CHAPITRE VI
Le positivisme, pour être reçu à nier la possibilité de la métaphysique, devrait établir d'abord que nos connaissances ne recèlent aucun élément à priori. Nous^ avons vu qu'il ne le fait pas, et même que sa constitution systématique l'empêche de le faire. Nous ne saurions toutefois tenir encore pour vérité acquise l'existence de connaissances qui ne dériveraient ni directement ni indirectement de l'expérience. En effet, cette démonstration, vainement cherchée dans la philosophie positive, nous la trouvons dans une doctrine voisine du positivisme par une partie de sa méthode et de ses conclusions, mais qui en diffère cependant, puisqu'elle fait de l'analyse du contenu de l'entendement une science spéciale, distincte de la biologie.
Dans son Essai sur Fentendement humain^ Locke avait combattu l'innéité supposée de certaines connaissances, en faisant voir, d'une part, que l'hypothèse antique, renouvelée par Descartes, était en contradiction avec des faits nombreux : absence des notions prétendues innées chez le sauvage, le paysan inculte et l'en-
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fant; désaccord des philosophes sur le nombre de ces notions ; suspension de la pensée pendant le sommeil, Tévanouissement et la léthargie; et en montrant d'autre part que toutes nos connaissances complexes et simples ne sont que des assemblages de données empiriques. Cette seconde partie de son œuvre était, de Taveu même de ses disciples, insultlsante et incomplète; la genèse qu'il attribuait à certaines notions était fausse, et surtout il n'avait pas réussi à expliquer le caractère de nécessité inhérent à certaines de nos idées et à certains de nos jugements. Mais V Essai sur ï entendement n'était que le premier mot de l'empirisme moderne; Tœuvre ébauchée devait être reprise sur un plan nouveau à la suite de Hume et de Hobbes, et portée au plus haut degré de perfection par les théoriciens de \ association.
Pour cette école, raisonnements, jugements, concepts,
même ceux qui semblent le plus éloignés des premiers résultats de l'expérience et que nous qualifions d'universels et de nécessaires, se réduisent, par une analyse progressive, en éléments empiriques, tantôt réunis d'une façon temporaire, tantôt soudés en couples et en ensembles indissolubles parle fait de l'association. Ce fait jouerait donc, dans notre vie mentale, un rôle analogue à celui de la gravitation dans le monde des corps. « Tout » s'explique, a dit Hartley, par les sensations primitives i) et la loi de Tassocialion. » — «Une idée suit une autre » idée, a dit James Mill, ou une sensation une autre sen- » sation, d'une manière si constante, que nousnepou- D vous empêcher la combinaison, ni éviter la sensation
PUILOSOPHIE DE L'ASSOCIATION. 75
3> conséquente chaque fois que nous avons eu l'antécé- » dente. Telle est la loi d'association, dont le domaine, » ainsi que nous le ferons voir, est très-étendu, et qui » joue le premier rôle dans quelques-uns des plus im- » portants phénomènes de l'esprit humain (1). » Aperçue d'abord là où elle était le plus en rehef, la loi de l'association est apparue peu à peu comme la loi universelle du mécanisme intellectuel tout entier, et « comme la » meilleure clef pour pénétrer les mystères les plus pro- » fonds de la science de l'esprit (2) » — « Phénomène » vraiment fondamental, irréductible de notre vie men- » taie, elle est au fond de tous nos actes,... elle ne souffre j» pas d'exception ; ni le rêve, ni la rêverie, ni l'extase » mystique, ni le raisonnement le plus abstrait, ne s'en » peuvent passer; sa suppression serait celle de la pensée » même (3). » — « La théorie nouvelle montre que les » divers procédés de l'intelligence ne sont que lesfor- » mes diverses^] uneloi unique; qu'imaginer, déduire, » induire, percevoir, etc., c'est combiner des idées » d'une manière déterminée, et que les différences des » facultés ne sont que des diflérences d'association. Elle » explique tous les faits intellectuels, non sans doute à la » manière de la métaphysique qui réclame la raison » dernière et absolue des choses, mais à la manière » de la physique, qui ne recherche que leur cause » seconde et prochaine (4). »
(t) Th. Ribot, La psychologie anglaise contemporaine; James Mill; 2° édit. (2; Stuart Mill, La philosophie d'Hamilton, chap. xiv.
