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LA LIBERIA. W

malignité. De même, les raisons d'agir ont une force intrinsèque : les unes sont bonnes et les autres mauvaises; et si elles vont devant la volonté éclairée, c'est que celle-ci a le pouvoir de discerner la vertu propre à chacune d'elles. La délibération consciente est l'examen de la cause à juger; la décision est la sentence. Mais, sous peine de folie pour l'être qui la porterait, cette sentence ne peut être arbitraire. Si donc il est faux de soutenir, avec certains fatalistes métaphysiciens, que la volonté est déterminée à agir comme un corps à se mouvoir, par une impulsion mécanique, cependant, en se résolvant, avec conscience, sur des raisons d'agir proposées, elle est déterminée dans le sens où elle se résout. De même, le second témoignage de la conscience en faveur de la liberté se retourne contre ceux qui l'invoquent. Sans liberté, dit-on, pas de moi. On doit dire, au contraire : Si la liberté telle qu'on l'a définie existe, il n'y a pas de moi. — En fait, le sentiment de notre personnalité n'est pas limité à l'instant présent ; le présent est insaisissable. Nous nous souvenons de notre passé, et nous organisons notre avenir, et notre moi s'étend, de part et d'autre du présent, jusqu'où portent notre souvenir et notre prévision. Il faut, pour cela, que nos événements intérieurs soient liés les uns aux autres en une chaîne continue. Or, si chacun de nos actes émane d'un pouvoir de détermination étranger et extérieur aux raisons déterminantes, par quel lien tient-il aux actes qui le précèdent et à ceux qui le suivent? Chaque acte libre serait le commencement absolu d'une vie nouvelle ; et, de la sorte, D(^re TÎe totale, mesurée à

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3ad LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

la durée de notre existence matérielle, serait coupée en un nombre indéfini de tronçons isolés. Dans cette anarchie intérieure, le moi se perd et ne peut se retrouver. Or, quel pourrait être le lien de nos différents actes, sinon une relation de causalité? Une pure succession dans le temps serait incapable de réduire à l'unité d'une même conscience les divers phénomènes qu'elle échelonnerait à la suite les uns des autres. On ne peut donc se refuser à reconnaître le déterminisme des phénomènes intérieurs. Sans doute les causes qui les déterminent ne sont pas comparables à celles qui, hors de nous, provoquent l'apparition des phénomènes mécaniques; ce sont des inclinations, des tendances, des idées, toutes choses que nous nous attribuons, et qui sont nous-même. Mais c'est chimère que de prétendre découvrir en nous, sur un arrière-plan, au delà de nos phénomènes et de nos tendances, un pouvoir d'initiative, par lui-même indiffèrent à toutes les raisons d'agir, leur donnant de lui-même une efficacité dont elles sont dépourvues, et capable, à lui seul, de leur faire contre-poids.

On dira peut-être que tous nos actes, issus d'un seul et même moi, trouvent dans cette communauté d'origine l'élément commun et permanent qui, malgré leur diversité, en fait les fragments d'une seule et même histoire. On aurait raison de tenir ce langage, si la liberté d'indifférence n'était pas la négation de l'action elle-même, malgré la puissance apparente d'initiative qu'elle semble receler. Une action, en effet, ne tombe sous la prise de la conscience que par sa direction ; sa direction est déterminée par sa fin; ce qui nous permet

de distinguer une action d'une autre, c'est la diff^érence des buts où elles tendent. Supprimez les fins, c'est-àdire les raisons d'agir, et l'action n'est plus qu'une possibilité abstraite indéterminée. Or, nous n'avons pas conscience de l'indéterminé. Aussi la liberté d'indiff'érence échapperait-elle au sentiment que nous avons de nous-même.

Ainsi du même témoin semblent sortir des témoignages contradictoires. Qu'en conclure et à quoi se résoudre? — Il est difficile, a dit Emerson, pour ne pas dire impossible, d'exprimer fortement une vérité sans faire un tort apparent à quelque autre vérité. Ne serait-ce pas ici le cas? La conscience humaine est avec les partisans de la liberté d'indiff'érence, quand ils affirment que l'homme n'est pas comme une machine, dont tous les rouages solidaires sont mis en mouvement par un moteur extérieur; elle est aussi avec les déterministes, quand ils soutiennent que toutes nos actions raisonnables ont des raisons, et qu'une liberté indifférente aux motifs serait une puissance arbitraire et aveugle. Chacun de ces systèmes n'aurait-il pas raison en ce qu'il affirme, et tort en ce qu'il nie? Pour le savoir, instituons une observation rigoureuse des faits, et à cette fin établissons une série de travaux d'approche qui enserreront de plus en plus étroitement, jusqu'à nous permettre de l'aborder, le domaine propre de la liberté. On a parfois étendu les frontières de ce domaine à l'histoire entière de l'humanité. Si l'homme est libre, a-t-ondit, la série de ses manifestations dans le temps

