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CHAPITRE V

L'analyse du sujet n'a pas été infructueuse. Elle nous a fourni des notions que l'objet ne nous eût jamais révélées: celle d'une activité consciente qui se confère à ellemême la loi de son développement, puis, comme raison de cette liberté, la notion de perfection. Il nous faut maintenant rechercher si ces notions peuvent nous être de quelque secours pour connaître Tobjet poursuivi par la métaphysique. Pour cela, demandons-nous d'abord si les divers systèmes de métaphysique ne les ont pas fait entrer, en tout ou partie, dans les déterminations qu'ils ont proposées de l'absolu,et, pour le savoir, voyons si toutes les métaphysiques, malgré la variété de leurs formes, n'ont pas une procédure commune.

Toute métaphysique prétend déduire l'explication générale deschosesde la notion du premier principe. Et comme ce principe n'est pas pour nous l'objet d'une intuition, les métaphysiques en construisent chacune

(1) Ce chapitre et les suivants ne reproduisent pas le texte du mémoire couronné; ils ont été complètement remaniés.

une notion distincte. Quels éléments y font-elles entrer, et par quels procédés ? Pour répondre à cette question, esquissons à larges traits les types divers des métaphysiques.

Il en est trois principaux : le matérialisme, le panthéisme, et le spiritualisme ; ce n'est pas que chacun d'eux ne présente des variétés. Ainsi le matérialisme peut être idéaliste ou réaliste, de même le panthéisme ; mais ce ne sont pas là des différences de fond. Le matérialisme idéaliste de Démocrite ne diffère pas essentiellement du matérialisme idéaliste de certains contemporains. La conception fondamentale du panthéisme des stoïciens, qui voyaient dans un éther matériel la raison séminale de toutes choses, se retrouve dans le panthéisme de Hegel, pour qui l'absolu est idée avant d'être matière. Négligeons ces variétés, pour ne retenir que les traits essentiels de chaque système, et répondre, pour chacun d'eux, à la question posée plus haut.

Et d'abord, qu'est-ce que le matérialisme? D'après Télymologie du mot, ce doit être un système où la matière joue un rôle prépondérant. Précisons cet aperçu. On sait que la science ramène les phénomènes les plus complexes à des conditions de plus en plus élémentaires. Ainsi les phénomènes conscients sont liés à des phénomènes nerveux ; ceux-ci, comme d'ailleurs tous les phénomènes biologiques, le sont à des phénomènes physiques et chimiques ; ces derniers, à des phénomènes mécaniques; les phénomènes mécaniques eux-mêmes, à des conditions purement mathématiques. Pour la science, tous les phénomènes forment une hiérarchie

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dont les degrés s'atténuent et s'efiacent à mesure que des conditions plus générales et plus élémentaires d'existence sont découvertes, de façon que les plus composés reviennent aux plus simples, la conscience à la vie, la vie à la physique et à la chimie, celles-ci à la mécanique. — Formuler ces conclusions qui anticipent sur les résultats à venir de Texpérience, ce n'est pas être matérialiste. La science en effet a pour unique objet les phénomènes; sur le fond des choses, elle fait profession d'ignorance; son domaine est le relatif, l'absolu ne lui est pas ouvert. Alors, que les phénomènes aient pour conditions phénoménales des antécédents mécaniques, que la pensée, par exemple, soit liée à des faits biologiques, et par suite à des déplacementsde molécules, qu'en conclure touchant l'essence intime des choses ? En ce sens, M. Herbert Spencer qui s'efforce de tout expliquer par l'évolution, la ségrégation , l'équilibre et la dissolution des mouvements, n'est pas plus matérialiste que le père Secchi, qui réduit au choc tous les phénomènes de l'ordre naturel. Ils ne voient en effet tous les deux, dans ce jeu universel du mouvement, qu'un symbole de la réalité invisible, une traduction, intelligible à l'esprit, mais dont le texte demeure ignoré de la science positive.

Le matérialisme consiste à supprimer cette réserve, et à déclarer absolues les conditions élémentaires des phénomènes. Puisque de proche en proche les faits les plus différents du mouvement s'y ramènent, c'est que le mouvement et ses conditions sont le fond commun et éternel, le principe de toutes choses. Le matérialisme ramène donc par analyse le composé au simple, l'acci-

dentel à l'essentiel ; il réduit toutes choses à leurs conditions physiques les plus élémentaires, et, cela fait, il investit ces conditions de l'existence en soi et par soi, et les transfigure ainsi en raison suprême de toutes les existences.

Rien de plus aisé que le contrôle historique de cette définition. Le système matérialiste le plus rigoureux qu'ait enfanté la sagesse antique est Tatomisme de Démocrite, qui se retrouve, modifié dans les détails, mais au fond toujours semblable à lui-même, dans le mécanisme contemporain. Pour Déniocrite, les principes des choses sont l'espace vide et les atomes. Infini en grandeur est l'espace, infinis en nombre sont les atomes. Toutes les choses particulières sont composées d'être et de non-être, de plein et de vide : elles naissent donc quand plusieurs atomes se réunissent, et meurent quand ils se dissocient ; elles ne sauraient par conséquent avoir des propriétés qui ne dériveraient pas de leurs éléments ; le froid, le chaud, le blanc, le noir, en un mot toutes les qualités sensibles n'ont pas d'existence réelle, les choses ne se distinguent les unes des autres que par des propriétés mathématiques, la forme, l'ordre de distribution et la situation des atomes. Les atomes simples diffèrent entre eux par la forme : de là une première source de différences dans les composés; mais de même qu'avec les lettres de Palphabet on peut faire une tragédie ou une comédie, de même, avec des atomes de même forme, mais diversement situés ou ordonnés, on peut faire des corps différents. Ainsi au monde du vulgaire, coloré^ odorant, sapide, sonore, Démocrite, devançant par l'in-

li!

