CHAPITRE IV
Le positivisme nie le droit de la métaphysique à la vie. Pour se maintenir contre cet arrêt, la métaphysique ne saurait invoquer ses longs siècles d'existence et la place qu'elle occupe encore dans les œuvres contemporaines de philosophie. Son existence passée et présente n'est pas, en effet, contestée; on lui reconnaît même un avenir assez long encore. Mais, au lieu de voir en elle un produit légitime, constant et nécessaire de l'esprit humain, on eu fait un mode inférieur et transitoire d'explication, destiné à céder peu à peu aux conquêtes de la science positive le domaine qu'à l'origine elle occupait tout entier, et on la relègue au nombre des chimères, fruit d'une science mal informée, qu'un savoir mieux informé fait chaque jour évanouir. Toutefois la sentence portée contre elle n'est pas sans appel, et la logique a droit d'en peser les considérants.
La preuve invoquée contre la métaphysique est la loi des trois états, qui jouit, dans le système, du privilège singulier de servir à démontrer la thèse fondamentale de la doctrine, et d'être démontrée par la doctrine entière. L'énoncé de cette loi renferme une définition de la mé-
taphysique, qu'il importe d'examiner de près. — Pour Au^^uste Comte, « dans l'état métaphysique, qui n'est au » fond qu'une simple modification de l'état Ihéologique, » les agents surnaturels sont remplacés par des forces » abstraites, véritables entités (abstractions personni- » fiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et con- » çues comme capables d'engendrer par elles-mêmes y> tous les phénomènes observés, dont l'explication con- 0 siste alors à assigner pour chacun Tentité correspon- » dante (1). » A s'en tenir à cette définition, la métaphysique serait d'abord une sorte de mythologie abstraite; puis, de même qu'en théologie le fétichisme grossier des premiers âges devient, par une épuration et une concentration progressives, le polythéisme, et le polythéisme le monothéisme, le nombre des abstractions réalisées auxquelles l'esprit, dupe de son imagination, attribue la production du monde, se restreindrait peu à peu; les entités, multiples et dispersées à l'origine, s'ordonneraient hiérarchiquement et finiraient par se fondre en une seule entité suprême, la nature, principe unique de tous les phénomènes, force universelle de laquelle tout dérive, activité nécessaire dont les divers modes de l'existence phénoménale ne sont que les produits ou les métamorphoses.
Certes, à ce signalement répondent plusieurs des systèmes anciens et modernes; mais est-il celui de toutes les doctrines métaphysiques? — Ce n'est pas le lieu d'entreprendre une revue complète de la philosophie, depuis
{!) Première Icçou.
Thaïes jusqu'à Hégel; un seul exemple suffira d'ailleurs pour répondre à la question posée, et pour faire voir que la définition de la mélaphysique donnée par Auguste Comte est loin de s'appliquer à tout le dêfim. —En définissant la métaphysi lue comme il le fait, l'auteur du Cours de philosophie positive semble avoir eu surtout en vue la scolastique, qui, prenant, suivant une expression de Leibniz, « la paille des mots pour le grain des choses » , faisait des termes généraux par lesquels le langage désigne les réalités, l'équivalent des réalités elles-mêmes, et peuplait ainsi le monde de puissances mystérieuses et indécises, qualités occultes, formes substantielles, agissant sans moyens intelligibles, efficaces cependant, « paraissant à propos comme les dieux de théâtre ou les fées de TAmadis, et faisant au besoin tout ce que voulait un philosophe, sans façon et sans outils» «De cette pseudo-philosophie, qui devait aboutir au grand art de Raymond LuUe, où les signes tenaient lieu des choses et les problèmes de solutions, il est vrai de dire qu'elle était impuissante et transitoire. Mais est-ce là vraiment la métaphysique? N'en est-ce pas plutôt une perversion? N'est-ce pas une transfiguration poétique et stérile de la logique en ontologie? Il est permis de le penser, si l'on songe que la défaite des entités scolastiques fut consommée, non par la science, mais par la métaphysique elle-même. Parti de la première vérité certaine, Descartes s'élève, sur la foi de l'évidence ou de la clarté et de la distinction des idées, à la première vérité en soi; de cette vérité, la plus claire de toutes à ses yeux, il déduit, en passant d'idées claires
