HYGIÈNE. - MÉDECINE
Sur le choix de localités salubres. (Livre I, chap. IY).
A l’occasion du choix de l’endroit où l’on doit fonder une ville, Vitruve examine diverses conditions de situation ou de voisinage qui peuvent contribuer à la salubrité d’une localité, ou y être contraires. Il conseille de choisir un lieu .
Elevé, non nébuleux, ni exposé aux gelées, dans une région ni trop chaude, ni trop froide, mais tempérée ; on évitera surtout le voisinage des marais.
Il est difficile , pour ne pas dire impossible , de réunir toutes ces conditions à la fois. A plusieurs reprises, Vitruve revient sur la funeste influence du voisinage des marais sur l’hygièDe des villes, à cause des exhalaisons pestilentielles provenant des animaux qui les habitent, et arrivant mêlées aux vapeurs qui s’élèvent par l’effet du soleil levant. On sait, en effet, que c’est le matin, un peu avant le lever du soleil, au moment de la chute de la rosée et de la condensation de la vapeur que les exhalaisons paludéennes sont le plus à redouter.
Vitruve semble donc attacher une grande importance à la présence de certains animaux dans les marais et attribuer à leur présence l’effet pestilentiel de ces marais ; cette croyance a dû se conserver longtemps ; car, dans les légendes, c’est presque toujours au milieu des marais que l’on place le séjour des hydres et des dragons, qui par leur haleine seulement répandaient la mort autour d’eux. Plus loin, en effet, il parle de villes situées dans des marais voisins de la mer; les uns, comme ceux qui avoisinent Alténum, Ravenne et Aquilée, ne sont pas nuisibles, parce qu’ils sont situés au-dessus du niveau de la mer :
Par des canaux, il y a écoulement de l’eau vers le rivage ; la mer se trouvant au contraire enflée par des tempêtes, le niveau de l’eau s’élève et s’étend jusqu’aux marais ; par suite de cette mixtion amère, les genres des animaux paludéens ne peuvent y prendre naissance ; ceux qui arrivent de lieux plus élevés dans les marais sont tués par l’eau salée à laquelle ils ne sont pas accoutumés.
Les marais dont les eaux sont stagnantes, et n’ont de sortie et d’écoulement ni par des /fleuves, ni par des canaux, comme les marais Pontins, entrent en putréfaction, et émettent des vapeurs lourdes et pestilentielles.
A l’appui de cette action de marais, Vitruve cite ce fait, que les habitants de la ville de Salapia , fondée en Apulie
par Diomède à son retour de la guerre de Troie ou par Elphias de Rodes, demandèrent à M. Hostilius de changer de résidence à cause de l’insalubrité de leur ville. Moyennant un faible tribut, celui-ci leur obtint du Sénat et du peuple Romain la concession d’une localité salubre située sur le bord de la mer ; faisant en outre communiquer un lac voisin avec la mer, il en fit un port pour la nouvelle cité, construite à quatre milles de l’ancienne dans un endroit très sain.
Yitruve conseille d’éviter les expositions du midi et du couchant, à cause de la trop grande chaleur qui en résulte, nuisible non seulement aux hommes, mais aussi à la conservation des aliments, des fruits et du vin. Il donne comme preuve de la débilitation produite par la chaleur, le fer qui étant échauffé, peut être forgé et recevoir toute espèce de formes, redevient dur et reprend ses premières propriétés, quand il est plongé dans l’eau froide, ce qui prouve que l’on connaissait l’effet de la trempe sur le fer et l’acier.
On doit aussi considérer, dit-il, que non seulement dans les lieux malsains, mais aussi dans ceux qui sont salubres, tous les corps s’affaiblissent par la chaleur, et pendant l’hiver les régions qui sont le plus malsaines sont rendues salubres, parce qu’elles sont fortifiées par le refroidissement.
De même, les personnes qui vont des régions froides dans les régions chaudes ne peuvent le supporter, et sont accablées ; celles qui de localités chaudes passent dans les régions froides du septentrion, non seulement n’ont pas leur santé atteinte par ce changement , mais au contraire s’en trouvent très bien.