tuition du i^énie, les découvertes expérimentales de la science moderne, substitue un monde géométrique, ou toute différence est mathématique. C*est par le mouvement des éléments impérissables et immuables que se produisent la naissance et la mort, l'accroissement et la diminution des choses particulières; la multitude infinie des atomes se meut rlans le vide qui Tentoure ; par suite, les éléments se rapprochent, s'éloignent les uns des autres ; de là, la génération, la corruption et le changement des êtres. Si le mouvement s'arrêtait, le monde serait comme pris dans les glaces; rien ne naîtrait, rien ne périrait, rien ne changerait, tout demeurerait en l'état. — L'origine d'un mouvement donné est un mouvement antérieur, et ainsi de suite à l'infini ; jamais on ne parvient au terme de la régression, parce qu'elle n'a pas de terme, l'éternel n'a pas de commencement. Tous les phénomènes, même ceux qui en semblent le plus éloignés, se ramènent à ce phénomène unique. En nous, comme hors de nous, tout est mécanique et géométrie.

Telle est aussi la conclusion des matérialistes contemporains. Pour eux, la matière éternelle, substance unique et commune de toutes choses, persiste en quantité constante, sous les phénomènes mobiles et passagers, et reçoit les formes variées de l'existence phénoménale; — sans matière point de force, et sans force point de matière; — la torce est une simple propriété inhérente à la matière; — la matière est éternelle ; ce qui ne peut être anéanti ne peut être créé ; — la force est indestructible comme la matière ; la somme des effets pro-

duitsest toujours égale à elle-même ; les forces diverses en apparence se convertissent les unes dans les autres; il n'y a pas de repos dans la nature (1).

Ces brèves indications suffisent pour mettre en lumière la procédure générale de la métaphysique matérialiste. Ce n'est pas par déduction que cette doctrine construit sa notion du premier principe des choses; l'idée d'une matière éternellement en mouvement, origine et cause de tout ce qui apparaît dans le monde, ne découle pas analytiquement des principes à priori de la connaissance. Ce n'est pas davantage par une induction scientifique. L'induction, en effet, généralise un rapport découvert par l'expérience entre deux ou plusieurs phénomènes, et, si elle soutient notre croyance à l'universalité des conditions qui déterminent les divers phénomènes particuliers, elle ne la porte pas au delà des existences relatives, jusque dans l'absolu. Or, le matérialisme fait des conditions les plus générales et les plus simples de l'existence physique le contenu positif de l'existence en soi et par soi. Sa conception de l'absolu est donc construite ;9ar analogie, sur le type de la matière inanimée. Les conditions essentielles de l'existence matérielle, tels sont les éléments qu'il élève à l'absolu; l'analogie, tel est le procédé par lequel il les transporte et les place dans le cadre vide de l'existence en soi et par soi. Pour un matérialisme vulgaire, la matière qui sert de type à la conception d'une existence absolue, c'est celle qui s'offre à nos sens, avec le cortège des qualités secondes;

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(1) Voy. Moleschott, Lettres sur la circulation de la vie.

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pour le matérialisme savant, c'est la matière subtilisée de plus en plus jusqu'à se réduire à des conceptions mathématiques. Au fond, le matérialisme est toujours une transfiûjuration de la matière en absolu.

Avec d'autres éléments, la procédure du panthéisme n'est pas différente. — Celte doctrine est plus difficile à définir que le matérialisme. « Comme artiste » et comme poète, a dit Gœthe, je suis polythéiste ; » comme naturaliste, au contraire, je suis panthéiste... » Attachez-vous à la substance avec bonheur... La subistanceest impérissable... C'est l'éternelle unité qui » se manifeste sous mille formes; le grand en petit, le » petit en grand, toute chose selon sa propre loi, loin » et près, formant et transformant. » Essayons de préciser cette conception poétique d'une unité universelle, d'un grand tout, où toutes choses seraient contenues et confondues. L'étymologie du mot panthéisme, nous en révélera peut-être le sens philosophique. Uâveioç : tout est Dieu, et Dieu est tout. Que signifie cette formule dont les termes peuvent être renversés sans cesser d'être une traduction littérale du texte étymologique? « Le » panthéisme, a dit un philosophe contemporain, a été » quelquefois entendu comme l'absorption del'infini dans » le fini; d'autres fois au contraire comme l'absorption du » fini dans l'infini... L'absorption de l'infini dans le fini, » de Dieu dans la nature, c'est la tentative de nier l'infini, » de réduire toutes choses à l'univers, c'est l'athéisme ; ï l'absorption du fini dans l'infini, de l'univers en Dieu, x> c'est un effort pour nier le fini, pour réduire toutes