(3) Th. Ribot, La psychologie anglaise confem/^orame, 2« édit., p. 271.
(4) IbiiL, p. 273.
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fant; désaccord des philosophes sur le nombre de ces notions ; suspension de la pensée pendant le sommeil, révanouissement et la lélhargie; et en montrant d'autre part que toutes nos connaissances complexes et simples ne sont que des assemblages de données empiriques. Cette seconde partie de son œuvre était, de l'aveu même de ses disciples, insullisante et incomplète; la genèse qu'il attribuait à certaines notions était fausse, et surtout il n'avait pas réussi à expliquer le caractère de nécessité inhérent à certaines de nos idées et à certains de nos jugements. Mais YEssai sur t entendement n'était que le premier mot de l'empirisme moderne; l'œuvre ébauchée devait être reprise sur un plan nouveau à la suite de Hume et de Hobbes, et portée au plus haut degré de perfection par les théoriciens de \ association.
Pour cette école , raisonnements, j ugements, concepts, même ceux qui semblent le plus éloignés des premiers résultats de l'expérience et que nous qualifions d'universels et de nécessaires, se réduisent, par une analyse progressive, en éléments empiriques, tantôt réunis d'une façon temporaire, tantôt soudés en couples et en ensembles indissolubles parle fait de l'association. Ce fait jouerait donc, dans notre vie mentale, un rôle analogue à celui de la gravitation dans le monde des corps. « Tout » s'explique, a dit Hartley, par les sensations primitives » et la loi de l'association. » — «Une idée suit une autre » idée, a dit James Mill, ou une sensation une autre sen- » sation, d'une manière si constante, que nousnepoun vous empêcher la combinaison, ni éviter la sensation
PUILOSOPHIE DE L'ASSOCIATION.
7> conséquente chaque fois que nous avons eu l'antécé- » dente. Telle est la loi d'association, dont le domaine, » ainsi que nous le ferons voir, est très-étendu, et qui » joue le premier rôle dans quelques-uns des plus im- » portants phénomènes de l'esprit humain (1). » Aperçue d'abord là où elle était le plus en relief, la loi de l'association est apparue peu à peu comme la loi universelle du mécanisme intellectuel tout entier, et « comme la » meilleure clef pour pénétrer les mystères les plus pro- » fonds de la science de l'esprit (2) » — « Phénomène » vraiment fondamental, irréductible de notre vie men- » taie, elle est au fond de tous nos actes,... elle ne souffre » pas d'exception ; ni le rêve, ni la rêverie, ni l'extase » mystique, ni le raisonnement le plus abstrait, ne s'en » peuvent passer; sa suppression serait celle de la pensée » même (3). » — « La théorie nouvelle montre que les » divers procédés de l'intelligence ne sont que les for- » mes diverses .d'une loi unique; qu'imaginer, déduire, » induire, percevoir, etc., c'est combiner des idées » d'une manière déterminée, et que les différences des y> facultés ne sont que des différences d'association. Elle y> explique tous les faits intellectuels, non sans doute à la jt manière de la métaphysique qui réclame la raison » dernière et absolue des choses, mais à la manière » de la physique, qui ne recherche que leur cause » seconde et prochaine (4). »
(1) Th. Ribot, La psychologie anglaise contemporaine ; James Mill ; 2° édit. (2j Stuart Mill, La philosophie d'Hamiltony chap. xiv.
(3) Th. Ribot, La psychologie anglaise confe/nj)orame, 2" édiU, p. 271.