Quant à la raison pour laquelle la chaleur produit cet effet, Yitruve la cherche toujours dans le principe de la constitution des corps par les quatre éléments d’Empédocle , qui en se mélangeant en diverses proportions forment les divers animaux avec leur tempérament particulier, comme on l’a vu plus haut pour les arbres. L’introduction d’une trop grande chaleur par l’action du soleil, de l’humidité, des éléments terrestres par un excès
de nourriture, d’air par la lourdeur de l’atmosphère, troublent l’équilibre primitif. A l’appui de cette opinion, il indique la manière dont entrent les quatre éléments dans les divers animaux.
Les oiseaux ont peu de terre, d’humeur, modérément de chaleur , beaucoup d’air ; formés des principes les plus légers, ils se soutiennent facilement dans l’air. La nature aquatique des poissons, est tempérée quant à la chaleur ; elle est formée surtout d’air et de terre, a peu d’humide ; moins ils ont de principes d’humide dans le corps, mieux ils se comportent dans l’eau. Les animaux terrestres, avant modérément d’air et de chaleur, moins de terre et plus d’humidité, comme les parties humides abondent, ne peuvent longtemps prolonger leur vie dans l’eau.
Vitruve revient encore sur le même point dans la partie dn livre VIII où il veut montrer toute l’utilité de l’eau, comme préambule à la description des moyens employés pour la recherche des sources et les amener dans les villes.
Nous remarquons non seulement que tous les corps qui naissent sont formés deces éléments, mais que toutes les choses ne peuvent être nourries, croître et se conserver que par leur action. Les animaux ne sauraient vivre sans respirer l’air, qui pénétrant abondamment dans la poitrine en produit continuellement la dilatation et la contraction.
Si la quantité de chaleur du corps n’est pas convenable, il ne conservera pas le souffle vital, ni solidité, et les aliments ne pourront avoir le degré convenable de cuisson. De même si les membres ne reçoivent pas les aliments terrestres, ils s’étioleront, se trouvant privés du mélange du principe terrestre.
Si les animaux se trouvaient dépourvus de l’humide, exsangues et par l’absence du principe liquide [liquor principiorum) , ils se dessécheraient complètement. La Providence , pour les choses nécessaires aux êtres vivants, ne les a pas rendues ni rares ni difficiles à trouver, comme les perles , l’or , l’argent et les autres choses qui sont inutiles à notre corps et notre nature ; celles, sans lesquelles la vie des mortels ne peut se conserver, elle les a placées sous la main de tout le monde. Ainsi, si quelque souffle manque au corps, l’air destiné à le restituer le fournit ; destinés à venir en aide à la chaleur, l’ardeur du soleil et l’invention du feu conservent la vie ; de même les fruits de la terre, bien préférables à l’abondance superflue des mets, satisfont à nos besoins, nourrissent les animaux en les sustentant avec tempérance ; l’eau ne sert pas seulement de boisson, mais se prêtant
à des emplois infinis, elle rend des services d’autant plus agréables, qu’elle ne coûte rien.
Pour reconnaître si une localité est salubre et convenable à la fondation d’une ville, Vitruve conseille d’examiner suivant l’usage des anciens les foies d’animaux égorgés, ayant vécu dans ces lieux. C’est peut-être cet usage qui a donné lieu aux sacrifices d’animaux et à l’examen des entrailles des victimes comme moyen de divination. Si les foies étaient trouvés corrompus, on allait s’établir ailleurs, jugeant que les aliments et l’eau fournis par cette région seraient également nuisibles à l’bomme.
A l’appui de ce fait, il cite les rivages du fleuve Pothésie, qui coule en Crète entre les deux villes de Grossus et Gortyne. Les troupeaux qui paissent sur une des rives ont une rate; ceux de l’autre rive n’en ont pas, ce qui tient à ce qu’il y pousse une herbe nommée àfnrXr.vov, dont la propriété est de diminuer la rate des animaux qui la broutent ; on l’a employée d’après cela contre les maladies de la rate. On peut donc savoir facilement, d’après les qualités de l’eau, et les matières alimentaires que produit une localité, si elle ou non salubre
De la direction à donner aux rues d’une ville par rapport à celle des vents dominants. (Livre I, chap. VI).
