉ DU SUJET

présent. C'est dire qu'il implique une tendance vers ce qui n'est pas encore. Fera-t-on du sujet le spectateur inerte d'événements qui se dérouleraient devant lui? Ce serait supposer un moi distinct des phénomènes qu'il s'attribue, comme un miroir l'est des images qu'il réfléchit, et par conséquent contredire à l'hypothèse. Et dans ce cas, il faudrait dire comment, et de quel droit, il peut s'attribuer des phénomènes qui se produisent et se déterminent sans aucune participation de lui, et qui, par essence, lui sont complètement étrangers. En outre,

le moi, même réduit au rôle de spectateur inerte, sinon

indifférent, doit avoir conscience de lui-même; il lui faut donc, en s'éclairant, se poser comme distinct des phénomènes à la revue desquels ce serait son unique fonction d'assister. Mais cette conscience de soi, d'où la tirerait-il? La tiendra-t-il de son essence? Alors il est autre chose que la somme des phénomènes (|u'il s'attribue. La prend-il dans une action déterminée ? Alors cette action est au nombre de celles qu'il se rapporte, et empêche de le déclarer passif, puisque sans elle il ne se serait pas révélé à lui-même. — On est donc toujours ramené à ce dilemme: Ou le moi n'a pasd'aclion propre, et il est constitué uniquement par les états de conscience successifs. — Alors quelle est l'origine dç la conscience? — Ou le sujet se pose dans un acte déterminé ; — alors cet acte seul suffit à le constituer, et les divers états de conscience qu'il s'attribuera, dans la suite, ne feront que |e déterminer, mais ne le constitueront pas.

Il serait inutile d'ajouter que pour composer le sujet conscient, aux sensations actuelles et aux souvenirs se

joignent des possibilités indéfinies de sensations. — Nous raisonnons sur nos phénomènes intérieurs comme sur ceux du dehors; de ce qu'en certaines conditions, certaines sensations se sont produites, nous pouvons inférer qu'elles se produiront encore en des circonstances identiques. Faudrait-il voir, en cette induction, mi facteur du sujet? Loin de servir aie constituer, ne lesuppose-t-elle pas plutôt? En efiet, de ces conditions dont le concours est nécessaire pour qu'une sensation déterminée ait lieu, Tune, la supposition de la présence du sujet conscient à l'instant où seront réunies les conditions extérieures de la sensation, n'a-t-elle pas rien à voir avec le dehors? En pensant à l'avenir et aux sensations possibles, ne ramené-je pas à l'instant présent le temps qui n'est pas encore, et ne me supposé-je pas, en présence des sensations possibles, ce que je suis actuellement? Si cette condition intérieure était supprimée, je pourrais toujours supposer réunies, hors de moi, les circonstances qui dans le passé ont provoqué en moi des sensations ; l'induction n'aurait rien d'illégitime ; mais pour voir en elles des possibilités de sensations, il faut, par anticipation, me supposer contemporain de leur réunion. Nous projetons à chaque instant notre vie mentale au delà de cet instant, et nous la feignons rempUe par des événements semblables ou analogues à ceux dont nous avons été déjà témoins. Mais en anticipant ainsi sur l'avenir, nous ne faisons qu'avancer notre centre de perspective sur une ligne dont la direction nous est indiquée par ce que nous connaissons déjà d'elle ; nous restons centre, c'est-àdire sujet, et si les faits viennent donner tort à nos pré-

L'ACTIVITE DU SUJET

visions et nous présenter des phénomènes en toutdissemblables à ceux dont nous avons conjecturé la venue, nous rectifierons le contenu de nos prévisions, mais notre moi n'en sera pas modifié.