(4) IbiiL, p. 273.
te U SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
Avant d'aborder rexposition détaillée que réclame notre sujet, marquons quelques-uns des traits essentiels de la doctrine associationniste, — Ce qui la distingue en premier lieu de l'ancien empirisme, c'est qu'elle ne se borne pas à décomposer nos connaissances en éléments sensibles, mais qu'elle prétend montrer comment et par quelle loi commune ces facteurs se groupent et s'unissent pour constituer les idées et les jugements dont nous avons conscience. — C'est, en second lieu, la reconnaissance d'un élément intellectuel dans nos connaissances. D'après l'empirisme ancien, on devait croire que la pensée est la reproduction intime des phénomènes du dehors, œuvre de ces phénomènes eux-mêmes, qui déposeraient leur empreinte sur une cire assez molle pour la recevoir, assez ferme pour la conserver. D'après l'empirisme nouveau, l'esprit humain, avant que les phénomènes aient fait impression sur lui, ne ressemble pas à une tablette de cire ou à cette statue inerte qu'imaginait Condillac; il n'est pas un simple récipient, car l'aclivité ne saurait surgir d'éléments passifs. « Le » cerveau, dit M. Bain, n'obéit pas seulement aux im- » pulsionsqu'il reçoit; il est en lui-même un instrument » spontané. » Nos connaissances ne seraient donc pas les copies exactes des impressions subies par les sens, mais des produits du travail intellectuel. Toutefois, et c'est par là que la psychologie de l'association demeure une doctrine expérimentale, tout en reconnaissant en nous l'existence de cetle activité spontanée, elle n'en considère pas les productions « comme le résultat de lois » particulières et impénétrables, dont on ne peut rendre
p aucun compte. Elle pense au contraire que cela est » possible; elle pense que l'élément mental est un fait, » mais non pas un fait ultime ; elle pense qu'on peut le » résoudre en lois plus simples et en faits plus généraux, » et qu'on peut découvrir le procédé suivi par l'esprit » dans la production de ces grandes idées; en un mot, » qu'on peut en déterminer la genèse (1). » — De là un nouveau caractère de cette doctrine non moins important que les autres. Si toutes nos idées se résolvent en termes sensibles, et si, d'autre part, ces termes contiennent un élément mental, le système de nos connaissances n'est pas l'image, mais uniquement le signe de la réalité. Stuart Mill, dans sa théorie des qualités secondes et des qualités primaires de la matière, professe cette sorte d'idéalisme empirique. « M. Fraser croit, comme » moi, dit-il, que les qualités primaires n'ont pas plus » d'existence hors de notre esprit ou des autres esprits » que les qualités secondaires, ou que nos plaisirs et nos » peines (2). » M. Bain n'est pas moins explicite. uLe » monde, dit-il, ne peut être connu que par son rap- » port avec l'esprit. La connaissance est un état de l'es- » prit ; la notion d'une chose matérielle est une chose » mentale. Nous sommes incapables d'examiner l'exis- » tence d'un monde matériel indépendant de nous; cet » acte serait en lui-même une contradiction. Nous ne » pouvons parler que d'un monde présenté à notre es- » prit. Par une illusion de langage, nous nous imagi-
(1) Th. Ribot, La psychologie anglaise contemporaine, p. 111.
(2j stuart Mill, La philosophie (THamiltonf traduction française, p. 39. -^ Vo;yez toute la théorie des qualités primaires.
7g LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
» nonsôlre capables de contempler un monde qui n'entre » pas dans notre propre existence mentale. Mais cette » tentative se détruit elle-môme, car cette contempla- » tion est un effort de l'esprit. » Mais, malgré ces conclusions idéalistes, la psychologie de l'association n'en soutient pas moins, d'accord en cela avec le vieil empirisme, que toutes nos connaissances sont relatives ; la loi générale qu'elle poursuit et découvre sous les nombreuses variétés des phénomènes mentaux est une relation ; les éléments sensibles auxquels elle réduit ces faits impliquent tous une relation. « Une impression simple, » ditM. Bain, équivaut à une non-impression. » — a Un » changement d'impression, dit-il encore, est la condi- » tion indispensable de toute conscience ; toute expéï) rience mentale est nécessairement double ; donc nous » ne connaissons que des rapports; un absolu est in- » compatible avec notre faculté de connaître (1). »
L'empirisme contemporain se propose, suivant une expression de M. Bain, de réfuter thypothèse dune origine à priori en la remplaçant. 11 doit donc rendre compte de tous les phénomènes de l'entendement à l'aide des phénomènes plus simples et plus élémentaires de la sensation et de la loi mentale de l'association. Les doctrines qu'il combat admettent que les termes de certaines propositions et les rapports qui les unissent sont donnés dans l'expérience; mais elles maintiennent en même temps qu'il est, dans renlendement, des termes et (les rapports que toute expérience suppose, et qu'au-
(1) Al. Bain, Lei sens et V intelligence.