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doit en ofirir la preuve. Or que nous révèle Thistoire considérée d'un œil de philosophe? Parfois elle se déroule avec une lente régularité; les événements s'enchaînent d'une manière insensible, comme s'ils sortaient, par évolution, de ceux qui les ont précédés. Mais parfois aussi le cours régulier en est brusquement interrompu et troublé ; alors à l'évolution paisible des faits succèdent les révolutions, c'est-à-dire l'essor inattendu d'initiatives héroïques ou malfaisantes, d'inspirations sublimes ou perverses. Et que sont ces soudaines apparitions, sinon les résultats d'une spontanéité qui se met en travers du courant, en apparence fatal, des événements, pour en changer le cours? En vain alléguerait-on que les révolutions ont eu des causes ofi l'histoire trouve la leçon du politique. Si les politiques demandent des leçons à l'histoire, c'est qu'ils croient à l'intervention efficace de la spontanéité humaine dans la direction des événements. Les peuples fatalistes n'ont pas d'histoire, pas de politique. Quel enseignement contiendrait le passé, s'il renfermait toutes les raisons déterminantes de l'avenir? Toutefois les événements humains ont été soumis à des calculs où les volontés sont traitées sans plus de déférence que les agents physiques. Les résultats de la statistique sont connus, et rien n'est plus en opposition avec l'hypothèse d'une volonté indéterminée, insérant d'elle-même, sans autre raison que son libre vouloir, ses résolutions dans la chaîne des événements. Comment concilier cette puissance, soustraite aux prévisions du calcul, avec la régularité et la constance de résultats sans cesse confirmés par les faits? N'est-il pas plus rai-

sonnable de penser que toute action humaine sort du concours de deux sortes de causes : les unes générales, communes à l'humanité tout entière, à une race, à un peuple, à une période historique, à un état donné de civilisation; les autres spéciales, propres à chaque individu, inclinations héréditaires, naturelles et acquises, passions, préjugés de famille, d'éducation, idées individuelles? Si l'on considère les actes humains en assez grand nombre pour épuiser toutes les combinaisons possibles de ces deux espèces d'influences, c'est-à-dire pour éliminer le hasard des données du problème, et telle est l'œuvre de la statistique, le résultat du calcul doit être voisin d'une quantité constante (1). Pour l'individu, qui ne peut réaliser qu'un petit nombre de ces combinaisons, la prévision serait impossible; mais pour une masse suffisante d'individus, elle ne le serait pas. Ce n'est donc pas dans le développement de l'humanité à travers les âges qu'il faut chercher la liberté.

La trouverons-nous dans le cercle plus restreint de nos relations avec les autres hommes, dans notre histoire individuelle? — Pas davantage. —On a dit que si la liberté n'existait pas, la vie humaine serait renversée. L'organisme social et domestique dont nous faisons partie n'est pas composé uniquement d'éléments qui réagissent les uns sur les autres, comme les pièces d'une machine ou les cellules d'un corps vivant; à chaque instant, l'homme, dans ses rapports avec les autres hommes, témoigne de sa croyance invincible au libre arbitre par

<1) Stuart MUl, logique, Ur. YI.

des actions variées, persuasion, menaces, blâme, éloge, prédication, qu'il exerce sureux. — Rien n'est plus vrai. Mais il faut bien aussi convenir que la liberté d'indifférence nous laisserait sans prise sur la volonté de nos semblables. Nous faisons l'éducation de nos enfants, nous leur distribuons l'éloge ou le blâme, nous exhortons les autres hommes à la vertu et cherchons à leséloigner du vice, précisément parce que nous croyons à l'efficacité des motifs sur la résolution volontaire. Qu'est-ce en définitive qu'agir sur les âmes, si ce n'est y introduire ou en chasser des raisons d'agir? Faire naître des idées, provoquer des sentiments, là se borne tout notre pouvoir sur autrui. Toutefois cette croyance pratique au déterminisme des actions humaines ne nous permet pas de calculer d'avance la conduite d'un homme avec la même précision infaillible que la trajectoire d'un corps en mouvement. C'est que la conduite d'un homme résulte d'inclinations nombreuses et variées, dont la force relative varie d'un instant à Tautre par la réflexion qui les met en jeu, et dont le cercle peut incessamment s'étendre. Toutefois, une connaissance même médiocre du cœur humain, des caractères et des circonstances, suffit pour juger de ce que fera en tel cas particulier tel ou tel de nos semblables : un avare et un prodigue, par exemple, n'agiront pas de la même façon dans les mêmes conditions. L'art du poëte dramatique et du romancier consiste précisément à inventer et à disposer les événements où doit se manifester un caractère logiquement déduit d'une passion dominante. Du reste, si, dans la vie commune, notre action sur un indi-