44 LA SUENCK POSITIVE KT LA MÉTAMltSIOlIE.
eo idées claires, le^ princi|>e^ imméilials des choses, et, sans ïiiaref^ malériaux, sans autres règles qi*c les idées claires, il cunslruil à priori l'univers : les Ames ont pour essence la pensée ou la conscience; les corps, rélcnilue; dans le luoade u.xUirieur, Unit est élendue, Ogui-c el modifiçalion de ViHeiidue, c'e&l-ii-dirvî lout csl géométrie el mccuni<iue. Par suite, dans ce système înlclligible de mouvemenls en quantité constanle, il n'y a place pour aucune puissance occulte el substunliellc; un phénomène donné s'y explique» non par une n entité correspondante » , mais par un phénomène mécani(iuc
qui le détermine.
Ou objectera peul-élre qu'en triomphant de la scolastique, le carlésianisme en a remplacé les mille enlilés dispersées par une entité unique et centrale , cl qu'ainsi la méthode de Dcscarles est seiublable au fond à celle des docleuri> du moyen âge. Qu est, en effet, sinon une alfâtraction réalisée, ce premier principe, souverainement intelligent, parfait, immuable el éternel, de ridée duquel Desc^rtes prétend conclure que le mouvement primitif de la matière est rectiligne cl invariable en quantité? Tombc-t-il sous la prise des sens? xY est-il pas une création, c'est-à-dire une ficlion do respril, dont aucune expérience ne saurait établir la rtalité? — Certes, le dieu de Descartes n'est pas plus objet d'expérience que les puissances abslrailes rêvées par les scolastiques. Mais est-il pour aM une abstraction, indûment revêtue d'une existence imaginaire? Qu'est-ce que rériber une al>slrucr\nn? Nous percevons dans Tespaoe el dans le temps des élres et des événe-
UOISfiS I>11 POSmVISMF» 18
menls individuels; chacun d'eux est pour les sens un système irrésoluble de qualités diverses; mais l'esprit les décompose et les démembre, et, forioe à l'usage des signes, il isole des autres chaque qualité sensible. Ainsi détachées du groupe donl elles faisaient partie, et généralisées, ces qualités abstraites n'ont qu'une existence nonunale; les réaliser, c'est les doucrd'une existence ol)jective, c'est affirmer que chacune d'elles a en soi une réalité suj)«*ricure à ses manifeslutions phénoménales et indépendantes de toutes les autres qualités qui raccompagnent dans la représ(întation sensible; c'est, par conséquent, créer de toutes pièces, au delà de ce qui apparaît, un être qui, sans appiirattre jamais lui-môme, csl partout el toujours le supfiort invisible de ce que nous voyons. Ainsi faisaient les scolasliqucs. Tel n*esl pas le procédé de Descartes. II trouve en lui Fidée d'un être souvei^inemenl purfiiit; celle idée s'impose à son esprit avec une évidence irrésistible; tous les attributs qu'elle contient, et que l'anal j^e en dégage» sont vrais : or Texistence est un de ces attrilmts; donc Télre parfait existe. On peut faire la cr///>w<? de cet argument, n'y Toir, avec Kant, qu'une application erronée du principe d'identité; mais il n'est pas permisderidentiller, au fond, avec le procédé par lequel les philosophes du moyen âge allribuaient à de pures abstractions une réalité fictive. Ce n'est donc pas une définition convenant à loul U défini «lu'Augusle G)mle a donnée de la métaphy^^ique.