Nous n'avons pas suivi pas à pas le texte de Stuart Mill, pour ne pas être tenté de nous prévaloir contre lui de quelques expressions peu précises. Toutefois malgré cette réserve de bonne foi, toujours commandée avec un penseur de bonne foi entière, il est, dans la page citée plus haut, un mot à relever. En introduisant dans le moi, comme facteurs constituants, des possibilités de sensations, Stuart Mill en distingue impHcitement deux espèces ; les unes qui ne dépendraient pas de nous, les autres que nous pourrions à notre gré poser ou retenir. Il est à regretter que le pénétrant philosophe n'ait pas poussé plus loin l'analyse, et qu'il n'ait pas déterminé la nature de ces possibilités que nous pouvons réaliser à volonté. \\ eût été conduit sans doute à compléter sa théorie psychologique de la croyance à l'esprit^ en reconnaissant, en cet esprit, un élément actif qu'il entrevoit sans le saisir. Essayons, en partant du point où il s'arrête, de pousser plus loin l'analyse.

Le moi comprend, outre les sensations actuelles et les souvenirs des sensations passées, la croyance a des possibilités de sensations que, parfois, nous pouvons réaliser nous-mêmes. Rien n'est plus vrai. Analysons un acte volontaire. Je me représente la possibilité d'un mouvement de mon bras. Pour que cet état de conscience soit réalisé, il faut que plusieurs conditions organiques et

physiques soient réunies: par exemple, que mon cerveau et mon cervelet fonctionnent, que la paralysie n'enchaîne pas mes nerfs moteurs et les muscles où ils aboutissent, que certaines de mes articulations soient libres, qu'aucun obstacle invincible n'empêche au dehors le mouvement représenté. Aucune d'elles ne dépend de moi; mais il nesufiitpas qu'elles soient réunies pour que le mouvement se produise. Par elles-mêmes, elles n'ont aucune efficacité , et on pourrait les supposer données de tout temps, sans que l'acle, qui cependant en dépend, fût produit. Elles deviendront efficaces seulement lorsque une condition nouvelle, la résolution, s'y joindra, et celle-ci n'a rien de commun avec elles. Elle est unacte du moi lui-même, et ce que je m'attribue, lorsque le mouvement résulte du concours de cette condition intime avec les conditions externes, c'est, si vous le voulez, le mouvement de mon bms, mais à titre de résolution volontaire, et non pas dedéplacement dans l'espace d'une partie de mon organisme. La chose est si vraie, que Ton peut supposer absentes une ou plusieurs des conditions extérieures de ce mouvement, sans que, pour cela, nous cessions de nous attribuer la volonté impuissante de l'exécuter. Si aux conditions extérieures ne s'adjoint pas la condition intérieure, seule vraiment efficace, la possibilité de sensation qu'elles recèlent n'intéresse pas le sujet et n'y est pas rapportée ; si la condition intérieure une fois posée ne rencontre pas, au dehors, le concours des conditions extérieures, elle est matériellement sans vertu ; mais le sujet ne se l'attribue pas moins pour cela, preuve évidente qu'à ses yeux

L*ACTIVITÊ DU SUJET. 383

toutes les conditions des phénomènes qu'il peut éprouver ne sont pas égales, et que certaines d'entre elles, loin de servir à le constituer, le supposent constitué.

La conscience que nous avons de nous-mêmes n'est donc pas la résultante de Taddition des sensations. Nous nous posons comme sujet en une crise dont le souvenir se perd, mais une fois la rupture entre le sujet et l'objet accomplie, c'est pour la vie entière. Le moi, une fois détaché de la nature en laquelle il était perdu d'abord, ne s'y perd plus. Ses défaillances périodiques et accidentelles n'exigent pas pour être réparées une reconstitution nouvelle. Au sortir du sommeil et de la léthargie, nous renouons sans trop de peine le présent au passé ; c'est que la conscience de nous-mêmes est celle d'un acte et non pas uniquement d'une série de sensations ; c'est que le sujet n'est pas une pure suite de phénomènes, mais une activité, sans cesse modifiée, toujours une cependant, qui, dominant ses états, les ramène tous à l'unité d'une même conscience.

Page 1