LA libërtë.

vidu donné est sujette à de fréquentes erreurs, il y a un cas « où il nous est donné d'agir presque à coup sûr; ù c'est celui où nous opérons, non sur des individus, » maissur des masses, et où nous cherchons seulement » à déterminer un certain nombre d'actes d'une cer- » taine nature, quels que soient d'ailleurs, en particulier, » ceux qui doivent les accomplir. C'est ainsi qu'un mar- » chand habile parvient à s'assurer un nombre constant » et même croissant d'acheteurs dont chacun lui est » personnellement inconnu; et lorsqu'il cède son com- » merce à un autre, il évalue en argent, non-seulement » les marchandises qui se trouvent dans son magasin, » mais encore la disposition présumée de ces inconnus » à venir les y chercher (1). » — Ce n'est donc pas dans nos relations avec les autres hommes qu'il faut chercher les preuves de la liberté.

Restreignons encore le cercle de nos recherches, et considérons l'homme en lui-même. — On a fait parfois consister la liberté dans le pouvoir de modifier les mouvements qui s'accomplissent dans notre organisme. Le vulgaire s'attribue cette puissance, et certains philosophes ne sont pas loin d'être de son avis. — Mais la vie organique est liée aux forces physiques; la loi de l'équivalence mécanique qui s'étend à toute la matière brute, pénètre en nous et enchaîne nos phénomènes vitaux suivant un déterminisme rigide. La liberté organique consisterait ou à suspendre un effet qui aurait sa raison dans les phénomènes antérieurs, ou bien à en

{1) J. Lachelier, Du fondement de Vinduction.

produire qui ne seraient pas liés à ces phénomènes. Dans les deux cas l'homme créerait e nihilo une certaine quantité de mouvement, et, contrairement à la loi de la conservation indéfinie de la force virtuelle et de la force réelle, il ferait varier la quantité constante d'énergie dont est douée la nature. Or l'organisme n'a pas ce pouvoir créateur; il restitue simplement au dehors, modifiés et transformés suivant les lois de la mécanique et de la chimie, les matériaux qu'il en a reçus; il n'y a pas place en lui pour une libre initiative; tout y est déterminé. Celte conclusion , bien que contraire à la croyance vulgaire sur la liberté, est cependant conforme au bon sens : pour qu'un acte soit libre, il faut qu'il soit possible en soi; nous n'avons pas la liberté de construire un triangle à quatre côtés; mais il faut aussi qu'il soit possible pour l'être qui se l'attribue; la grenouille de la fable n'est pas libre de se faire aussi grosse que le bœuf. Rétrécissons encore notre cercle d'investigation. — Dans l'organisme, n'est-il pas une portion réservée à la liberté, celle des actions animales, qui ne concourent pas directement à l'entretien de la vie? Ce serait une erreur que de le croire. Les actions élémentaires qui sont la base de notre vie animale n'échappent pas à la fatalité. Une excitation extérieure frappe l'extrémité périphérique d'un nerf; elle cheminepar la fibre sensible jusqu'à un centre nerveux, cellule ou ganglion; là, sans que la conscience soit informée de sa présence, elle se transforme en une excitation motrice qui, se propageant du centre à la périphérie, va exciter un groupe déterminé de fibres ndusculaires; dans le mou-

