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CHAPITRE III

Il nous faut maintenant rechercher de quelle manière se manifeste l'activité consciente. Nous savons déjà qu'une de ses fondions essentielles est de ramener à Tunité, suivant des règles constantes, la multiplicité sans cesse renouvelée des phénomènes. Ne fait-elle pas autre chose? Est-elle bornée à suivre le développement des phénomènes dans l'espace et dans le temps, à les mesurer, à les unir par les liens de la causalité et de la substance? Dans ce cas, comme l'apparition des phénomènes ne dépend pas de nous, et comme aussi les lois conformément auxquelles nous les unissons ensemble s'imposent à nous, l'impulsion et la direction de notre activité viendraient du dehors. Cependant, vérité ou illusion, nous ne savons encore, il nous semble que notre vie consciente n'est pas en tout réglée d'une manière fatale, et que parfois elle se dirige vers des fins posées par elle-même. Il importe au plus haut point de savoir si cette croyance est une erreur et un leurre.

Toutes nos actions sont-elles fatalement déterminées, et en est-il de libres? S'enchaînent-elles mécaniquement

les unes aux autres comme une série contmue de mouvements, oii chaque mouvement nouveau est en tout déterminé par ceux qui l'ont précédé et par les circonstances qu'il va rencontrer, ou bien au contraire en est-il qui n'aient pas toute raison d'être dans les antécédents? Lorsque en nous un possible abstrait passe de la puissance à l'acte, est-ce toujours uniquement en vertu de sa liaison avec les actes antérieurs, ou n'est-ce pas parfois en vertu d'une raison d'un autre ordre et d'une initiative qui nous serait propre? Dans le premier cas, rindividualité humaine serait une apparence; nos actes iraient se perdre, par des liaisons de plus en plus lointaines, dans le torrent des événements extérieurs ; notre être, qui nous semble pourtant si solide et si fixe, n'aurait pas d'autre assise que les phénomènes, et ce serait alors peine perdue que de chercher dans le sujet quelque élément de connaissance étranger à l'objet. Dans le second cas, au contraire, en nous serait un mode de détermination et de production inconnu dans le monde extérieur, et nous aurions ainsi de nouvelles et peut-être de plus vives clartés sur la nature des choses.

Que beaucoup de nos actes soient pris dans le cours de la nature et ne s'en dégagent jamais, on ne saurai! le nier. L'intérêt est notre première façon d'agir, et avant que la raison se soit éveillée en nous, de nombreuses et puissantes habitudes se sont formées, desquelles résulte plus tard la plus grande partie de nos actions. Mais, n'y eût-il, dans le champ de la conscience, qu'un seul acte soustrait à la liaison mécanique

LIARD. — La science poftitivQ.

des antécédents et des conséquents, ce serait assez pour nous révéler Texistence d'une causalité non mécanique. Cest là une question de fait. Cependant on en a plus d'une fois subordonné la solution à des solutions métaphysiques. Ainsi, le matérialisme nie la liberté au nom de la loi universelle qu'il prétend régir également les phénomènes matériels et les phénomènes conscients. Si hors de nous et en nous tout est action et réaction mécaniques, où y aurait-il place pour une libre initiative? La liberté ne serait-elle pas la ruine de Tordre universel? De même encore Spinoza, la^rouvant incompatible avec les principes de la raison, la nie. La raison, suivant lui, pose 'o ri gine métaphysique des choses une substance unique et éternelle qui se manifeste nécessairement par une infinité d'attributs infinis, lesquels, à leur tour, se manifestent non moins nécessairement par des modes finis. Alors, comment les modes de la pensée consciente ne seraient-ils pas nécessairement déterminés, puisque la loi et la raison de leur existence est de contribuer, pour leur part, à la réalisation nécessaire de la substance infinie? Un seul acte libre tiendrait Dieu en échec. Le sentiment de notre prétendue liberté résulte de l'ignorance des motifs qui nous font agir. — Nous ne devons ici tenir aucun compte de ces négations systématiques. Au point où nous sommes, tous les systèmes métaphysiques nous sont également suspects, et ce serait déroger à la méthode, qui seule nous a paru pouvoir conduire à la solution poursuivie, que de recevoir des arguments issus d'une autre source que la conscience elle-même.

LA LIBERTÉ. ^«t

A s'en tenir rigoureusement à l'observation du sujet, la conscience dépose en faveur de la liberté; elle nous atteste que nous avons l'initiative de certains de nos actes. A chaque résolution volontaire, nous sentons que le contraire du parti que nous avons adopté eût pu l'être également par nous. Avant d'agir, nous concevons, en effet, d'abord, comme possibles l'un et l'autre, un acte et son contraire; tous deux sollicitent de nous l'existence pour des raisons différentes; celui qui sera préféré ne nous déterminera pas mécaniquement, comme une bille en repos est mise en mouvement par un corps qui la heurte; il demeure quelque temps devant nous, longtemps même souvent, avec le cortège de motifs qui plaident en sa faveur, et son contraire, avec ses raisons d'être préféré, obtient de nous une aussi longue audience. A quoi bon cette conception du contraire d'un acte, sicet acte seul était possible? A quoi bon cette lutte de raisons opposées, si la résolution était prédéterminée par celles-ci ou celles-là, les autres exclues? Ce qui est vrai, c'est que les motifs ne peuvent terminer euxmêmes leur querelle, et que nous y mettons fin par une raison de force irrésistible, notre libre vouloir. L'acte volontaire se sent indépendant de toute influence extérieure à lui. N'en faisons-nous pas l'expérience décisive, quand les raisons d'agir et de ne pas agir semblent également partagées, ou que les unes ont sur les autres une prépondérance évidente? Ne nous sufiît-il pas alors d'intervenir, pour rompre l'équilibreet réaliser uneaction qui paraissait devoir demeurer en suspens, ou pour tenir en échec la coalition des motifs et en triompher?

