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CHAPITRE V

LES LACUNES DU POSITIVISME {Suîté)»

Les lacunes que nous venons de signaler dans la philosophie positive ne sont pas les seules. Les sciences particulières posent ou supposent leurs principes ou commencements, sans en rendre compte; elles mettent en œuvre les procédés de l'analyse induclive et de la synthèse déductive, sans en établir la légitimité. La philosophie positive, qui, par définition, est le système des vérités maîtresses dans lesquelles se condensent progressivement les sciences particulières, ne cherche pas plus qu'elles à résoudre les problèmes impliqués dans leurs principes. C'est pourtant une question que quiconque nie la métaphysique doit résoudre; car si les sciences placent, à leur insu, dans les principes d'où elles partent et dans les procédés dont elles font usage, certaines -^ affirmations à priori, relatives aux conditions de la pensée et de l'existence en général, supérieures à la sphère des phénomènes, et plus étendues qu'elle, la science, loin d'être la négation de la métaphysique, pourrait bien en receler les éléments.

On ne saurait dire que les positivistes ignorent ou méconnaissent l'importance capitale de cette question \

mais elle leur semble facile à résoudre, ou mieux, à trancher. « Les sciences positives, dit M. Littré, n'empruntent rien à la métaphysique. » En quel sens faut-il entendre cette brève et catégorique sentence ? Veut-on dire que les sciences ont désormais répudié toutes les conceptions que les métaphysiciens s'étaient faites du monde des corps et du monde des esprits? Ce serait une erreur historique; car aujourd'hui nous voyons quelques-unes de ces conceptions, et des plus générales, faire corps avec les sciences. N'est-ce pas un métaphysicien, Pythagore, qui le premier a réduit l'univers sensible aux nombres et à leurs rapports? N'est-ce pas un métaphysicien, Démocrite, qui le premier a vu dans le monde un mécanisme géométrique? N'est-ce pas encore un métaphysicien. Descartes, qui, retrouvant par une autre voie cette conception de Démocrite, a chassé de la nature les entités et les causes occultes, et tenté de tout expliquer, dans le monde des corps, par les lois du mouvement? Les explications de détail sont depuis longtemps déjà abandonnées; mais la conception générale demeure toujours, et elle est le terme auquel semblent tendre chaque jour davantage les sciences positives de la nature. N'est-ce pas toujours à la métaphysique que ces sciences sont redevables de l'idée d'une évolution universelle -^ qui ferait sortir les êtres les uns des autres sans l'action d'aucune puissance surnaturelle? Dans un autre ordre d'idées, n'est-ce pas à la métaphysique que la science positive des sociétés doit les notions du droit et du devoir, de la liberté et de l'égalité civiles et politiques; et les efforts de la méthode expérimentale, ap^^^li-

quée de nos jours au gouvernement des hommes, ne tendent-ils pas à faire passer du domaine spéculatif dans les faits ces idées métaphysiques, et les conséquences qui en découlent? Ce ne serait donc pas tout à fait un paradoxe de dire que les sciences positives ont toutes pour objet de retrouver et decontîrmer par Texpérience les intuitions à priori de la métaphysique.

Mais l'école positiviste connaît trop bien l'histoire du développement intellecluel de l'humanité, pour contester à la métaphysique l'honneur d'avoir inventé et inauguré la plupart des idées générales qui, exploitées de nos jours avec les instruments de l'expérience, font la forlune des sciences positives. Aussi, quand elle déclare que ces sciences n'empruntent rien à la métaphysique, veutelle dire qu'en elles rien n'est à priori, que leurs principes et leurs procédés ne recèlent et n'impliquent aucune de ces affirmations premières, qui en seraient, suivant une expression de Leibniz, « l'âme et la liaison» , et dont elles feraient usage sans les connaître, de même qu'en marchant nous nous servons, sans y penser et sans en savoir le mécanisme, de nos muscles et de nos articulations.