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vement réflexe, l'action était fatale; la réaction est automatique; la conscience et la volonté n'y interviennent en rien; on ne peut l'expliquer, a dit Claude Bernard, c< que par une action directe du nerf de sensibilité sur » le nerf de mouvement, sans passer par le cerveau. » Mais si l'impression sensible, au lieu de s'arrêter dans une cellule du système sympathique ou de la moelle épinière, parvient jusqu'au cerveau, un phénomène conscient, la sensation, s'insère dans la série des antécédents et des conséquents, qui partie du monde extérieur sous forme d'excitation y revient sous forme de mouvement. Toutefois la réaction suscitée par la sensation consciente est encore, comme dans l'action réflexe inconsciente, fatale et automatique. J'arrive au bord d'un précipice ; je me rejette brusquement en arrière; il n'y a pas eu dans mon esprit comparaison de plusieurs possibles, délibération sur plusieurs raisons d'agir; la vue du précipice a immédiatement provoqué les mouvements propres à me le faire éviter. 11 en est de même pour tout acte instinctif; une représentation suscite d'elle-même les moyens de sa réalisation. C'est là un fait nouveau qui mérite examen. Peut-être est-ce un élément important de la solution que nous poursuivons.

On ne prête pas d'ordinaire une attention suffisante à ce pouvoir des idées ; c'est pourtant un fait considérable dans l'histoire de notre vie mentale, et peut-être est-ce pour l'avoir méconnu et négligé que nombre de systèmes ont fait fausse route sur la question qui nous occupe. On ne peut que se méprendre sur la liberté.

la uier on la dénaturer, si l'on n'a pas déterminé d'abord tout ce qui en est la matière. Montrons donc d'abord que l'idée a par elle-même une puissance spontanée de réalisation.

Cette force se manifeste dès les premiers instants de notre vie. L'enfant naissant agite ses membres en tous sens ; ce sont là, à n'en pas douter, des actions réflexes; le monde extérieur qui vient de le recevoir et l'enveloppe de toutes parts, fait impression sur tout son corps et y suscite ces mouvements inconscients, sans fin déterminée. Peu à peu les sens du nouveau-né s'affermissent; les impressions reçues finissent par parvenir au cerveau; les sensations deviennent conscientes ; les mouvements provoqués par elles sont encore mal déterminés ; mais déjà on peut constater cette puissance de réalisation automotrice , inhérente aux représentations ; si les mouvements sont encore mal ordonnés et manquent souvent leur but, c'est que les représentations sont encore vagues et mal localisées ; mais à mesure que la localisation s'en fait plus précise, la précision des mouvements augmente ; à une sensation nette répond une réaction nette ; l'idée se réalise de plus en plus aisément, à mesure que ses contours sont mieux délimités.

Nous retrouvons la même vertu automotrice de la représentation dans les actes habituels. Quand nous marchons, nous ne délibérons pas sur la direction à imprimer à nos jambes ; nous allons, et la vue seule du chemin à parcourir, des irrégularités et des obstacles qu'il présente, suffit à nous guider. Faut-il monter, descendre î Nous ne nous arrêtons pas ; la représenta-

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tion, même indistincte, des degrés à franchir, met spontanément en branle les pièces de la machine animale propres à réaliser les mouvements nécessaires. De même un pianiste exercé ne réfléchit pas le jeu de ses doigts; les taches noires de la portée font impression sur ses yeux et de là sur son cerveau ; aussitôt des réactions automatiques portent infailliblement ses doigts sur les touches du clavier, et l'idée musicale est ainsi réalisée. Il en est ainsi de tout mouvement habituel : la représentation s'en présente à notre esprit; aussitôt du fond de notre être émergent d'eux-mêmes les mouvements élémentaires du cerveau, du cervelet, de la moelle épinière, des nerfs et des muscles, qui, se groupant et s'ordonnant d'une manière inconsciente, le réalisent.

Qui ne connaît en outre les eflets de l'imagination sur l'organisme? Vous pensez à un mets savoureux et acide, et cela suffit pour activer la sécrétion de la salive. Vous voyez quelqu'un bâiller à vos côtés et vous bâillez vousmême. Vous songez à une phrase musicale, et l'image de chaque note dilate ou resserre, suivant sa hauteur, les muscles de votre larynx.

Le langage nous fournirait au besoin d'autres exemples et de plus saisissants encore. Pour ne pas parler de ceux qui ne peuvent s'empêcher de Hre et même de réfléchir à haute voix, qui laissent échapper l'expression de leurs pensées, quand nous pensons les mots, les organes qui servent à les articuler, le larynx, la langue, les lèvres, les joues, les mâchoires, ne sont-ils pas sensiblement excités? Toute pensée n'est-elle pas accompagnée d'une • sorte d'articulation muette, et ne suffirait-il pas de

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pousser dans Vappareil vocal, ainsi disposé d'une manière inconsciente, le souffle qui le fait résonner, pour obtenir rarliculation faible, mais cependant distincte, des

mots que nous pensons. Et que direde ce langage d'action qui accompagne le langage articulé et en est la couleur? Nos idées, nos émotions, même les plus secrètes, ne se trahissent-elles pas dans nos gestes, sur notre physionomie, dans l'accent de nos paroles? Et sinou parvenons, par l'empire sur nous-même, à en contenir l'expression, n'est-ce pas une preuve évidente que par elles-mêmes elles tendent à se réaliser ?