A l’occasion de la production des vents et de leur nomenclature, j’ai déjà indiqué comment Yitruve conseille, en construisant une ville, de tracer d’abord la rose des vents au milieu, puis de diriger les rues principales de manière à éviter qu’elles puissent être enfilées par les huit vents principaux qui composent la rose des vents. Il cherche à montrer quel est l’effet nuisible des vents froids, chauds et humides; il cite comme exemple la ville de Mitylène à Lesbos. Quand l’Auster (Sud) y souffle, il y règne des maladies; quand c’est le Corus (N. -O.), on y tousse; le
Septentrion (N.) ramène la santé, mais on ne peut rester ni dans les grandes, ni dans les petites rues, à cause du froid. Déjà les anciens avaient reconnu, que pour certaines maladies, celles de poitrine en particulier, on devait éviter le séjour des localités où régnent des vents fréquents et violents. Vitruve donne aussi la cause de Faction du vent sur la santé, en se fondant sur le principe de la médecine ( d’Hipocrate, contraria contrarias curantur. L’homéopathie existait-elle déjà à cette époque '?
Les lieux à l’abri du vent, non seulement offrent un séjour salubre aux personnes en bonne santé, mais aussi ceux qui sont malades par suite d’autres causes, qui dans d’autres localités salubres emploient les remèdes de la médecine contraire , dans ces lieux, à cause des conditions particulières qui sont dues à l’absence du vent, s’j guériront plus vite. Les maladies difficiles à guérir dans les lieux décrits ci-dessus (ceux qui sont exposés aux vents) sont lecoriza, la goûte, la toux, la pleurésie, la phtisie, les vomissements de sang, les maladies qu’on soigne non par les antiphlogistiques, mais par les fortifiants. Elles sont difficiles à soigner puisqu’elles proviennent du froid ; ensuite parce que les forces étant déjà abattues par la maladie, l’air agité est raréfié par les mouvements des vents, enlève le suc des corps malades, les affaiblit davantage. Au contraire l’air doux et plus dense, qui reste frais et se trouve rarement agité, à cause de sou immobilité en touchant les membres nourrit et reconforte ceux qui sont atteints de ces maladies.
Le séjour dans des stations d’hiver à air calme sans variations brusques de température, était déjà connu des anciens, comme on le voit d’après ce passage, et recommandé pour les maladies de poitrine.
De l'hygiène des théâtres. (Livre VI, chap. III).
A l’occasion de la construction des théâtres, Vitruve conseille de choisir leur emplacement, de manière qu’il soit très salubre. Il croit à une plus grande facilité d’absorption des miasmes pendant l’attention prêtée aux jeux auxquels assistent les hommes avec leurs femmes et leurs
enfants. En Grèce, comme l’on sait, les femmes étaient exclues de toutes les représentations publiques ; était-ce à cause de la licence des comédies ? Ou plutôt, les mœurs excluant les femmes légitimes de toute espèce de vie publique, les auteurs se sont laissés aller à plus de liberté de langage , devant un .auditoire uniquement formé d’hommes.
Pendant les jeux, les spectateurs, accompagnés de leurs femmes et leurs enfants restent assis captivés par l’attrait du spectacle, et leurs corps immobiles, à cause du plaisir éprouvé, ont tous les pores ouverts, dans les quels pénètrent les souffles des vents, qui, s’ils proviennent de régions marécageuses ou d’autres également malsaines, introduiront dans les corps des esprits nuisibles. Ainsi, en choisissant avec soin l’emplacement du théâtre, on évitera les maladies.
Il faut aussi éviter que le théâtre ne soit exposé à l’influence du Midi ; quand le soleil, en effet, en remplit l’étendue, l’air enfermé dans son enceinte, n’ayant pas la possibilité de circuler, s’échauffe en tournant et s’enflammant brûle, dessèche les humeurs du corps.