» chosesà Dieu, c'est le mysticisme.» Le panthéisme contiendrait donc deux tendances diamétralement opposées, et ainsi s'expliquerait qu'à un siècle de distance, le panthéiste Spinoza ait été tenu pour un réprouvé et pour un saint. Mais cette double acception suppose une référence tacite de l'esprit à une notion préconçue de Dieu. Dans une langue philosophique rigoureuse, Dieu et premier principe des choses ne sont pas termes synonymes ; si Dieu est un principe premier, tout principe premier n'est pas Dieu. Ainsi pour les matérialistes, la matière est Torigine et l'essence de toutes choses; elle n'est pas Dieu pourtant. Dieu, c'est un principe des choses, conscient, libre et personnel. Aussi serait-il absurde que tout fût Dieu, c'est-à-dire que matière, vie, esprit, fussent au fond identiques à un être personnel, éternel, supérieur et antérieur à l'espace et au temps, ou que Dieu fût tout, c'est-à-dire qu'un être personnel, conscient et libre ne fît qu'un avec les esprits finis, les êtres vivants, les êtres inorganiques qui apparaissent dans l'espace et le temps et y sont soumis à des lois inexorables. C'est donc se faire une idée fausse du panthéisme que d'y voir une tentative pour absorber le monde en Dieu ou Dieu dans le monde. On saura ce qu'il est, si, considérant les divers panthéismes, on en défalque les traits accidentels et particuliers, pour n'en conserver que les caractères communs, et l'on verra que c'est un système de métaphysique pour qui le principe des choses, indéterminé à Torigine, se détermine lui-même en produisant, par une nécessité interne, les divers ordres de réalités relatives. Justifions cette définition.

i28 LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

On pourrait remonter au delà des philosophies, jusqu'aux cosmogonies antiques, et voir qu'elles ont considéré l'univers comme un germe se développant de lui-même. Mais pour s'en tenir aux conceptions des philosophes, quelle idée se faisaient de la génération du monde les penseurs d'Ionie? Pour Thaïes, un principe unique et éternel, l'eau, se change en glace, en vapeur, en matière inerte, en matière animée; sans forme propre, indéterminé par conséquent, cet élément commun, toujours en mouvement, revêt toutes les formes, et se montre partout où il y a mouvement, vie et âme. Pour Heraclite, le principe premier est un feu divin qui se détermine éternellement lui-même, et l'histoire de l'univers est celle de ses métamorphoses. Plus tard, les stoïciens reprendront la conception d'Heraclite : un feu subtil, Féther, circule dans l'univers, comme le miel dans les cellules d'un rayon; il est la raison séminale qui, en se développant, engendre toutes choses; tout naît de lui, par rémission; tout revient à lui, par tension; et le monde est la somme de ses manifestations successives, également nécessaires.

Lorsque plus tard, à Alexandrie, le dogme oriental de l'émanation de la vie et des âmes se sera transfusé dans les philosophies helléniques, on se représentera la production du monde comme une multiplication de l'unité primitive. D'après Plotin, de cette unité déborde Tintelligence; de l'intelligence, qui surabonde, découle l'âme, et de l'âme, la multiplicité des phénomènes, et ces trois hypostases reviennent par degrés à l'unité primitive d'où elles émanent. Mais qu'est cette évolu-

tion circulaire, sinon le développement nécessaire d*un principe unique, enveloppant et reliant en un même ordre tous les phénomènes en apparence les plus divers?

Le panthéisme de Spinoza semble être d'une autre essence. Une substance qui tient d'elle-même la raison de son existence est de toute éternité; elle se manifeste nécessairement par une infinité d'attributs infinis chacun en son genre; chaque attribut se manifeste à son tour, non moins nécessairement, par une infinité de modes finis. Il n'y a pas là développement progressif du premier principe? Qu'importe? L'ensemble du relatif en est-il moins l'organe de l'absolu? La substance existerait-elle réellement sans les attributs, et les attributs sans les modes? La substance, détachée de ses attributs, ne serait-elle pas une pure abstraction, et de même les attributs, isolés des modes? Les modes ne réalisent-ils pas les attributs, et les attributs la substance? La loi qui relie les modes aux attributs et les attributs à la substance n'est-elle pas nécessaire? Nous ne connaissons, d'après Spinoza, que l'univers des idées et l'univers des corps géométriques. Qu'importe encore? Notre monde, et tous ceux qui nous sont inconnus, sont uniquement la manifestation nécessaire de la substance unique, qui, sans eux, n'aurait pas de réalité. Qu'il soit pleinement réalisé de toute éternité, comm€ le veut Spinoza, ou que la réalisation en soit graduelle, le monde des panthéistes est le produit d'une substance unique se déterminant elle-même en vertu d'une nécessité interne.

La chose est plus apparente encore dans le moderne

panthéisme allemand. Considérons en particulier la première philosophie de Schelling. — La source métaphysique des choses est une activité absolument indéterminée, puissance subjective, sans réalité objective. S'éveillera-t-elle et deviendra-t-elle féconde? Nul ne le sait à priori, car aucune nécessité n'est inhérente àTidée de l'être inconditionnel. Mais comme le monde existe, l'expérience nous atteste que Tinflni s'est réalisé. En le faisant, il est devenu fini, inégal à lui-même, par conséquent; en déposant hors de lui la réalité objective qu'il recelait virtuellement, il s'est limité. Sa réalisation est le prix de cette chute. Cependant, comme la virtualité primitive est infinie, en se réalisant elle ne se répand pas tout entière; dans sa première détermination, elle devient objet, mais elle garde toujours en ellemême sa subjectivité. La source de Tidéal est inépuisable. Ainsi, en partant d'un principe unique, l'être indéterminé, puissance illimitée d'être et d'essence, nous sommes conduits à l'opposition de deux principes, le passif et l'actif, l'être et l'intelligence, le réel et l'idéal. L'idéal et le réel, émanant d'une source commune, sont en présence. Que va-t-il advenir? Resteront-ils immobiles, en face l'un de l'autre, éternellement distincts? Non, la manifestation del'inflni doit être aussi complète que possible, et pour cela il faut que l'idéal subjugue, pénètre et transforme le réel, que l'esprit triomphe de la matière. Le réel, de son côté, émanation de l'infini, mais déchu de l'infini, par cela seul qu'il est l'infini réalisé, ne peut reconquérir sa primitive essence qu'en se laissant assujettir à l'idéal; pour rede-

LES SYSTÈMES DE MÉTAPHYSIQllE. 431

veiiir infinie, il faut que la matière devienne esprit. De là une pénétration graduelle du réel par l'idéal, une ascension continue de la matière aveugle vers la spiritualité pure.