Ainsi, dans les sciences positives, rien n'est à priori,

^ proposition, nous lavons vu, de la plus haute importance, et à l'établissement solide de laquelle doit tendre le premier et le plus grand effort d'une doctrine pour qui la métaphysique a fait son temps. Cependant, au lieu de preuves, on produit seulement des affirmations. Auguste Comte admettait comme vérité évidente que toute connaissance dérive de l'expérience. Plus versé que

son maître dans la littérature métaphysique, M. Littré sait à quels débats, toujours ouverts, a donné lieu, chez les philosophes, la question de l'origine des connaissances; cependant il se contente, lui aussi, de multiplier les affirmations. « Rien dans le savoir positif, dit-il, » qui ne soit une transformation de l'observation et de » l'expérience.» —Mais s'il est des connaissances empiriques qui se transforment, comment s'en opère la métamorphose? Et puisqu'elles se sont transformées, elles ont apparemment cessé d'être empiriques. Alors n'y a-t-il pas lieu de se demander si en elles l'entendement n'a pas introduit du sien? — « En examinant avecatten- » tion de quels éléments sont composées la comparaison, » la classification et la filiation (ce sont les procédés de la » découverte, d'après Aug. Comte), on reconnaît que ce » n'est pas autre chose cjue l'observation etrexpérience » élevées à des degrés supérieurs de complication. » — Mais cette complication croissante et ce progrès sont-ils le fait de la seule expérience, ou ne doit-on pas y voir l'indice de quelque intervention étrangère à l'expérience elle-même? — « L'induction est d'un usage perpétuel ï) dans le domaine scientifique ; induire, c'est à l'aide des » faits particuliers obtenir des faits généraux. Ces faits » généraux une fois obtenus deviennent une formule de » laquelle on peut tantôt déduire, tantôt induire de nou- » veau. Mais le nom seul de faits généraux, donné au\ » résultats de l'induction, témoigne que là encore nous » sommes en présence de l'observation et de l'expérience » transformées. Ainsi, l'expérience et l'observation sont, » directement ou indirectement, l'origine de tout dans la

a LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

» science positive, et coiiséquerament dansla philosophie » positive.» — Mais que veut dire cette expression de faits généraux par laquelle on désigne les rapports invariablesdesphénomènes (1)? N'est-elle pas contradictoire? Un fait n'a t-il pas pour caractère essentiel d'être localisé dans un instant du temps et dans un point de l'espace? Une loi n'est-elle pas au contraire vraie dans tout Tespace et dans tout le temps, sous les mêmes circonstances ? Qu i nous autorise à franchir les bornes de Texpérience pour étendre à tout cet espace et à tout ce temps qui s'ouvrent sans fin autour de nous et devant nous, les résultats d'une observation toujours limitée? Les formules des lois une fois établies, qu'est-ce qu'en déduire et en induire des lois nouvelles? Ces opérations, inverses l'une de l'autre, relèvent-elles uniquement de Texpérience, ou ne supposent-elles pas au contraire des principes à priori ? Autant de questions qui restent sans réponse. Par une sorte de compromis entre les exigences de la théorie et celles de l'entendement, on appelle les lois des faits généraux, et l'on en conclut que « ce nom seul de faits généraux donné aux résultats de l'induction témoigne que là encore nous sommes en présence de l'observation et de l'expérience Iranstoimées. » Y eut-il jamais cercle vicieux plus manifeste? La question demeure donc entière. Les principes des sciences positives n'impliquent-ils pas des principes à priori ?

Ainsi pressé, le positivisme peut opposer à cette

(1) Itttré, La philosopliie positive, n* 1.

question une double fin de nou-recevoir. ïl serait, en eifet, deux fois contraire aux propositions qui sont l'assiette de la philosophie positive, d'aborder avec les méthodesfamilières à la psychologie commune, l'analyse critique des connaissances et d'en faire un préliminaire obligé de la science.

Tout savoir véritable est objectif; la psychologie ne saurait, par suite, être placée à l'entrée de la science. «Quand dans l'école positive nous philosophons, dit V M. Littré, cela veut dire que nous embrassons dans un » ordre hiérarchique les principes généraux de la ma- » théQiatique,de la physique, de la chimie, de la biologie » et de l'histoire, tenant ainsi par les sommets tout le » savoir humain. Quand dans l'école psychologique on » philosophe, cela veut dire que l'on a construit la théo- » rie des idées, tenant ainsi l'enchaînement des condi- » tions mentales sous lesquelles on connaît. Avant » M. Comte, nul n'avait pensé que Ton pût faire une » philosophie dont les principes allassent de l'objet » (y compris l'homme sous forme d'être vivant) au sujet. » Toute la philosophie était subjective, c'est-à-dire que » ses principes allaient du sujet à l'objet (1). » Or, l'analyse critique des coimaissances humaines est œuvre subjective au premier chef; elle ne peut donc trouver place dans une doctrine qui, au lieu de voir des réalités dans les conceptions que l'esprit applique hors de lui, fait profession de n'admettre que des éléments objectifs.