C'est surtout dans la folie que cette fascination et celte mise en mouvement de l'activité organique par les idées sont apparentes. Le fou est tout entier sous l'empire d'une image ou d'une pensée dominante ; il y cède par un vertige'dont il ne se rend pas compte. Et sans aller jusqu'à la folie ou l'hallucination, qui n'a, dans sa propre expérience, au moins un exemple d'une idée bonne ou mauvaise, d'une inspiration héroïque ou perverse, se réalisant soudainement, sans résistance, comme si tout en nous était fasciné par elle?

11 suffit de ces exemples, dont il serait aisé du reste d'allonger la liste, pour faire voir que les idées suscitent par elles-mêmes les actions organiques qui les réalisent d'une manière générale, toute idée qui apparaît en nous tend à être réalisée; si parfois elle échoue, c'est que, grâce à un pouvoir dont nous allons bientôt constater l'existence, elle est enrayée par une idée contraire. Nous n'avons pas en effet épuisé l'analyse de l'activité subjective. Nous venons de voir qu'en certains cas une idée

consciente prend place dans la chaîne des antécédents et des conséquents mécaniques qui demeurent tous inconnus dans l'action réflexe proprement dite ; mais nous sommes encore en plein mécanisme. L'idée par elle- \ même agit comme un moteur, et si celte action ne se ' transformait pas, la vie humaine toute en instinct, serait identique à la vie animale.

Il n'en est pas ainsi. L'homme réfléchit ses instincts, ses inclinations, ses idées spontanées, et par là il détache l'idée de son antécédent et de son conséquent, et la place, isolée, sous le regard de la conscience. Ainsi s'opère la rupture du sujet et de l'objet. Nous tenons toujours au dehors par les impressions que nous en recevons incessamment, et par les inclinations qui nous y portent; cependant nous en sommes afi*ranchis. Dans l'action instinctive, l'événement conscient est intercalé dans une série mécanique d'antécédents et de conséquents, où il est à la fois mobile et moteur. Par la réflexion, nous l'isolons de ce qui le précède et le suit ; nous le constituons à l'état d'indépendance; en un mot nous en faisons un motif ; de cause mécanique, nous le transformons en cause finale.

Cette métamorphose du mécanisme primitif en finalité est la crise décisive de notre vie morale. Avant qu'elle ait eu lieu, les actions s'accomplissent en nous sans que nous puissions les dire nôtres, car nous ne pouvons pas en modifier la direction ou en arrêter le cours; les idées se réalisent par une vertu secrète dont nous ignorons la nature; elles ont sans doute une valeur

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intrinsèque, raison profonde de ce pouvoir qu'elles possèdent de se réaliser spontanément, mais que nous ne pouvons mesurer. La crise dont nous parlons achevi'C, nous nous appartenons vraiment, car nous pouvons alors nous conférer la loi de notre développement. — Une cause mécanique est un antécédent qui détermine par impulsion et d'une manière invariable un certain conséquent ; toutes les causes physiques sont de ce genre, et aussi les idées, quand elles agissent de la façon plus haut décrite. Une cause finale est, au contraire, un effet qui préexiste à la cause mécanique et la détermine. Il suffit de cette définition pour faire voir qu'une telle cause existe seulement à l'état d'idée. Aussi est-ce eu nous, dans la conscience de notre activité réfléchie, que nous trouvons le type de la finalité. Que fait l'homme en possession de lui-même? Si les actions du dehors provoquent en lui des réactions inconscientes, si certaines idées se réalisent en lui automatiquement, ce n'est pas là le tout de sa vie morale. 11 pose des fins prochaines ou lointaines, et il y dirige ses actions. Ce sont toujours des idées possédant par elles-mêmes une vertu efficace ; mais au heu de provoquer subitement et mécaniquement uu conséquentdéterminé, elles demeurent, un temps variable, à l'état d'idées, et ati lieu d'agir par impulsion, elles agissent par attrait; alorsleur valeur propre nous apparaît, et c'est elle qui en détermine la réalisation.