Aristote, pour expliquer le monde, avait placé la matière indéterminée en face du Bien absolu. Animée d'un désir aveugle de perfection, elle tend incessamment vers ce Bien dont l'amour mconscient la fait tressaillir et l'anime; pour l'atteindre et le posséder, elle revêt des formes de plus en plus riches et parfaites : la vie, la sensation, le mouvement spontané et la pensée. Mais la pensée humaine, malgré les éclairs divins qui l'illuminent parfois, n'est pas identique à la pensée pure ; la matière ne peut s'abreu ver complètement de perfection ; toujours elle reste matière, suspendue à ce Bien qu'elle voit et qu'elle aime, mais dans lequel elle ne parvient pas à se dépouiller de toute imperfection. — Pour Schelling, le principe idéal, loin d'être immobile, agit; il lui faut, pour se réaliser pleinement, pénétrer et transfigurer le principe matériel. Chacune de ses victoires est l'origine d'une détermination nouvelle de la nature, et la série des êtres est la série de ses triomphes.

Les phases de cette genèse victorieuse sont marquées dans la nature et dans l'histoire. — En se réalisant l'infini ne s'est pas épuisé; la source subjective est toujours vive et pleine; l'infini en déborde, et se répandant sur la matière, la transforme. La lumière, premier degré de l'intelligence, pénètre la matière et la rend sensible. Les qualités matérielles ne sont que les manifestations du principe subjectif, identifié à la matière; par

elles, l'idéal affirme une première fois sa prépondérance. — Mais rinépuisable idéal est toujours en face de la matière déjàspiritualisée; la source n'en est pas tarie; la vie en coule de nouveau pour transformer la matière sensible. La vie, deuxième degré du principe subjectif, fait de la matière brute un organisme. C'est la seconde victoire de l'esprit sur la matière. — L'union des deux principes opposés n'est pas encore complète ; l'idéal est encore distinct du réel; X intelligence, forme nouvelle et plus riche du principe subjectif, pénètre la matière organisée et produit ainsi l'homme. C'est la troisième victoire de l'esprit sur la matière. Est-ce tout? Les deux principes opposés sont-ils revenus à leur identité primitive, alors qu'ils sommeillaient dans le sein de l'absolu indéterminé? La victoire du principe actif sur le principe passif est-elle complète? Non. L'idéal, sous forme à' activité libre se pose encore en face du réel; la lutte recommence; elle se termine par un nouveau triomphe de l'esprit. L'activité libre pénètre l'intelligence ; celle-ci, qui tout à l'heure était la forme de la matière organisée, devient la matière de l'activité; l'homme prenant luimême ses facultés pour objet, en détermine l'emploi. Toutefois l'identité poursuivie n'est pas encore atteinte. Quand l'homme règle lui-même le cours de son activité, il a un objet, ses propres facultés; un dernier reste de matière, rebelle à l'idenlification, persiste donc encore; il y a dualisme dans l'expansion de l'activité. L'idéal, sous forme A' esprit pur, se pose une dernière fois en face du réel. Une dernière lutte, une dernière victoire ; alors apparaissent l'art, la religion et la philosophie.

L'idéal et le réel sont enfin réconciliés et confondus. Hosanna au plus haut des cieux !

Telle est la marche progressive de la réalité. Les êtres forment une série ascendante, de l'existence aveugle et indéterminée à la spiritualité pure, victorieuse de tous les obstacles. Le monde s'explique par la lutte de deux principes issus d'un seul, et la prépondérance croissante du supérieur sur l'inférieur, de Tidéal sur le réel, de l'esprit sur la nature. Ainsi l'absolu passe de l'indétermination complète à la détermination pleine et entière, en produisant lui-même, par une loi inhérente à son être, les moyens de sa propre réalisation.

Tous les systèmes panthéistes sont donc au fond les variations d'un même thème. D'oij vient cette conception fondamentale? Ce n'est ni d'une intuition directe, ni d'une déduction, ni d'une induction scientifiques. Nous n'avons pas la vue de l'absolu en lui-même; nous ne pouvons davantage en déduire l'idée des principes de la connaissance, ni le construire en recueillant les enseignements de la science, puisque la déduction et l'induction ne valent pas au delà des phénomènes. Le panthéisme procède en général comme le matérialisme : il transporte, par analogie, dans le centre vide de l'existence en soi et par soi, la notion de quelqu'une des réalités relatives intuitivement connues. Le matérialisme tirait ses analogies de la matière inanimée; le panthéisme les tire de la matière vivante. Qu'est-ce, en efl*et, qu'un être vivant? C'est essentiellement un système de moyens appropriés à une fin commune; la vie n'existe que par les organes; si virtuellement elle y

LiARD. — La science positive. 28

préexiste, elle est réalisée par eux. De même Vabsolu des panthéistes est réalisé par les êtres qui constituent le monde. La substance de Spinoza serait une absiraction sans ses attributs et les modes de ces attributs. Ajoutez que Vêtre vivant se développe par évolution; qu'en lui la vie, d'abord vacillante, suscite peu à peu d'elle-même les moyens de sa propre réalisation, s'affermit et s'étend à mesure qu'ils apparaissent, et vous aurez le type sur lequel Schelling,et d'autres avant lui, ont conçu l'absolu. Pour tout panthéiste, le principe des choses n'est réalisé qu'en produisant lui-même, par une loi interne et nécessaire, les moyens et les milieux de sa réalisation; les êtres particuliers et relatifs sont a cet absolu ce que les appareils, les organes, les tissus et les cellules sont au tout organisé et vivant ; ils n'existent qu'en lui et par lui, mais sans eux il resterait uno virtualité idéale.