Le plus émincnt de ses di.^^iples, M. Uttré,a compris qu'il fallait la rectiÛer et la compléter. Dans un artido
i6 LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
manifeste, publié en tête du premier numéro de la Revue de philosophie positive^ voici en quels termes il caniclérise la philosophie métaphysique :
«Toute philosophie est une conception du monde^.. » Les théologies conçoivent le monde comme régi par » des volontés; les métaphysiques, comme régi confor-
( » mément aux idées qui apparaissent universelles et )> nécessaires à notre intelligence; la philosophie posi^ » tive, comme régi par des lois, au sens scientifique du » mot... Ces trois modes ont une origine distincte : le » premier dépend des communications diverses qui » furent renseignement du genre humain; le second, » des combinaisons subjectives de l'intelligence qui ra- » tionalise l'univers à sa façon; le troisième, des résul- » tats de l'observation et de Texpérience qui constatent » ce qui est... La métaphysique repose entièrement sur » une base psychologique, à savoir, que ce qui est néces-
\ 0 saire pour la raison est aussi nécessaire pour les » choses, ou, plus précisément, qu'une cause absolue j> ou infinie étant conçue par la raison, est par cela » seul démontrée réelle objectivement, et que les prin- » cipes qui s'imposent comme universels à l'esprit hu- » main sont des parties, des émanations, d'une raison » universelle qu'on nomme parfois impersonnelle et qui » n'est qu'une autre forme de l'absolu. Je le répète, la » métaphysique est psychologique, non objective, sub- » jective, non expérimentale, ou, si l'on veut, Texpé- » rience, l'observation, y est unilatérale, portant seule- » ment sur ee qui se passe dans Fesprit, sans contrôle à » l'aide de ee qui se passe dans les choses. Tandis que la
LACUiNES DU POSITIVISME. 47
» théologie donne l'existence de l'absolu comme un » fait objectif qui s'impose à la raison, la métaphysique » donne l'existence de l'absolu comme un fait rationnel » qui s'impose à la nature. » Enfin, opposant le mode transitoire au mode, selon lui, déûuitif de philosopher, M. Littré ajoute :
« La métaphysique est la théorie des principes de » l'esprit, d'où l'on tire les principes des choses, ce gui J » est impossible; la philosophie positive est la théorie » des principes des choses, d'où l'on lire les principes » de l'esprit^ ce qui est possible (1). »
On ne saurait nier que dans cette description M. Littré n'ait mieux marqué que ne l'avait fait Auguste Comte quelques-uns des traits essentiels et les plus originaux de la métaphysique. Mais si la définition du maître restait eu deçà des limites de l'objet à définir, celle du disciple ne les excède-t-elle pas? La première ne s'appliquait pas à toul le défini; la seconde ne çonvieut-elle qu Siu seul défini?
Rien n'est plus opposé, nous le reconnaissons, que la procédure des métaphysiques et celle de la philosophie positive. Prendre pied sur la réalité sensible, mais pour s'élancer loin d'elle, d'un bond rapide, vers un monde d'idées nécessaires; faire de ces idées la réalilé véritable^ ou tout au moins les principes premiers des phénomènes; les investir d'une certitude absolue, et expliquer par elles, sans recourir à l'expérience, les choses de notre monde sensible, telles furent, en ce qu'elles ontdecom-
(1) La philosophie positive, revue». nM, j[uillell867.
mun, les entreprises de Platon, de Descartes, de Hegel. La philosophie positive demeure, au contraire, tout le temps sur le terrain des faits : pour elle, toute vérité tient dans les limites de Texpérience; et si, aux derniers rivages de la réalité sensible, s'ouvre Tocéan inûni des essences et des causes, nous n'avons ni voile pour nous y porter, ni boussole pour nous y guider; aussi se bornet-elle à suivre pas à pas les sciences positives, pour en recueillir les résultats incontestés et les coordonner dans Tordre révélé par les faits, et construire ainsi, pièce à pièce, une théorie de l'univers qui en soit l'image, et non le rêve. Mais, nialgré ce contraste, la philosophie positive ne suppose-t-elle pas, au moins tacitement, que Tuniversest régi «conformément à certaines idées qui nous semblent universelles et nécessaires » ? En d'autres termes, pour le positiviste comme pour le métaphysicien, « ce qui est nécessaire pour la raison ne Fest-il pas aussi pour les choses » ?