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(1) Littré, La philosophie positive

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N'est-ce pas là un nouvel exemple de la pétition de principe que nous avons déjà plus d'une fois signalée? — Toute science est objective; or, l'analyse critique des connaissances est subjective ; donc elle n'a rien de scientifique. Mais encore une fois, raisonner ainsi, n'est-ce pas supposer résolu ce qui est en question? Ne s'agit-il pas, en effet, de savoir si toute science est exclusivement objective au sens où le positivisme prend ce mot, c'est-à-dire si elle s'introduit tout entière de l'objet dans le sujet, ou si au contraire elle ne contient pas quelque élément subjectif et à priori. On conteste au positivisme son postulat, et, pour répondre, il invoque ce postulat contesté comme il ferait un axiome

évident.

Mais,continue-t-on, alors même qu'elle aurait quelque valeur scientifique, l'analyse critique de la connaissance ne saurait être placée à l'entrée de toute philosophie, ni tenue, par suite, pour la condition préalable du savoir. La théorie de la connaissance est en effet une question de psychologie; or la psychologie a, dans la série des sciences, une place déterminée et immuable. On ne peut pas faire la théorie de l'homme mental, si l'on ignore les fonctions et les lois du cerveau. La psychologie doit donc venir après la biologie, comme celle-ci vient après les autres sciences hiérarchiquement inférieures. « L'ordre scientifique, qui n'est susceptible d'aucune interversion (1), » s'oppose à ce qu'on fasse d'une question ultérieure et subordonnée à plusieurs degrés la

(1) Littré, La philosophie positive.

question première et dominatrice. — Dira-t-on que « l'ordre philosophique peut n'être pas le même que l'or- » dre scientifique, de sorte que la connaissance psycho- » logique ayant été obtenue, comme il vient d'être dit, » on change de position, et qu'on prenne pour point » de départ ce qui fut d'abord un résultat acquis? Pour )) raison de ce changement de posilion, on dira que les » lois subjectives de la pensée sont ce qui juge si les » lois objectives de l'univers ont été légitimement for- » mées, et qu'ainsi ce jugement est nécessairement à la » base de toute philosophie, afin d'en confirmer ou d'en » infirmer la validité (1).» — On le voit, M. Littré, avec une bonne foi enlière, ne dissimule ni n'affaiblit l'objection. Voici comment il y répond.

En fait, il est certain que les sciences se sont constituées sans l'usage de la logique psychologique; c'est en prenant pour objet d'étude les raisonnements, qu'Aristote a découvert les formules et les lois du syllogisme, et quand on s'est élevé à l'idée d'une logique inductive, c'est à la suite des sciences et en étudiant leurs procédés. Les procédés et les principes de la science ne sont donc pas justiciables d'une logique qu'ils n'ont pas employée. Il est vrai de reconnaître que l'expérience ne se borne pas à recueillir l'expérience brute, et qu'elle transforme les faits en lois et en théories; «mais quand » elle est arrivée à cette transformation, ce n'est pas à la » logique, qui serait impuissante à la donner, qu'elle de- » mande la sanction du résultat, c'est encore à l'obser-

(1) Littré, La philosophie positive.

LiÂRD. — La science positive.

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D vation et à Texpérience, de sorte qu'elle la juge de la » même façon qu'elle Ta acquise(l).» En droit, la psychologie, dont la théorie de la connaissance est un fragment, ne saurait occuper, comme province de la biologie, une place déterminée dans la série scientifique, entre la chimie et l'histoire, et être en même temps ou l'intro-. duction ou le couronnement de la série tout entière. «Il est certain que les principes généraux de la doc- » Irine de la nature humaine sont dans la biologie. » Comment pourraient-ils en sortir, pour aller jouer « ailleurs le rôle de couronnement? Comment pour- D raient-ils occuper deux places à la fois? // y a là » péché contre la méthode; or, la philosophie îiepeutse » séparer de sa méthode (2). »

Le dirons-nous? A raisonner ainsi, il y a, ce nous semble, péché contre la logique. Or, nous ne pouvons accorder à la philosophie positive le bénéfice qu'elle paraît réclamer pour la science, et implicitement pour elle-même, de n'être pas justiciable de la logique. Certes, et personne ne Ta jamais contesté, les poétiques sont postérieures à la poésie spontanée, les rhétoriques à l'éloquence, et les traités sur le syllogisme et l'induction à l'usage instinctif du raisonnement; mais la logique n'en a pas moins une juridiction universelle. La question à résoudre est celle-ci : Les sciences ne placent-elles pas à leur insu, dans leurs principes et dans leurs procédés, des éléments de connaissance qui préexistent, au moins virtuellement, à l'expérience? On nous répond : En fait,