Le spiritualisme met-il en œuvre, pour construire la notion de l'absolu, un procédé nouveau, ou transporle-t-il, par analogie, au sein de l'existence en soi et par soi, des éléments empruntés à l'intuition des choses relatives? — Les définitions courantes du spiritualisme sont vagues et inexactes. Est-on spiritualiste pour reconnaître que les phénomènes conscients sont irréductibles aux phénomènes matériels? A ce compte, les philosophes de l'école expérimentale, qui, sans se prononcer sur l'essence de la matière et de l'esprit, ne voient aucun passage intelligible entre le mouvement et la pensée, le seraient au même titre que Descartes. Est-on

spiritualiste pour reconnaître dans l'entendement hu^ main des éléments d'une double provenance, les uns particuliers et contingents, issus de l'expérience : les autres universels et nécessaires, antérieurs et supérieurs à toute expérience? A ce compte, Kant, qui a mis hors de doute l'existence de formes et de catégories à priori, mais en a limité l'application légitime aux phénomènes, le serait au même titre que Leibniz. Peut-être voir une distinction radicale entre les faits mécaniques et les faits conscients est-il le commencement du spiritualisme, en ce sens que les doctrines qui nient cette distinction, conduisent, si on les applique aux questions métaphysiques, aux solutions du matérialisme et du panthéisme; mais pour être spiritualiste, il faut aller plus loin et pousser jusqu'à l'absolu.

Le spiritualisme est une doctrine métaphysique, c'est-à-dire une théorie de l'être en tant qu'être, de l'existence en soi et par soi, et ce qui le caractérise et le distingue des autres doctrines métaphysiques, c'est qu'il conçoit l'absolu sur le type de l'esprit, non pas de l'esprit tout entier, mais de ce qui en est l'essence et la fonction suprême, la causalité libre.

a Si nous cherchons de quelle manière cette cause » qui est nous fait ce qu'elle fait, a dit un profond spi- » ritualiste contemporain, nous trouvons que son action » consiste dans la détermination, par la pensée, d'un V ordre ou d'une fin, à laquelle concourent et s'ajustent » des puissances inconnues qu'enveloppe latentes notre » complexe individualité. Nous nous proposons tel objet, > (elle idée ou telle expression d'une idée : des profon-

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„ deurs de la mémoire sort aussitôt tout ce qui peut „ y servir des trésors qu'elle contient. Nous voulons tel » mouvement; et, sous l'influence médiatrice de l'iu.a- .. einalion , qui traduit en quelque sorte, dans le langage „ de la sensibilité, les dictées de l'intelligence, du fond . de notre être émergent des n.ouvements élémentaires, » dont le mouvement voulu est le terme et l'accomplis- „ sèment. Ainsi arrivaient, à l'appel d'un chant, selon la » iabie antique, et s'arrangeaient comme d'eux-mêmes, ,> en murailles et eu tours, de dociles matériaux.

» Qu'est-ce que celte idée que notre pensée se pro- „ pose, et qui appelle à soi, comme du haut de sa per- „ fection, nos puissances inférieures? C'est notre pensée » mêu.e, au point le plus élevé de réalité active, ou. „ dans telles et telles limites, elle puisse parvenir. .„ Qu'est-ce que ces puissances qu'elle attire, et qui « trouvent en elle leur accomplissement, leur realisa- „ lion*? Des idées aussi, des idées qui sont aussi nôtres, » donc notre pensée encore, quoique dans un état où elle » est comme hors d'elle-même et étrangère a elle-même. » D'après notre expérience, le ressort de toute la vie r> intérieure, c'est donc la pensée, ou action intellec- » tuelle qui, d'un état de diffusion et de confusion ou ,, elle n'a en quelque sorte qu'une existence virtuelle, y> se rappelle, se ramène par un mouvement continuel . de recomposition, dans l'unité de la conscience, à « l'existence active, et d'un état de sommeil et de rêve „ remonte incessamment à l'état de veille. Si les pierres „ de la fable obéissent à une mélodie qui les appelle. , c'est qu'eu ces pierres il y a quelque chose qui est

» mélodie aussi, quoique sourde et secrète, et que, » prononcée, exprimée, elle fait passer de la puissance » à l'acte (i). » Si l'on ajoute que la perfection relative de nos idées est cause de leur efficacité, et que cette perfeclion dérive de leur rapport à notre conception du bien, que l'âme a le choix entre le bien moral et le bien sensible, que par conséquent elle se donne à elle-même la loi de son développement, on voit que la liberté, impossible sans la réflexion et sans la conception du Bien, est le trait essentiel du sujet.

