CHAPITRE III
Les sciences se proposent de découvrir les lois des phénomènes, c'est-à-dire des rapports relativement universels et relativement nécessaires entre des termes relativement simples; elles décomposent Texpérience actuelle et composent l'expérience future ; par suite, Taccès de l'absolu leur est interdit. — Une doctrine philosophique, qui borne tout le savoir humain aux connaissances scfientifiques proprement dites, a conclu de là que la métaphysique était impossible. Pour le positivisme, « toute pro- » position qui n'est pas finalement réductible à la simple » énonciation d'un fait ou particulier ou général ne sau- » rait offrir aucun sens réel et intelligible (1) » ; le positif seul, ou le réel, c'est-à-dire l'ensemble des faits connus par Texpérience, est objet de science; il n'existe pas de principes antérieurs et supérieurs aux phénomènes, pas de causes efficientes et finales des choses qui apparaissent dans l'espace et dans le temps, ou, s'il en existe, elles sont pour nous comme si elles n'existaient pas, puisque nous ne pouvons les connaître; ces principes et ces
(1) A. Comte, article du Catéchisme des industriels j 1835.
causes, nous ne les trouvons pas en effet au nombre des faits, et, depuis Bacon, c'est une maxime acceptée de tous, et presque vulgaire, que « la nécessité de prendre » les faits observés pour base directe ou indirecte, niais » toujours seule décisive de toute saine spéculation (1) ». La preuve que donne le positivisme de la relativité de toute connaissance humaine, et par suite de l'illégitimité de tonte recherche touchant l'absolu, est entièrement historique. — Si l'on considère les différentes sciences qui, depuis la division du travail intellectuel, se sont partagé le domaine à exploiter par l'esprit, on constate que chacune d'elles, avant de parvenir à une constitution définitive et à des résultats véritablement scientifiques, a traversé deux phases préparatoires : la phase théologique et la phase métaphysique.
« Dans l'état théologique, Tespril humain, dirigeant » essentiellement ses recherches vers la nature intime » des êtres, les causes premières et finales de tous les » effets qui le frappent, se représente les phénomènes » comme produits par l'action directe et continue d'a- » gents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l'in- » tervention arbitraire explique toutes les anomalies h apparentes de la nature (2). » Ainsi l'antiquité païenne avait peuplé l'univers de légions de dieux, et les races monothéistes attribuent la production et le gouvernement des phénomènes naturels à la volonté toute-puissante d'une invisible divinité.
« Dans l'étal métaphysique, qui n'est au fond qu'une
(1) A. Comte, Cours de philosophie positive, cinquante-huitième leçon. (2) /6i(/., première leçon.
LIARD. — La science positive. 8
» modiOcaliou générale du premier, les agents surna- » tiirels sont remplacés par des forces abstraites, véri- » tables entités (abstractions personnifiées) inhérentes » aux divers êtres du monde, et conçues comme capa- » blés d'engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes » observés, dont l'explication consiste à assigner pour » chacun l'entité correspondante (4). »
Toutes les sciences, sans exception, ont traversé ou doivent traverser ces deux phases transitoires, avant de parvenir à une constitution réellement scientifique; celles dont les objets sont les plus simples, les mathématiques par exemple, sont sorties depuis longtemps des limbes de la théologie et de la métaphysique; celles dont les objets sont plus complexes, la physique naturelle, la chimie, la biologie et la physique sociale, commencent à peine à s'en dégager; mais en comparant ce qu'elles sont, à demi affranchies, à ce qu'elles furent lorsqu'elles étaient entièrement tributaires de conceptions étrangères à la science, on peut prédire, sans dépasser les données de l'expérience historique, qu'elles n'atteindront la virilité qu'avec l'état positif. Dans cet état, a l'esprit humain, reconnaissant l'impossibilité » d'obtenir des notions absolues, renonce à chercher » l'origine et là destination de l'univers, et à connaître » les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher » uniquement à découvrir par l'usage bien combiné du » raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, » c'est-à-dire leurs relalionsinvariables de succession et
(1) A. Comte, Cours de philosophie positive, première Leçon.
POSITIVISME. î^
» de similitude. L'explication des faits, réduite alors à » ses termes réels, n'est plus désormais que la liaisom » établie entre les divers phénomènes particuliers et quel- » ques faits généraux, dont les progrès de la science ten- » dent de plus en plus à diminuer le nombre (1). »
Ainsi des faits et des lois, c'est-à-dire, en dernière^ analyse, des faits encore, voilà l'unique objet, l'unique^ fin du savoir. « Le principe fondamental de la saine- » l'hilosophie consiste nécessairement dans l'assujettis— » sèment continu de tous les phénomènes quelconques,. » inorganiques et organiques, physiques ou moraux^ 2) individuels ou sociaux, à des lois rigoureusement invay> riables, sans lesquelles toute prévision rationnelle » étant évidemment impossible, la science réelle demeuy> rerait bornée à une stérile érudition (2) . }> — C'est en considérant le développement historique des sciences, que s'engendre en nous cette conviction que « l'élabo- 3> ration dogmatique des premiers principes essentielley> ment dérivés de l'essor spontané de la raison humaine y> est « non moins stérile que puérile (3) ». Au règne de (c l'imagination pure i> ou de la théologie, à celui c de » l'argumentation philosophique, où le raisonnement » s'exerce, non sur des fictions, ni sur des réalités, mais » sur de simples entités (4) », succède et doit succéder le règne de la réalité elle-même, c'est-à-dire de la connaissance objective et vérifiable.