Sans empiéter sur l'objet du chapitre suivant, il nous suffira de dire que, môme en concédant au positivisme l'origine expérimentale du contenu de toute vérité, il est, jusqu'à preuve du contraire, certaines formes sul;jectives, imposées par l'esprit aux matériaux objectifs, et dont il juge les applications universelles et nécessaires par cela seul qu elles lui apparaissent avec ce double caraclère. Tel est, pour n'en citer qu'un exemple, ce principe d'identité et de contradiction qui préside à toutes les transformations analytiques d'une notion donnée, et est ainsi le nerf caché de tous les raisonnements déduclifs et mathématiques. En admettant que la notion de
chaque nombre déterminé nous vienne de la seule expérience, il n'en reste pas moins vrai que nous combinous les nombres et que nous en déterminons les propriétés, sans recourir à Texpérience. Si chacun de ces traitements purement intellectuels des notions numériques concorde avec les faits, n'en faut -il pas conclure que l'expérience elle-même, l'unique source de connaissance et d'information des positivistes, témoigne en faveur de cette opinion chère aux métaphysiciens, que « ce qui est nécessaire pour la raison, l'est aussi pour les choses ? » En métaphysique, continue-t-on, tout est subjectif, non expérimental, « ou, si l'on veut, l'expérience y est unilatérale, portant seulement sur ce qui se passe dans l'esprit, sans contrôle à l'aide de ce qui se passe dans les choses. » Par contre, en positivisme, l'expérience doit être bilatérale, et porter à la fois sur ce qui se passe dans l'esprit et sur ce qui se passe dans les choses. Mais cette différence n'est-elle pas plus verbale que réelle? A s'en tenir aux résultats stricts de l'expérience, et à moins de restaurer ces entités que l'on entend proscrire à tout jamais, il faut reconnaître que les seules choses dont nous ayons une expérience directe sont nos états de conscience. A parler en toute rigueur, nous ne percevons pas un monde extérieur à nous, mais nous avons conscience de sensations de résistance, de couleur, de saveur, de son, etc. Comme le remarque Stuart Mil], « mes propres sensations et mes autres sentiments, en » se distinguant de ce que j'appelle moi-même, consti » tuent un non-moi suffisant pour que le soi puisse être » appréhendé. L'antithèse entre le moi et les modifica-
U4RD. — La science positive. 4
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» tions particulières du moi fournit suffisamment lecon- » traste nécessaire à toute cognilion (1). » Dès lors, toute pensée abstraite est, au même titre que toute sensation concrète, un objet d'expérience. Que devient alors la distinction de l'expérience unilatérale et de Texpérience bilatérale? Veut-on dire que, dans le premier cas, Tévénement conscient est à lui-même sa propre garantie, et que, dans le second, il a pour caution une sensation à la quelle il correspond? Mais, comme la sensation n'est par elle-même qu'un état de conscience, cela reviendrait à dire qu'un état de conscience est contrôlé et garanti par un état de conscience. L'expérience bilatérale n'est donc, au fond, si l'on s'en tient aux données strictes des faits, qu'une expérience unilatérale. Il est vrai que nous attribuons à certaines de nos sensations une objectivité que nous refusons à d'autres ; mais la notion d'un monde extérieur à nous n'est pas un fait primitif et irréductible; elle se forme graduellement et l'analyse y découvre des éléments distincts. « Il y a telles de nos sen- » sations, dit Stuart Mill, que nous sommes surtout » habitués à considérer subjectivement, et d'autres que » nous sommes surtout accoutumés à considérer objec- » tivement. Pour les premières, la relation sous laquelle » nous les considérons le plus habituellement, et par JD conséquent le plus facilement, c'est leur relation avec » la série de sentiments dont elles font partie, et qui, » consolidée par la pensée en une conception unique, » reçoit le nom de sujet. Pour les secondes, la relation
(1) stuart Mill, La philosophie d'Hamilton, chap. xiii, note 1, p. 252, traduction française.
LACUNES DU POSITIVISME. gf
» SOUS laquelle nous les examinons de préférence, c'est » leur relation avec un certain groupe ou certaine es- » pèce de groupes de possibilités permanentes de sen* » sations dont l'existence présente nous est certiflée par » la sensation que nous éprouvons au moment même, >^ et qu'on appelle objet... Nos sensations ont toutes un » objet; toutes peuvent être classées dans quelque groupe » de possibilités permanentes, et peuvent être rattachées » à la présence de cet ensemble particulier de possibi- » lités, comme à la condition antécédente ou à la cause^ » de leur propre existence (1). »
Voilà où aboutit l'analyse purement empirique dessensations. Tout en distinguant l'un de l'autre le sujet et l'objet, elle n'établit pas pour chacun d'eux un mode absolument distinct d'expérience ; l'objet est donné dans le sujet, et c'est par une même intuition que nous les saisissons l'un et l'autre. A ce point de vue, qui, nous le répétons, est celui de l'empirisme, le caractère signalé dans la métaphysique, de procoder par une expérience qui porte « sur ce qui se passe dans l'esprit, sans con- » trôle à l'aide de ce qui se passe dans les choses » , appartient aussi à la science positive. Mais le positivisme l'entend autrement. C'est pour lui une vérité contre laquelle rien ne saurait prévaloir, que la matière et les forces ou propriétés de la matière sont l'unique objet de la connaissance. Mais que signifient ces mots : matière, for ces, propriétés de la matièrel — Désigne-t-on uniquement par là des groupes de possibilités permanentes de
(i) stuart Mill, La philosophie d'Hamilton, chap. n .