Le spiritualisme marque l'absolu de ce trait, et il fait de l'être en soi et par soi la perfeclion suprême, essentiellement libre, affranchie de toute limitation. Ainsi l'entendait Descartes, qui, entre autres gloires, a celle d'avoir, par la déflnition de la substance nue et par les paroles qu'on va lire, fixé les deux extrêmes entre lesquels peut se mouvoir la spéculation métaphysique : l'indétermination absolue et la détermination absolue, bien qu'incompréhensible, par la liberté. « Les vérités » mélaphysiques, écrivait-il à Mersenne, lesquelles vous » nommez éternelles, ont été établies de Dieu, et en » dépendent entièrement, aussi bien que tout le reste » des créatures. C'est, en effet, parler de Dieu comme » d'un Jupiter ou d'un Saturne, et l'assujettir au Styx » et aux destinées, que de dire que ces vérités sont » indépendantes de lui. Ne craignez pas, je vous prie, » d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a

(1) Ravaisson, La philosophie en France au dix-neuvième siècle, p. 244.

438 U SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIttnE.

» établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit les » lois en son royaume (1 ). »

Ainsi, au lieu d'un absolu conçu sur le type de la matière' ou sur le type de l'organisme, au lieu d'un principe des choses indéflniment étendu dans l'espace, et engendrant tout par son mouvement éternel, ou se développant dans le temps (^omme un germe qui évolue, et peuplant l'espace des organes nécessaires à sa réalisation, le spiritualisme propose un absolu conçu sur le type de l'esprit, une liberté pleine et entière, identique au Bien, qui a dans sa propre perfection la raison de son existence. Avec un tel principe, quelle idée convient-il de se faire du monde?

« Tout objet qu'on se propose de connaître peut être « considéré ou dans ses éléments, ou dans l'unité de sa » forme. Les éléments sont les matériaux ; la forme, » leur mode d'assemblage. Décomposer un objet ou » une idée, les résoudre dans leurs éléments, c'est les ,, résoudre en leur matière. Un tout résolu en ses élé- » ments, ceux-ci en d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à » ce qu'on parvienne à des éléments indécomposables, » il peut sembler qu'on a expliqué ce tout, qu'on en a » rendu complètement raison. C'est ce qui est vrai peut- « être de ces choses dont les propriétés ne sont guère > autres que celles de leurs éléments, c'est-à-dire des » choses de l'ordre géométrique et même mécanique, î où les parties expliquent entièrement le tout, et » peuvent servir à eu rendre raison à priori... Au con-

(1) Ed, Garnier.t. IV,p.303.

» traire, on peut considérer dans les choses le mode » d'union des matériaux ou la forme; on peut consi- » dérer comme elles s'assemblent, se combinent avec » d'autres : c'est le point de vue de la combinaison, ou » complication ou synthèse. Ce point de vue est essea- M liellement celui de Tart, Tart consistant surtout à H composer, à construire; c'est celui notamment de la h poésie qui sans cesse rapproche, associe, marie en- «semble les objets les plus éloignés (1).» C'est aussi celui de la métaphysique spiritualiste. La science proprement dite procède par décomposition; elle ramène, par analyse, toutes choses à leurs conditions élémentaires. Mais les explications qu'elle en fournit de la sorte laissent toujours place à de nouvelles questions. Un phénomène est expliqué pour elle quand il a été rattaché à un antécédent invariable. Il est vrai qu'ainsi la multiplicité et la variété sont réduites à l'unité; loais la raison de celte causalité, le pourquoi de cette liaison invariable, sont encore inconnus. La causalité mécanique, par laquelle tout paraît s'expliquer dans la nature, est aveugle, et ne contient pas en elle-même, pourrait-on dire, sa raison et sa cause. U y a donc place, à côté de la science, pour une autre interprétation des faits. Au lieu d'en considérer le matériel, on en considérera la forme. Alors l'univers n'apparaît plus seulement comme une poussière infinitésimale répandue dans l'espace, mais comme un système de formes différentes. Le mécanisme une fois doublé de finalité, le

(1) Ravaùson, La philosophie en France au diX'neuvième siède, p. 2d&

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mode d'explication change. Chaque forme particulière est, aux yeux de la métaphysique, non pas seulement un système mécanique aux éléments unis et retenus ensemble par de mutuelles réactions, mais un certain degré de perfection réelle, et c'est cette perfection relative qui en est la raison d'èlre; la causalité mécanique a ainsi pour fonction de lier les matériaux; mais le plan suivant lequel ils sont unis, plan qui, en dernière analyse, est la raison véritable de l'être, n'est pas l'œuvre du mécanisme brut (1). Les différents êtres de la nature constituent, à ce point de vue, une hiérarchie de formes harmonieusement ordonnées. H y a entre les choses, disait Malebranche, deux sortes de rapports : des rapports de grandeur et des rapports de perfection ou d'excellence. «Une bête est plus esti- »mable qu'une pierre, et moins estimable qu'un i> homme, parce qu'il y a un plus grand rapport de p perfection de la bête à la pierre que de la pierre à la « bête, et qu'il y a un moindre rapport de perfection » entre la bête comparée à l'homme, qu'entre l'homme » comparé à la bête. »

On dira peut-être que le panthéisme s'est déjà placé, pour embrasser la totalité des choses, à ce centre de perspective. Quelle est en effet, dans l'évolution progressive de l'absolu, telle que le conçoivent, par exemple, Schelliog et Hegel, la raison dernière de l'existence et de l'essence de chaque être particulier, et de chaque ordre distinct d'êtres, sinon leur rapport nécessaire à la

(l)Voir VdiM\ Janet, Les causes finales.