Là ne se borne pas le témoignage de la conscience en faveur de la liberté. Elle nous atteste, nous l'avons vu au précédent chapitre, l'action du moi. Or, sans la liberté cette action serait inintelligible. Supposons qu'il y ait en nous seulement des instincts, des inclinations, des habitudes, sans une puissance supérieure à ces raisons d'agir variées. Chacun de nos actes sera déterminé par Tune ou l'autre de ces tendances, et la trame continue en sera, à la conscience près, semblable au réseau des phénomènes physiques. Alors, où suis-je, dans ce tissu compacte, dont les mailles se lient les unes aux autres toujours de la même façon? Dira-t-on que ce qui me détermine ce sont mes instincts, mes inclinations, mes habitudes, mes passions, et qu'ainsi je suis vraiment la cause déterminante de mes actes? Mais, pour que tout cela soit mien, il faut que je me l'attribue, et comment le ferai-je, si je ne m'en distingue pas? Si tout est déterminé en moi par des inclinations préexistantes, si je ne puis insérer des actions vraiment miennes dans la série des phénomènes intérieurs, je suis un automate conscient, un spectateur inerte d'actions où je ne suis pour rien, et que, par conséquent, j'ai tort de m'attribuer, et même ce rôle passif est audessus de mes capacités. Pour voir ces actions qui couleraient hors de moi, il me faut avoir conscience de moi-même, et Taurai-je sans une action déterminée? Mais si cette action qui me révèle à moi-même est de celles dont la production ne m'appartient vraiment pas, elle n'est pas mienne, et dès lors elle ne peut m'ouvrir les yeux sur cette vie que je me rappor-

terais sans y intervenir jamais; si elle est mienne, elle n'est pas prise dans la chaîne mécanique des antécédents et des conséquents, elle émane de mon initiative,-^ de moi-même, en un mot, et elle est ainsi un témoin infaillible de ma hberté.

Ces témoignages semblent sans réplique. Cependant le même témoin, interrogé par les adversaires de la liberté, dépose aussi pour eux. — Nos actions, disent les déterministes, ne sont pas le résultat d'une initiative étrangère et supérieure à nos motifs de détermination, mais elles forment une série continue d'antécédents et de conséquents, où chaque terme est déterminé par ceux qui le précèdent, et détermine à son tour ceux qui le suivent; le présent est gros du passé et plein de l'avenir. La conscience ne nous atteste-t-elle pas que jamais nous n'agissons sans pouvoir rendre compte des raisons qui nous y ont déterminés? Agir en connaissance de cause, n'est-ce pas le privilège de l'homme, et qu'est-ce, sinon connaître les raisons déterminantes de nos actes? Toutefois, les déterminations humaines ne ressemblent pas de tout point aux déterminations physiques. Si nos actes ne sont pas sans raison, ils ne s'enchaînent pas cependant à la façon des phénomènes objectifs; notre vie mentale n'est pas un mécanisme où tout se passe par chocs, par actions et par réactions automatiques. Nous avons conscience des raisons d'agir tiui nous déterminent, et par là nous échappons à la loi du déterminisme mécanique qui enveloppe l'univers matériel. — Si l'on invoque contre ce témoignage de la

conscience les actes en apparence indifférents et les actes capricieux, il sera aisé de répondre que les premiers ne sont pas nôtres, et qu'ils ont, hors de la conscience, dans l'organisme, des raisons mécaniques qui les provoquent, et que les autres, déraisonnables seulement en apparence, sont le plus souvent déterminés par un motif conscient, le désir de nous prouver à nous-même et aux autres, fût-ce à rencontre de la raison, noire liberté d'indiff^érence. — En un mol, toute action volontaire a un motif, et une volonté qui agirait en dehors de TinflueAce de tout motif, serait une force aveugle.

Mettons aux prises, devant la conscience, les deux thèses opposées. — Nous délibérons; des motifs contraires d'agir nous apparaissent; nous résolvons le conflit par la décision. — Voilà les faits. — Comment les interpréter? — Doit-on dire que le moi, en se résolvant après examen, le fait sans tenir compte des motifs, et qu'il est comme un juge qui, la cause entendue, oublierait, pour porler sa sentence, les raisons invoquées par les deux parties? Une sentence ainsi rendue ne serait-elle pas aveugle et inique? Et si tel devait en être le caractère, à quoi bon la délibération avant la décision? — Un juge équitable se prononce conformément à la justice; il a des raisons pour juger en un sens et non pas dans un autre ; sa sentence est vraiment celle de la justice dont il n'est que l'interprète; telle cause est bonne par elle-même, et telle autre mauvaise; et si les parties vont devant le juge, comme devant un arbitre éclairé et souverain, c'est que l'une d'elles se reîu?e à reconnaître son erreur et sa

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