cune expérience ne saurait par conséquent fournir. D'autre part, Pempirisme ne nie pas l'existence en nous de certains universaux, pour parler le langage de l'école, idées ou jugements, qui sont tantôt les premiers, tantôt les derniers termes de nos opérations de raisonnement, mais il soutient qu'on peut en expliquer la genèse sans recourir à d'autres facteurs que les données empiriques, et les associations que nous en formons. Nous n'avons pas à nous occuper ici de celles de nos connaissances que Descartes appelait adventices; l'école de l'association en a décrit la construction empirique avec une précision d'analyse et une probabilité expérimentale que nulle autre école n'avait encore atteintes. Nous bornerons notre exposition, et plus tard notre examen, à l'unique question en litige : le caractère d'universalité et de nécessité inhérent à certaines de nos conceptions est-il le signe infaillible d'une origine à priori?
Commençons par les notions du double lieu des phénomènes, le temps et l'espace. MM. Bain et Herbert Spencer s'accordent à reconnaître que la succession est impliquée dans le fait de conscience le plus élémentaire. « Un état de conscience continu ou homogène est une » impossibilité, une non-conscience. Un être à Tétat » de repos total, un être qui ne subit absolument aucun » changement est mort, et une conscien^;e qui est deve- » nue slationnaire est une conscienof qui a cessé.... » La forme de conscience la plus rudimentaire qu'on^ » puisse concevoir, est celle qui résulte de l'alternance » de deux états. Tant que persiste un certain état A du
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» sujet sentant, il n'y a pas conscience. Tant que » persiste un autre état B, il n'y a pas conscience. Mais » quand il y a un changement de l'état A à l'état B, » ou de l'état B à l'état A, ce changement lui-même » constitue un phénomène dans la conscience, c'est-à- » dire une conscience (1). » Mais ce sentiment empirique de la succession sans lequel toute intelligence, même la plus basse, serait incapable de discerner une impression d'avec une autre, n'est pas la notion du temps conçu comme le lieu de tous les événements possibles; elle en est seulement la matière brute. En effet, les états de conscience se succèdent en nous, s'agglutinent les uns aux autres et font corps ou série. Aucune des couples qu'ils forment n'est le temps; mais lorsqu'un grand nombre de ces couples successives ont été connues et comparées, il s'en dégage la notion de la relativité de position, abstraction faite de toutes les relations iiidividuelles de position dont nous avons eu conscience. Cette notion abstraite de la relativité de position en général, c'est la notion du temps, et elle sort d'une série d'associations empiriques de phénomènes successifs.
La notion d'espace est le fruit d'une genèse analogue. En dernière analyse, la forme de l'étendue ou la coexistence, revient à la forme de la durée ou à la succession. C'est un fait que deux choses coexistantes ne peuvent ' occuper la conscience au même instant; elles la traversent en succession. Mais alors comment pouvons-nous dire qu'elles sont coexistantes et non pas consécutives?
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, sixième partie, chap. xxvi
PHILOSOPHIE DE L'ASSOCIATION. . g.