Par la réflexion nous passons donc de la nécessité à la contingence. Il est impossible qu'une idée qui fait partie d^une série de termes mécaniques n'amène pas fatalement son conséquent; mais une fois dégagée de

cette étreinte, elle peut demeurer dans la conscience à l'état d'idée. En cela nous nous distinguons de l'animal; mais ce qui achève de nous en séparer, c'est qu'en nous la création des idées n'est pas limitée comme en lui. «L'instinct des animaux, a dit Cuvier, résulte de l'existence en eux de quelque image prédominante. » Pour ne parler que des instincts propres à certaines espèces, on peut croire que, la saison des amours arrivée, l'image du nid qu'il doit construire surgit dans le cerveau de l'oiseau, s'empare de son activité et la dirige fatalement. Mais ces images ne sont pas l'œuvre de l'animal; la nature les a formées en lui une fois pour toutes; il ne les change guère, et il transmet à ses petits, sans l'avoir sensiblement modifié, le plan de ses travaux : Kabeille ne construit que sa cellule, le castor que sa hutte, l'oiseau que son nid; en eux est incarné un type dont ne s'écarteront pas les générations auxquelles il sera transmis, et qu'elles réaliseront toutes par une sorte de fascination. Chaque animal apporte en naissant la règle invariable de ses mouvements.

Tel n'est pas le cas de l'homme, au moins pour celles de ses actions qui ne tiennent pas de l'instinct. La réflexion serait un présent funeste si elle ne servait qu'à retirer du courant mécanique les idées que la nature nous impose; nous serions alors à l'état d'esclaves qui connaissent leur servitude; mieux vaut cent fois l'esclavage inconscient de la brute. Mais l'homme a le pouvoir de varier ses desseins; le champ des fins qu'il peut se proposer, des idées qu'il peut réaliser, est immense. C'est par là que nous sommes pleinement affranchis de

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la nécessité. Revenons un peu sur nos pas. On ne saurait, nous l'avons dit, contester l'influence des motifs sur nos décisions. Mais ce qui a paru à quelques-uns une preuve de notre servitude est la marque de noire liberté. Nous commençons, dans toute action réfléchie, par concevoir un acte et son contraire, puis nous pesons la valeur de ces deux possibles. Ils sont tous deux en nous à l'état d'idées, et comme l'idée est douée d'un pouvoir de réalisation, ils se réaliseraient tous deux si chacun n'était précisément la négation de l'autre. Toute idée réfléchie porte donc avec elle-même son frein et son obstacle. On comprend comment les pensées criminelles qui peuvent apparaître à la conscience d'un homme vertueux ne se réalisent pas, et comment aussi les bonnes pensées peuvent demeurer stériles au cœur du méchant. Mais ces sortes de quantités comptées eu sens inverse s'annulent réciproquement, toute idée surgissant en nous accompagnée de son contraire, et les deux contraires ayant, en tant qu'idées et possibles, droit à la réalité, il semble que jamais nous n'agirons. 11 n'en est rien pourtant. Toute idée, posée à l'état de possible, a une certaine valeur; la déhbération a pour objet d'en déterminer le degré, et la liberté consiste à supprimer Tune des deux idées qui étaient apparues ensemble, et à laisser carrière à l'autre. Nous pouvons donc enrayer la réalisation d'une idée ou la laisser s'accomplir. C'est en cela que consiste notre liberté.

Ajoutez que le nombre de ces possibles qui vont par couples est illimité, et vous verrez combien s'étend le champ de la liberté humaine. Notre vie morale est une

lutte pour l'existence entre nos diverses idées; il en est ^ qui sont vaincues d'avance, les contradictoires et celles qui dépassent notre puissance. Mais, parmi toutes celles qui sont réellement possibles pour nous, un combat incessant est euijfagé; la réflexion fournit sans cesse de nouveaux combattants; le champ de bataille s'agrandit à mesure que s'élargit notre pensée, et notre histoire morale est la série des triomphes et des défaites de nos idées. Nous n'agissons pas tous de la même manière, parce que nous ne pensons pas tous de la même façon ; notre façon d'agir individuelle se modifie selon que se modifient nos idées. Mais, malgré ce déterminisme apparent, nous sommes fibres, car nous créons nousmêmes nos idées. La liberté apparaît avec la réflexion i quand l'idée se pose, avec son contraire, isolée des phénomènes objectifs; elle s'accroît avec elle à mesure que s'augmente le nombre des possibles. Tout homme est , essentiellement libre; mais tous les hommes ne le sont pas au même degré.

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