Qu’aurait donc dit Vitruve, de nos salies de théâtre, de la chaleur qui y règne surtout dans les parties élevées ?
Des portiques qui sont derrière la scène et les promenoirs.
(Livre V, chap. IX).
Vitruve recommande de placer derrière la scène des théâtres des portiques devant servir de refuge aux spectateurs, si une pluie subite vient interrompre les jeux, les théâtres étant à ciel ouvert, ou tout au plus couverts de toiles pour arrêter les rayons du soleil ; ils doivent servir aussi de dépôt pour les décors et les accessoires ; les portiques devaient donc en réalité jouer le rôle des divers foyers de nos théâtres modernes, tant pour les spectateurs que pour les acteurs. Il cite divers théâtres qui avaient de ces portiques : le portique de Pompée à Rome, d’Eumème à Athènes, du temple de Bacchus, l’Odéon cons-
trait par Tkémistocle, le Strategenm de Smvrne, le portique élevé de chaque côté de la scène à Tralles.
Vitruve recommande expressément de transformer en jardins et en promenades l’espace libre laissé au milieu des portiques, qui devaient ainsi présenter l’aspect du jardin actuel du Palais Royal à Paris. 11 conseille de multiplier dans divers buts les promenades et les jardins, ce que nous appelons aujourd’hui des squares, surtout en vue de l’hygiène.
On doit orner de verdure les espaces à découvert qui s’étendent au milieu des portiques, parce que les promenades à l’air libre sont très hygiéniques pour les yeux. L’air subtil et léger qui s’élève de la verdure, se répandant à cause du mouvement du corps, éclaircit en effet la vue ; il enlève des yeux une humeur grossière et rend la vue plus perçante. En outre comme le corps s’échauffe par suite du mouvement, l’air en pompant les humeurs des membres, diminue la réplétion et atténue, en le dissipant ce qui dans le corps, étant en trop, ne peut être supporté.
Il explique cet effet des promenades en plein air, par l’évaporation des sources qui ne se produit pas, quand elles sont sous terre ou dans des lieux couverts, mais donnent des vapeurs par l’action du soleil dans les lieux découverts.
Pour rendre les allées sèches et non boueuses, Vitruve conseille d’employer un moyen qui présente beaucoup d’analogie avec le drainage actuel des terrains humides, qui est cependant d’une invention très récente.
On devra creuser fortement ces allées, dit-il ; à droite et à gauche on fera des égouts de pierre, et dans les parois, qui regardent les promenades, on insérera des tubes inclinés du faite vers les égouts. Ceci fait, on remplit l’excavation avec du charbon ; par dessus on répand du sable qu’on égalise. Ainsi donc, par suite de la porosité du charbon et l’introduction des tuyaux dans les égouts, la plus grande quantité des eaux y est reçue et les promenades restent sèches et sans humidité.
Un autre avantage des promenades plantées d’arbres, d’après Vitruve, c’est de fournir, pendant le siège d’une ville, le bois nécessaire aux besoins domestiques. On peut
faire provision de sel et de vivres, trouver l’eau dans les puits, recueillir l’eau de pluie qui coule su^ les toits, mais pour le bois indispensable pour faire la cuisine, on 11e peut en faire provision à cause de la difficulté du transport et de la grande consommation. Yitruve recommande donc fortement de mettre des promenades derrière la scène des théâtres, près des temples, en vue de leur action hygiénique en temps de paix et de leur utilité en temps de guerre.
Des eaux minérales. (Livre VIII, chap. III et IV).
A propos des sources et de la recherche de l’eau potable, Yitruve donne de très longs développements sur les propriétés spéciales dont jouissent les diverses eaux minérales, chaudes et froides, et sur leurs effets divers. Parmi ces effets, les uns sont exacts, les autres erronés et même fabuleux. Yitruve reconnaît, du reste, qu’une partie des faits signalés, il les a constatés lui-même, les autres, il les a reproduits d’après un certain nombre d’auteurs tels que Théophraste, Timée, Posidonius, Hégésias, Hérodote, Aristide, Métrodore.