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sensations? — Alors il faut reconnaître que l'expérience objective ne diflère pas, au fond, de l'expérience subjective, et que le trait par lequel on caractérise la métaphysique convient aussi à la science positive. — En fait-on, au contraire, les signes de réalités distinctes des phénomènes, tout en déclarant que les phénomènes seuls sont objet de science?— Alors, comme nous n'avons aucune expérience de la matière, de ses forces et de ses propriétés, on retombe en métaphysique, on réalise des abstractions, on pose, au delà des faits accessibles, une légion d'entités insaisissables, et, tout en professant une égale indifférence pour le matérialisme et le spiritualisme, on accepte, au fond, la solution matérialiste du problème métaphysique de l'essence des choses.
Ainsi les définitions diverses que le positivisme propose de la philosophie métaphysique ne conviennent pas, l'une à tout le défini, l'autre au seul défini. C'est pourtant après cette confrontation insuffisante que Ton condamne la métaphysique ! — Voyons maintenant si les preuves invoquées contre elle sont en règle avec la procédure rigoureuse de la logique.
Cette preuve, tout empirique et historique, est la loi des trois états dont nous avons donné plus haut l'énoncé. On en a plus d'une fois contesté les prémisses ; nous ne rapporterons pas les arguments de fait souvent produits contre elles (1). Acceptons ces prémisses et bornons- nous
(1) Voyez surtout la Critique philosophique de 1877. Du reste A. Comte a reconnu lui-môme que certaines vérités élémentaires avaient été de tout lemps conçues à Tctat positif.
LACUiNES DU POSITIVISME.
à rechercher si la conclusion qu'on en tire ne les excède pas.
Nous avons vu, dans un précédent chapitre, que la science positive se propose, en décomposant Texpérience actuelle, de composer l'expérience future, c'est-à-dire de déterminer les lois des phénomènes et les rapports relativement simples, universels et nécessaires, qui les unissent les uns aux autres. On doit conclure de là que la métaphysique qui vise, au contraire, à déterminer la nature de fabsolu et ses rapports avec les choses relatives, n'est pas une science au sens positif du mot. Les métaphysiciens doivent souscrire à cette conclusion, sous peine de nier eux-mêmes l'objet spécial de leurs recherches. Si la métaphysique ne diffère pas de la science, si elle a même objet et mêmes procédés, son œuvre consiste uniquement à recueillir et à coordonner les rapports qui relient entre elles les lois les plus générales des phénomènes; elle se confond dès lors avec la philosophie positive proprement dite, et pour devenir science, elle cesse d'être métaphysique. Si l'école positiviste se bornait à conclure de la loi des trois états la différence de la métaphysique et de la science, cette conclusion serait légitime ; mais elle veut en tirer une condamnation absolue d'un mode de penser selon elle chimérique et suranné; c'est en cela que sa conclusion dépasse les prémisses.
La métaphysique n'est pas la théologie ; la science n'est pas la métaphysique; par conséquent, les trois solutions ne peuvent « coexister sur la même question ; » une solution métaphysique rend superflue ou détruit
â4 LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
» la solution théologique, et une solution positive éli- » mine l'une et l'autre (1). » Mais s'ensuit-il que les trois philosophies qui s'excluent mutuellement sur une même question ne puissent coexister sur des questions d'ordre essentiellement distinct, et doit-on déclarer mal faits ou malades les cerveaux où elles se produisent ensemble, sans toutefois se mêler et se confondre? La loi des trois états ne le prouve pas. — Les sciences parti- <îulières, mathématique, physique, chimie, physiologie, se sont, il est vrai, établies, l'une après l'autre, sur le <lomaine qu'à l'origine la métaphysique seule occupait tout entier; quelques-unes de ses plus anciennes possessions, les nombres, la matière brute, la matière vivante, semblent perdues pour elle sans retour; ne cédera-t-elle pas bientôt celles qui lui restent encore, l'homme et les sociétés, à de jeunes sciences qui déjà revendiquent une complète autonomie î On peut donc croire qu'elle va s'appauvrissant à mesure que surgissent de nouvelles sciences, et qu'elle est sur le point d'être pleinement et irrévocablement dépossédée. — Il n'en est rien pourtant. En un sens, en effet, les sciences particulières se constituent aux dépens de la métaphysique : mais en un autre, elles laissent intact son objet propre. A l'origine, nul discernement entre l'ordre métaphysique et l'ordre scientifique proprement dit : une même recherche s'étend à tout, causes et effets, principes et conséquences; une même méthode paraît propre à découvrir toute vérité. Les sciences particulières naissent, non pas
{\) Littré, Laphilowphie positive ^ n" 1.