(1) Littré, La philosophie positive,

(2) Ibid.

les sciences se sont constituées et ont progressé avant qu'une philosophie plus raffinée ait posé ce problème : elles continuent de vivre, et, avec elles, la philosophie qui en résume les découvertes et les enseignements, sans se préoccuper d'une question oiseuse, tard posée, et dont la solution, négative ou affirmative, leur importe peu, si elles ont pour elles le contrôle et la garantie de l'expérience.

Aussi bien que les positivistes, nous reconnaissons aux sciences particulières le droit de se constituer et de croître loin de toute métaphysique, hors du contrôle d'une logique réfléchie, qu'elles appliquent d'instinct. Mais la question n'est pas là. C'est un problème que toute philosophie est tenue de résoudre, et surtout celle qui nie la légitimité des recherches métaphysiques, que celui de savoir si les sciences ne seraient pas réduites à un empirisme stérile, au cas où elles n'appliqueraient pas, au moins d'une manière inconsciente, aux objets qu'elles étudient certains principes qui ne viennent ni directement ni indirectement de l'expérience. Les premiers qui firent des déductions et des inductions ignoraient les formules et les règles du raisonnement; mais ils n'en usaient pas moins d' une logique immanente à l'entendement humain, antérieure à toute découverte. Il aurait pu se faire que dans l'ordre chronologique du développement intellectuel de la race humaine, la science des lois mentales du savoir fût apparue la dernière, sans que pour cela on fût en droit de conclure qu'elle n'est pas logiquement la condition de toutes les sciences qui l'auraient précédée. Le fait ne supprime pas le droit.

es LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

Mais, en droit, nous dit-oii, la théorie de la connaissance, partie intégrante de la psychologie, ne peut être faite qu'après la constitution de sciences moins complexes dont elle ne saurait se passer ; une question subordonnée ne peut être en même temps une question dominatrice. Que vaut cette prétendue raison de droit? — Pour le positivisme, il n'y a pas et il ne saurait y avoir de psychologie, au sens classique du mot. La psychologie, en effet, procède par l'observation directe du sujet à l'aide de la conscience ; or, aux yeux des positivistes, nulle connaissance certaine qui ne vienne de l'objet. Aussi, pour rendre objective la théorie de l'homme, sont-ils obligés d'annexer la psychologie, en la démembrant, à la biologie et à la sociologie. Dans sa première œuvre, Auguste Comte « l'avait condensée en quelques généralités'qu'ii ^«serait à leur rang dans la philosophie biologique >>. Si, plus tard, il en fit « une septième science abstraite,et le couronnement de la philosophie» , c'est « qu'il se laissa détourner du procédé qui avait présidé constamment à l'élaboration de sa première œuvrer et qu'il oublia que la doctrine de la nature humaine, « relative à un seul objet, l'homme, est une science concrète * et non pas une science abstraite. — Le démembrement et le partage de la psychologie entre la biologie et la sociologie sont-ils chose qui va de soi, comme l'aflQrme M. Littré ? Nous ne le rechercherons pas ici. Il nous suffira d'apprécier la valeur logique des arguments produits par ceux des positivistes qui semblent les dépositaires les plus fidèles de la pensée scientifique du maître. Eh bien! dans l'argument que nous

venons de reproduire avec exactitude, nous retrouvons encore cette pétition de principe qui, de l'origine, circule à travers tous les développements du système, comme un élément de corruption et de ruine. On déclare que la question des origines et des fondements de la connaissance ne saurait être une question préliminaire et générale, parce qu'elle est une question subordonnée et particulière, qui doit venir à son heure et à son rang, après que les questions hiérarchiquement inférieures auront été résolues; et comme celles-ci doivent être résolues sans le secours d'une solution dont elles sont les conditions, c'est une preuve que la question psychologique ou critique n'a pas le rôle et la généralité qu'on lui attribue dans les écoles de psychologie métaphysique. Ainsi le veut la série scientifique. Mais cette distribution des sciences est-elle donc un axiome ou un dogme? Quand il faudrait prouver que la série scientifique est vraie, on l'invoque contre une question importune et peut-être menaçante.