11 fait voir d’abord qu’il n’y a pas d’eau chaude par ellemènie, idée qui semble bien naturelle aujourd’hui, mais qui avait besoin d’ètre énoncée à une époque où tout s’expliquait par les propriétés occultes des corps.
Il n’y a pas d’eau ayant la propriété d’être chaude, dit-il ; l’eau froide, quand elle arrive dans un endroit très chaud, entre en ébullition, et ainsi échauffée, sort de la terre par ses veines ; mais elle ne peut rester longtemps dans cet état et devient froide au bout de peu de temps. Toutes les eaux chaudes sont employées en médecine, parceque cuites auparavant avec diverses substances, elles acquièrent pour l’usage d’autres propriétés.
Yienl la nomenclature des maladies guéries par les diverses sortes d’eaux et celle des qualités nuisibles d’un grand nombre de sources :
Les eaux sulfureuses fortifient les nerfs, en étouffant et brûlant par leur chaleur les humeurs vicieuses du corps; les alumineuses, quand les membres affaiblis par la paralysie ou toute autre maladie les ont reçues , en circulant dans les veines produisent un réchauffement et détruisent le refroidissement par la force contraire de la chaleur, et les membres reviennent à l’ancien état de santé. Les eaux bitumineuses, prises en boisson, sont purgatives et le plus souvent détruisent ainsi les vices du corps.
Ceci semblerait faire croire que les deux premières sortes d’eaux, les sulfureuses et les alumineuses étaient prises sous forme de bains.
L’eau froide nitreuse de Pima ’V estina, de Gutilies et autres localités semblables, purge et guérit le scrofule. Les eaux trouvées dans les mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre, plomb... sont mauvaises et produisent des effets contraires aux eaux sulfureuses, alumineuses et bitumineuses.
Quand, dit-il, elles pénètrent sous forme de boissons dans le corps, et en s’insinuant par les veines atteignent les nerfs et les articulations, elles les durcissent et les font entier ; les nerfs grossissent par suite de l’œdème, se contractent dans leur longueur, rendent ainsi les hommes gouteux et podagres, parce que la capacité des veines est remplie de concrétions dures, épaisses et froides.
Vitruve cite un grand nombre de sources dont les eaux sont malsaines et même mortelles, ce qui est évidemment exagéré, mais il est parfaitement dans le vrai quand il parle de sources chez les Eques, en Italie, et dans les Alpes, chez la nation des Médulliens, dont les eaux font grossir la gorge de ceux qui en boivent; on attribue, en effet, le goitre endémique des populations des Alpes à la nature des eaux. Il serait trop long de suivre Vitruve dans toutes ses citations plus ou moins erronées, je me contenterai d’indiquer les plus importantes.
Il parle d’eaux salées, par suite de leur parcours dans des mines de sels, et des lacs salés de l’Egypte, où le sel cristallise à la surface, d’eaux huileuses donnant de la poix ;
du lac Asphaltique, qu’il place près de Babylone, le bitume ayant servi avec des briques, à Sémiramis, pour en construire les murs.
Il cite des fontaines incrustantes et pétrifiantes, comme celle de Sainte-Alyre, près de Clermont.
En Cappadoce, sur le chemin qui va de Mazara à Tecana, il y a un lac étendu ; si dans ce lac on plonge une partie d’un roseau ou de tout autre objet, et qu’on l’enlève le lendemain, ou trouve que cette partie plongée a été pétrifiée ; la partie restée hors de l’eau n’a pas changé. De même à Hiéropolis et en Phrygie, jaillit une grande quantité d’eau chaude que l’on conduit dans les fossés autour des jardins et les vignes. Il s’ v forme au bout d’un an des incrustations pierreuses ; chaque année en refaisant les bords de ces fossés, on les enlève et s’en sert pour faire des clôtures aux champs.