(1) A. Comte, Cours de philosophie positive, première leçwr,
(2) Id., ibid., cinquante-huitième leçon.
(3) Id., ibid, (4; Id., tbid.
Il résulte de là que quiconque a fait le tour des sciences fondamentales, mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie et sociologie, a fait le tour de Tesprit humain. Hors de ces sciences, il n'y a place que pour des chimères subjectives, qui, enfantées par Tesprit, en dehors de tout commerce avec la réalité, s'évanouissent aussitôt qu'on les confronte avec elle. La métaphysique n'a donc plus de raison d'être, une fois qu'est apparu le mode vraiment scientifique d'explication des phénomènes; elle a servi de transition entre les conceptions Ihéologiques et la conception positive : entre ces deux formes extrêmes, le passage ne pouvait être brusque ; mais une fois que l'esprit a reconnu la vanité des recherches absolues, une fois qu'il a substitué à ces vaincs tentatives d'explication les explications réelles et sans cesse vérifiées de l'expérience, c'en est fait de la métaphysique; elle ne peut plus exister, car l'état définitil, vers lequel elle était un acheminement indispensable, est désormais atteint. Aussi se borne-t-elle o: à nous D redire qu'il faut poser des questions qui sont insolubles » cl sonder l'absolu qui est insondable ; en cet état, il y a D lieu à des répétitions, non à des créations (1) ». \ Si Ton objecte qu'outre les explications fournies par lies diverses sciences des objets particuliers, l'esprit I désire et désirera toujours une explication d'ensemble, Pon répondra que la philosophie positive donne satisfac- \ ion à ce désir. Son office théorique consiste, en eflet, ' « en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontané-
(1) Litlré, Préface d'un discipley à la deuxième édition du Cours de philotophie positive.
posrnvisME.
» ment au double besoin élémentaire qu'éprouve tou- » iours notre intellisçence d'étendre et de lier autant » que possible nos connaissances réelles (1) ». Les sciences diverses., bien que distinctes, ne sont pas isolées; elles se distribuent et s'ordonnent hiérarchiquement suivant la complexité plus ou moins grande de leurs objets : la plus générale de toutes, indispensable à toutes les autres, est la mathématique, dont les objets, le nombre, l'étendue et le mouvement, sont les plus simples de tous ceux que nous pouvons connaître; l'astronomie et la physique viennent ensuite, car elles ne sauraient naître et se constituer sans le secours de la mathématique ; à la suite de la physique se place la chimie, qui n'est devenue une science qu'après la constitution de la physique; après la chimie, la biologie, qui ne serait rien sans elle; et enfin, couronnant tout le savoir, la sociologie, qui suppose toutes les
autres sciences.
Ainsi disposées, les sciences positives forment un système qui tient en ses cadres toute la réalité, et dont les termes sont liés par une subordination naturelle. Aussi est-il possible, « sans se proposer un lieu inaccessible où l'on cherchera (2) y>, de donner à Tesprit l'explication d'ensemble qu'il réclame. Pour cela, il suffit de faire de Tétude des généralités scientifiques une grande spécialité de plus : « qu'une classe nouvelle de savants, )> préparés par une éducation convenable, sans se livrer » à la culture spéciale d'aucune branche particulière
(1) A. Comte, cinquante-iiuitième leçon.
{2} L'ûtréy Préface d'un disciple.
» de la philosophie naturelle, s'occupe uniquement, en :ù considérant les diverses sciences positives dans leur » état actuel, à déterminer exactement Tesprit de cha- » cune d'elles, à découvrir leurs relations et leur enchaî- » nement, à résumer, s'il est possible, tous leurs prin- ^ cipes propres en un moindre nombre de principes » communs, en se conformant sans cesse aux maximes D fondamentales de la méthode positive (1). d — Celte étude des vérités les plus générales, dans lesquelles se résument et se condensent les sciences particulières, € section distincte du grand travail intellectuel y>, voilà ce qu'est et ce que peut être la philosophie.
La philosophie positive est donc à la fois une méthode et une doctrine. Comme méthode, elle élimine des sciences toute recherche étrangère à la recherche des lois; comme doctrine, elle relie en un faisceau toutes les généralités scientifiques, en les subordonnant les unes aux autres, dans l'ordre même où sont mutuellement subordonnées les sciences fondamentales.
La sagesse ne consiste donc pas, comme lavaient cru les anciens, à aborder de front des problèmes insolubles, mais à les écarter comme insolubles. Ce discernement entre les questions qui peuvent être résolues et celles qui ne le peuvent i)as, une fois fait par la raison et accepté par la volonté, l'esprit trouve dans le champ dont l'accès lui est ouvert matière à d'amples moissons, et, les problèmes décevants de la métaphysique une fois écartés, iltrouvedans la contemplation des lois de la nature cette
'(Ij A. Comte, cinquante-huitième leçon.