réalisation de l'absolu? Et tous ces organes du premier principe, successivement apparus, ne forment- ils pas une hiérarchie où chaque degré est déterminé parla distance qui le sépare du terme de l'évolution? — Nous ne le contestons pas, nous qui croyons que le panthéisme prend pour type de l'absolu la matière animée, où le mécanisme est un instrument de finalité. Mais la finalité, telle que l'entend le panthéisme, est aveugle et inintelligible. Là où les causes finales nous apparaissent en action, c'est-à-dire en nous-même, la fin préexiste, à l'état d'idée, à sa réalisation, et ceux des naturalistes qui ne bannissent pas les fins du domaine de la vie, sont contraints, par l'analogie, de les réaliser sous forme QÏ idées (lirecùices. Les panthéistes, au contraire, estiment que les fins poursuivies par la nature n'ont pas même cette préexistence idéale; à l'origine l'indétermination de l'être est absolue, et elle ne s'efface que peu à peu, à mesure qu'apparaissent, suscités par l'indéterminé lui-môme, les organes de sa détermination. Ainsi, une fin qui n'existe nulle part à l'étatd'idée est assez efficace pour se réaliser elle-même et produire tour à tour la matière, la vie, le mouvement spontané et la pensée. C'est chose inintelligible pour nous, qui, en dehors des relations mesurées par la science, et ramenées par elle à des rapports de quantité, estimons toutes choses à la mesure que nous trouvons dans la conscience de nousmêmes. Tel n'est pas le point de vuespiritualiste. Aristote, pour expliquer comment la matière, indéterminée à l'origine, se déterminait progressivement, en revêtant des formes de plus en plus complexes, admettait comme

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contemporaine de la matière éternelle une perfection absolue, acte pur, sans aucun mélange de passivité, la pensée de la pensée, le Bien en un mot. Malgré le dualisme du système, c'était là du spiritualisme. Pour cette doctrine en effet, la perfection est l'absolu, parce que seule, nous en trouvons la preuve dans noire perfection relative, elle a en elle-même la raison de son existence. Cet absolu, où tout est moral, est la commune mesure à laquelle nous rapportons métaphysiquement toutes choses réelles pour en estimer la valeur. 11 n'est donc pas réalisé, comme l'absolu des panthéistes, par l'existence des choses particulières ; il préexiste à celles-ci, et la seule raison qu'elles ont d'exister et d'être ce qu'elles sont, est leur relation plus ou moins lointaine avec la perfection absolue. Le monde, pour le spiritualisme, est une hiérarchie morale.

C'est ce qu'a vu le penseur le plus pénétrant, sinon le plus systématique de cette école. « Tout se fait mécaniquement, disait Leibniz, — entendant par là que chaque phénomène a sa raison déterminante dans un autre phénomène; — mais le mécanisme même a un principe qui doit être cherché hors de la matière, et que la métaphysique seule fait connaître. » Et développant cette pensée : « Les principes du mouvement dont les lois du mouvement sont les suites, ne sauraient être tirés de ce qui est purement passif, géométrique ou matériel, ni prouvés par les seuls axiomes des mathématiques. Pour justifier les règles dynamiques, il faut recourir à la métaphysique réelle, et aux principes de convenance qiû affectent les âmes, et qui n'ont pas moins d'exacti-

TES SYSTÈMES DE MÉTAPHYSIttCE. *43

lude que ceux des géomètres. » — « La source du mécanisme est la force primitive; autrement dit les lois du mouvement, selon lesquelles naissent de cette force les forces dérivées ou impétuosités, découlent de la perception du bien et du mal, ou de ce qui convient le mieux. Les causes efficientes dépendent ainsi des causes finales; les choses spirituelles sont par nature antérieures aux matérielles, comme elles leur sont aussi antérieures dans l'ordre de la connaissance, puisque nous voyous rame qui nous est intime, plus intérieurement que le corps. » Rappelons enfin cette brève sentence du même penseur, formule la plus précise et la plus concise que l'on ait jamais donnée de la conception spiritualiste : « Il y a de la géométrie partout et de la morale partout. »

Ainsi les divers systèmes de métaphysique mettent en oeuvre un procédé commun : c'est par analogie qu'ils , construisent la notion de l'absolu sur le type de la matière inanimée, ou de la matière vivante, ou de l'esprit. Il nous reste à rechercher en quelle proportion les éléments dont ils font usage dérivent de l'objet et du sujet.

En premier lieu, tous les absolus, celui des spiritualistes aussi bien que celui des matérialistes, contiennent des matériaux de provenance objective. — Pour le matérialisme, la chose est évidente. Qu'est-ce, en effet, que la matière absolue, principe premier de toutes les existences phénoménales, sinon la somme des catégories objectives, investies par resprit de l'existence en soi