On est donc toujours autorisé à se demander si les sciences qui font profession de tirer toute vérité de l'objet ne retrouvent pas en lui quelque chose du sujet luimême. Tant que le positivisme n'aura pas répondu à cette question par une analyse critique de la connaissance, l'existence de l'a priori pourra être maintenue contre ses négations dogmatiques. La philosophie positive est d'autant plus intéressée pour elle-même à la solution de ce problème, qu'elle place en tête du savoir humain coordonné, et comme première assise de tout le reste, une science qui passe encore pour un irrécusable

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témoin de l'existence de vérités à priori. « La philoso- » phie positive, a dit M. Littré,en mettant la mathéma- » tique à la base de tout Tordre intellectuel, éclaire ï> d'une manière bien vive notre entendement (1). » Mais jusqu'au jour où le positivisme aura démontré que toutes les notions mathématiques dérivent exclusivement de l'expérience, que l'analyse mathématique, le calcul des fonctions directes, celui des fonctions indirectes, celui des variations, la géométrie et la mécanique rationnelle, pour suivre la nomenclature d'Auguste Comte, sont sciences de pure expérience, il sera toujours permis de croire que si les mathématiques portent la lumière dans toutes les sciences plus compliquées 011 elles pénètrent chaque jour plus avant, c'est qu'elles la tirent de l'esprit lui-même. Or, cette preuve est loin d'avoir été faite par le maître ou par ses disciples. Dans la quinzième leçon du Cours de philosophie positive, Comte établit que Ton ne saurait déduire de notions purement abstraites les principes de l'inertie, de Faction égale et contraire à la réaction et de Tindépendance des forces; mais il est beaucoup moins explicite sur les principes du nombre et de la géométrie. S'il affirme que « la géométrie et la mécanique doivent être » envisagées comme de véritables sciences naturelles, » fondées sur l'observation, quoique par l'extrême sim- » plicité de leurs phénomènes, elles comportent un degré » infiniment plus parfait de systématisation, qui a pu » faire méconnaître quelquefois le caractère expéri-

(1) LiUr(^, La philosophie positive.

LACUNES DU POSITIVISME. fv

» mental de leurs premiers principes » , il est loin d'attribuer ce caractère expérimental au calcul proprement dit, « extension admirable de la logique naturelle, » dit-il, qui constitue l'instrument le plus puissant que » l'esprit humain puisse employer dans la recherche » des lois des phénomènes (1). » Plus tard, dans sa seconde philosophie, il identifia la logique et les mathématiques, et il en désigna les principes sous le nom de lois intelleciiœlles, M. Litlré n'a pas souscrit à ce changement de nom et de point de vue. Il maintient que tout, dans le savoir positif, même la mathématique, dérive de l'observation et de l'expérience. « La mathématique, a-t-il dit, malgré son caractère abstrait, n'échappe pas à cette condition : un et un font deux est un fait d'observation et le point de départ de la plus longue et de la plus belle déduction qu'il ait été donné à Thorame de parcourir, déduction qui, parcourue en sens inverse, n'est, on le remarque aussitôt, que des transformations d'observations (2). » Mais s'il en est ainsi, comment expliquer le double caractère d'universalité et de nécessité inhérent aux vérités mathématiques? Sur ce point, xM. Littré renverrait peut-être volontiers aux célèbres analyses de Stuart Mill. Mais Stuart Mill est d'une école que M. Littré appelle tantôt une cousine germaine et tantôt une adversaire redoutable de la philosophie positive. La réponse qu'il fait à la question que nous venons de poser ne saurait, ce nous semble, satisfaire pleinement un positiviste orthodoxe ; car elle repose,.

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(1) Quinzième leçon.

(2) Littré, La philosophie positive.

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comme nous le verrons bientôt, sur l'analyse mentale des conditions de la pensée, répudiée par les disciples d'Auguste Comte.

On a dit du positivisme, en parlant de ses doctrines sociales et politiques, qu'il était un catholicisme sans christianisme (1). Le jugeant du point de vue où nous ' avons à le considérer ici, nous pouvons dire qu'il est un j dogmatisme sans critique. Il pose des thèses sans les établir, et ces thèses sont telles qu'il ne saurait en faire la preuve sans les abandonner. Nous pouvons donc passer outre à la condamnation qu'il prononce contre la métaphysique.

(i) Huxley, Lay Sermons,

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