du démembrement de l'objet spécial de la métaphysique, mais du discernement graduel de deux ordres de réalités: d'une part les effets et les conséquences, d'autre part les causes et les principes. Ce qu'elles se partagent entre elles, c'est le monde des phénomènes; elles ne touchent pas, encore moins l'entament-elles, au monde des principes; leur constitution progressive a donc pour résultat, non pas de diminuer peu à peu, mais de délimiter avec une rigueur croissante l'objet de la métaphysique. La métaphysique et la science n'ayant pas même objet, la loi des trois états qui en constate l'ap- -^ parition successive n'en prouve pas l'incompatibilité.
Mais, répond le positivisme, les problèmes dont vous faites l'apanage de la métaphysique dépossédée, et que les sciences en effet lui abandonnent, sont insolubles ; autrement, ils seraient objets de science et non de métaphysique.—C'est làprécisémentlaquestionà résoudre, et à notre sens, elle n'a été résolue, dans l'école posilivisle, que par un cercle vicieux. « Tandis que la théologie, dit » M. Littré, donne l'existence de l'absolu comme un » fait rationnel qui s'impose à la raison, la mélaphy- ') sique donne Texistence de l'absolu comme un fait ù rationnel qui s'impose à la nature. Avant tout, il faut » examiner cette 'prétention au point de vue de la science >^ positive. Vous dites que l'idée d'une cause infinie, » absolue, ne peut être dans l'esprit si elle n'est dans » l'existence. Soit, j'admets l'argument; voyous donc » si elle est dans l'existence; voyons si quelqu'une des » branches du savoir humain nous conduira à celte » cause infinie, absolue, dont l'esprit conçoit l'idée
» comme nécessaire. Or, de quelque côté que je » m'adresse à la science positive, elle ne me montre » que le relatif et jamais l'absolu ; que des taits irréduc- » tibles et jamais des causes premières; que des lois » et jamais des volontés. Ainsi, rigoureusement ren- » fermé dans l'esprit, puisqu'on ne peut aller ni de lui » à la science positive, ni de la science positive à lui, D l'argument reste une pure entité (1). »
Ainsi, étant posé et admis que la métaphysique n'a pas le même objet, ni par suite les mêmes procédés de ^ méthode que les sciences positives, il s'agit de savoir si cet objet est accessible, si ces procédés sont trompeurs, et pour le décider on demande avis à la science positive. Comme celle-ci est, par définition, distincte delà métaphysique, la réponse ne saurait être douteuse : les sciences positives n'atteignent pas l'absolu, donc l'absolu est inaccessible! On juge la métaphysique à la mesure de la science, l'absolu à la mesure du relatif. Mais auparavant ne faudrait-il pas avoir démontré que le savoir positif est l'unique savoir, que les procédés des sciences sont les seuls procédés de découverte? Où est la démonstration?
Ainsi le positivisme, ses prémisses même concédées, n'aboutit, en bonne logique, qu'à marquer plus fortement peut-être qu'on ne l'avait fait auparavant la distinction incontestée de la science et de la métaphysique ; mais est-ce prouver que la métaphysique est impossible? Si la métaphysique n'est pas la science, est-il vrai pour
(1) La philosophie positive, n* 1.
cela que la science positive soil tout le savoir? Pour le démontrer, il faudrait une critique de l'entendement, 4 c'est-à-dire, en fin décompte, une métaphysique. Aussi, par son principe constitutif, le positivisme est-il condamné à ne jamais établir la proposition qui lui sert de base; partant, son jugement sur la vanité des recherches métaphysiques est mal informé et révisable.