Certaines eaux, bues par les animaux au moment où ils sont disposés à se reproduire, ont la propriété, quoiqu’ils soient blancs, de leur faire faire des petits gris cendrés, ailleurs bruns, ailleurs noirs. Ainsi, chaque liquide, doué de propriétés spéciales, en pénétrant dans le corps, y dissémine sa qualité propre. Le Xantbe, qui coule près de Troie, aurait dû son nom à ce que les bœufs qui naissent près de ce fleuve sont roux et les moutons gris- cendrés.
Il existe près de Nocratis, en Arcadie, une source très froide appelée Sruy oç ûow? , qu’on ne peut conserver dans un vase d’airain, de fer, d’argent, sans que celui-ci se fende ou se brise; elle ne peut être contenue que dans la corne d’un pied de mulet. C’est cette eau qu’Antipater aurait envoyée à son fils Iollas, qui en donna à Alexandre et le fit ainsi mourir.
Il y a des eaux qui énivrent comme s’il s’y trouvait mélé du vin, d’autres eaux, comme celles de Clitor, en Arcadie, empêchent ensuite de boire du vin, comme l’atteste une inscription en vers grecs qui s’y trouve inscrite, attribuant cet effet à ce que Mélampus, pour guérir les filles de Prétus de leur folie, les plongea dans ces eaux.
Dans l’île de Cbio, l’eau d’une fontaine rend le cœur dur
comme un rocher. A Suse, il y a une fontaine qui fait tomber les dents de ceux qui en boivent, ainsi que l’atteste une inscription en vers grecs. En Afrique, comme le fils de Massinissa dont il a déjà été question l’avait dit à Vitruve, il y a des sources auprès desquelles ceux qui y sont nés ont une très belle voix pour chanter ; aussi, dit-il :
On achète constamment des jeunes gens d’outremer bien faits et des jeunes filles nubiles, afin que leurs enfants possèdent non seulement une belle voix, mais soient aussi très beaux.
Pour expliquer cette diversité de propriétés des eaux minérales, Vitruve s’appuie toujours sur le principe de la composition du corps humain avec les quatre éléments d’Einpédocle, et le compare à l’étendue de la terre entière :
La nature a répandu une telle variété dans ces diverses productions, que le corps humain, qui ne renferme cependant que peu d’élément terrestre, possède cependant tant de genres différents d’humeurs, tel que le sang, le lait, la sueur, l’urine, les larmes. Si donc dans une si petite portion de terre, on trouve une si grande grande différence de propriétés, on ne doit pas s’étonner, si dans l’immensité du monde, on rencontre une telle variété de sucs ; les eaux parcourant les cavités qui les renferment, s’en imprègnent, parviennent à l’orifice des fontaines, et produisent ainsi ces sources si variées et si différentes par leurs propriétés spéciales, d’après la diversité des lieux , les qualités des régions et les propriétés dissemblables des terres.
Action toxique du plomb. (Livre VIII, chap. VII).
Parlant des tuyaux de conduite des eaux, Vitruve conseille de remplacer les tuyaux de plomb par des tuyaux de terre, moins coûteux, plus faciles à réparer ; en outre, ajoute Vitruve :
L eau est beaucoup plus saine dans ces tuyaux que dans les tuyaux de plomb ; elle est rendue mauvaise par l’action du plomb, parcequ’il s’y produit de la céruse, que l’on dit être nuisible au corps humain ; si donc ce qui en provient est nuisible, il n’y a pas de doute que la chose elle-même ne
soit malsaine. Nous en avons la preuve par les ouvriers plombiers, qui sont toujours très pâles ; les exhalaisons qui s’échappent, quand on fond le plomb, la vapeur qui en sort, pénètrent dans les membres, et brûlant à la longue, leur enlèvent les vertus du sang. Aussi semble-t-il que l’eau ne doit pas être conduite par des tuyaux de plomb, si on veut l’avoir saine ; la saveur doit en être meilleure dans des tuyaux de terre, comme nous le montre l’usage journalier, puisque les personnes qui possèdent en quantité des vases d’argent, à cause de la bonté du goût, préfèrent employer des vases de terre.