En un mot, comment déduire la coexistence de la succession ? « Quand un adulte, après avoir vu un objet A voit » immédiatement après un autre objet B, il affirme d'ordi- » naire leur coexistence sur le fondement de cette simple D observation. II est évident que ce qui le rend apte n » cela c'est une accumulation d'expériences antérieures, » d'où il a tiré l'induction que certains groupes de phéno- » mènes sont persistants. Mais qu'entend-il par persis- » tants ? Il veut dire que les phénomènes sont de telle sorte » qu'il peut de nouveau en avoir une connaissance aussi » vive qu'auparavant... Mais laissons la coexistence con- » nue par inférence, pour ne nous occuperque des expé- » riences primordiales qui nous la révèlent. Pour une in- » telligence naissante les impressions produites par deux » objets A et B, vus successivement, ne peuvent paraître » différer en persistance de deux sons entendus l'un après » l'autre. Dans les deux cas, il n'y a rien qu'une séquence » d'états de conscience. Comment doncl'un des deux rap- ^ ports vient-il à se distinguer de l'autre ? Simplemenf » par ceci : c'est qu'on trouve que les termes de la seconde » séquence ne peuvent être conçus dans un ordre inverse » avec une égale clarté, tandis que, pour la première, on » le peut. On trouve pareillement que, tandis que certains » états de conscience peuvent se suivre avec une focilité » et une clarté égales dans une direction et dans la direc- » tion contraire (A, B; B, A), d'autres ne le peuvent pas; » de là résulte la distinction du rapport de séquence et du » rapport de coexistence (1). d Ainsi, tandis que les états
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, sixième partie, chap. xxiv. M. Bain a dit de même : « Nous pouvons, en renversant le mouvement,' LiARD. — La science positive. ^
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de conscience purement successifs ne peuvent être sentis avec une même vivacité, dans un ordre inverse de celui où ils sont apparus, ceux qui constituent la perception de coexistence « comportent l'iîiversion de leur ordre » . Cela posé, la notion abstraite de l'espace se dégage, par un procédé semblable à celui qui a engendré la notion du temps, des perceptions accumulées des coexistants.
Quant au caractère d'infinité nécessaire que nous attribuons à l'espace et au temps, la loi d'association va nous en montrer l'origine, et par suite la signification exacte et la valeur. Uidée d'une chose suggère Tidée d'une autre chose avec laquelle elle a été liée toujours ou souvent, dans l'expérience. Comme nous n'avons jamais vu un point de l'espace sans d'autres points au delà, ni perçu un instant du temps sans d'autres instants à la suite, nous ne pouvons imaginer aucun point de l'espace ni aucun instant du temps, si éloignés qu'ils soient du point et de l'instant actuellement présents, sans imaginer au delà d'autres pointsetd'autres instants. L'infinité de l'espace et du temps n'est pas chose nécessaire en elle-même; mais il est nécessaire, eu égard à notre couslitution intellectuelle, que nous concevions l'espace et le temps sans limites. Peut-être la série des phénomènes successifs et celle des phénomènes juxtaposés sont-elles limitées; mais dans notre condition préseule, comme toujours nous avons rencontré l'étendue associée à l'étendue, la durée à la durée, nous ne pou-
retrouver la même série de sensations optiques dans l'ordre inverse. » (Lei ieoi et Vinidli^erwe, première partie, chap. ii.)
vons concevoir, en vertu de cette association familière devenue inséparable par l'habitude, une fin à l'espace etau temps. Si nous pouvions arriver à cette limite, supposé qu'elle existe, nous en serions « sans doute avertis » par quelque impression nouvelle etétrange de nos sens, » mais dont nous ne pouvons, pour le présent, nous faire » la plus légère idée {\) » . Quand donc nous parlons de l'iuflnité nécessaire de l'espaje et du temps, il ne saurait être question que d'une nécessité subjective, créée en nous par la répétition du même phénomène, la perception habituelle d'étendues et de durées sans solution de continuité.
Ainsi les notions de l'espace et du temps n'ont rien en elles qui ne puisse venir de l'expérience et de la loi d'association.
Il n'en est pas autrement de ces notions et de ces vérités dont le caractère abstrait et l'extrême généralité dissimulent l'origine expérimentale. Considérons, par exemple, les nombres et les figures géométriques. Il semble difficile d'admettre que ce ne sont pas des notions à priori; elles sont vraies en effet, en quelque lieu de l'espace et en quelque instant du temps que nous les supposions appliquées, et nous les unissons les unes aux autres par des rapports universels et nécessaires. Cependant elles sont d'origine empirique, et ce qui en déguise le caractère, c'est l'extrême généralité du langage, a Tous les nombres, dit Stuart Miîi, doivent
(1) stuart MiJl, La philosophie SHamilton,