lu LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

et par soi? N'est-elle pas à la fois espace, temps, nombre, substance et cause? — Le panthéisme emprunte moins à l'objet. Parfois, avec Spinoza par exemple, il fait de retendue un attribut du premier principe; mais il peut, sans en être essentiellement altéré, voir dans le nombre, l'espace et le temps, en un mot dans les catégories mathématiques de la pensée, de pures manifestations de Têtre unique et universel. Mais, comme nous Tavons montré, l'âme de cette doctrine est la notion d'une substance, enfantant toutes choses par une loi nécessaire. N'est-ce pas là, élevée à l'absolu, une des lois objectives de l'esprit, celle qui exige que la quantité d'être soit constante dans l'univers représenté et pensé? — Si le spiritualisme semble, par définition, plus étranger à l'objet que tout autre système, il ne laisse pas cependant d'en recevoir quelques-uns des éléments dont il compose la notion do l'absolu. Combien de spiritualistes, faisant de Dieu la cause efficiente du nionde, en ont conçu Faction sur le type delà causalité mécanique? Le Dieu de Descartes, par exemple, n'agit-il pas à la façon d'un moteur, pour produire, en la matière, une quantité invariable de mouvement? Et ceux qui, mieux inspirés, voient en Dieu une perfection qui attire, et non pas une force qui pousse, ne l'ont-ils pas doué souvent d'attributs d'origine objective? Que sont l'immensité, l'éternité, l'infinité, si souvent attribuées à Dieu, sinon des éléments de la connaissance objective élevés à l'absolu? En vain, pour en effacer ce caractère, a-t-on voulu les ramener à quelque chose de purement moral et y voir l'affran-

chissement des conditions d'espace, de temps et de nombre imposées aux choses relatives; on ne réussit pas à les transfigurer pleinement, et pour la plupart des théologiens spiritualistes, l'immensité, l'éternité et l'infinitédivines gardent toujours quelque chose de l'espace, du temps et du nombre.

Ainsi les lois objectives de la connaissance se retrouvent, en tout ou partie, dans les divers absohis des métaphysiciens. Elles y sont unies à des éléments empruntés au sujet. 11 est inutile de le démontrer pour l'absolu des spiritualistes. Un premier principe conçu comme liberté et comme perfection absolues, ne saurait être qu'un analogue de l'âme. — A un moindre degré, il n'en est pas autrement de la substance universelle des panthéistes, non pas qu'en elle-même elle soit toujours esprit; mais la loi suivant laquelle elle se manifeste et se réalise, serait une énigme indéchiffrable si nous n'en trouvions pas la clef en nous-même. Cette loi, nous l'avons vu, est dérivée de la considération des êtres vivants. L'absolu des panthéistes se réalise, comme la vie, par une pluralité d'organes, et souvent même par une évolution comparable à celle des germes organisés. Mais cette vie, toute imprégnée de finalité, pourrionsnous la comprendre sans l'intuition de nous-même? Que se passe-t-il en nous? Nous posons des fins qui, du haut de leur perfection, attirent à elles les moyens qui peuvent les réaliser, et ce qui nous explique l'apparition et l'agencement des moyens, c'est la préexistence idéale de la fin. Sans cette lumière, l'essence de la vie nous resterait cachée; nous pourrions en démêler les élé-

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ments, découvrir quels rapports les unissent, et dans quelles lois physiques, chimiques et mécaniques rentrent ces rapports. Mais, de la sorte, la vie irait se perdre dans ce qui en est la matière; ce qui en est la forme essentielle, je veux dire le consensus des éléments divers, ne nous apparaîtrait pas ou nous serait inintelligible. Au contraire, au jour de cette finalité qui est en nous le ressort et la raison de l'activité consciente, nous comprenons le concert des organes vivants et de leurs fonctions. La nature, il est vrai, travaille eu sens inverse de l'industrie humaine. Nous posons des fins et nous y coordonnons ensuite des moyens, allant ainsi du dehors au dedans; la nature, au contraire, va du dedans au dehors : la fin qu'elle poursuit inconscienmient n'apparaît que lorsqu'elle est atteinte. Mais cette finalité immanente nous serait un mystère impénétrable, si nous ne l'éclairions pas par la finalité intentionnelle et transcendante de l'activité consciente.

Le matérialisme, lui aussi, emprunte quelque chose au sujet. Il puise dans la matière physique les matériaux dont il construit son absolu, qualités sensibles et lois de ces qualités. Il serait aisé de démontrer, avec Kant, que ces éléments, en apparence si éloignés de la pensée, sont la pensée même en ce qu'elle a de moins complexe et de plus général. La chose n'est-elle pas vraie de l'espace, du temps et du nombre? De la sorte la matière n'aurait rien de matériel. Sans pousser jusque-là, n'est-il pas vrai du moins que les éléments dont m compose la matière absolue nous sont donnés en fonction du sujet. On ne le conteste pas pour les qua-

lités secondes, couleurs, saveurs, sons, odeurs, etc.; mais on fait une réserve en faveur des qualités premières, l'étendue et la résistance. Cependant, à y regarder de près, ne nous sont-elles pas données en fonction de l'activité musculaire et du toucher, comme les couleurs en fonction de la vue, les sons en fonction de Touïe? Et peut-on en défalquer ce que le sujet y met du sien, pour ne conserver que la part de l'objet? Le matérialisme passe outre; il isole, par abstraction, la matière du sujet auquel elle tient par toutes ces qualités, et cela fait, il nie le sujet au bénéfice de la matière! — En vain alléguera- t-on que le mouvement auquel se réduisent tous les phénomènes de la nature inorganique est absolument étranger aux fonctions du sujet conscient. A moins de le réduire à une pure abstraction logique, et de le dénuer par conséquent de toute réalité concrète, il faut y voir une tendance incessante à occuper dans l'espace de nouvelles positions. Et qu'est cette tendance, sinon un analogue de la volonté, de l'esprit en un mot? Oii en trouvons-nous le type^ sinon dans la conscience de notre activité?

Tout système de métaphysique est donc à la fois spiritualiste et matérialiste en une certaine mesure, spiritualiste parce qu'il prend du sujet, matérialiste parce qu'il emprunte à l'objet, pour remplir la notion vide d'une existence en soi et par soi.

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