‹ La science romaine à l'époque d'AugusteChapitre 3 sur 20 · MŒURS ET COUTUMES · texte numérisé non relu

MŒURS ET COUTUMES

Sur l’emplacement à donner aux temples des Dieux (Liv. I, ch. VII).

Dans le Livre 1, au sujet des principes généraux d’architecture, Yitruve dit, relativement aux temples des Dieux :

La nature contribuera à l’ornementation des temples des Dieux, si l’on choisit pour les construire, des localités salubres, munies de sources d'eaux pures. On doit surtout réaliser ces conditions pour le temple d’Esculape, de la Santé, et des autres Dieux dont les secours sont utiles aux malades. Quand, en effet, ceux-ci seront transportés d’un lieu malsain dans un autre

plus sain, et qu’ils auront fait usage d’eaux salubres, ils se rétabliront plus vite. Il arrivera ainsi que grâce à la nature des lieux choisis pour les temples, s’accroîtront l’autorité des Divinités et la confiance qu’on a dans leur intervention.

On voit par là quelle était le peu de foi de Vitruve pour l’action des divinités qu’on allait invoquer pour obtenir la guérison des maladies, puisqu’il recommande, avant toute chose, de s’occuper de l’hygiène du lieu où sera construit le temple de la Divinité tutélaire. S’il avait eu une confiance quelconque dans le pouvoir des Dieux, il aurait dû, au contraire, recommander de choisir un endroit malsain , afin que l’influence directe du Dieu en fût rendue plus évidente. Au fond, Vitruve devait être un libre penseur et un philosophe, mais attaché, comme la plupart des Romains, par habitude à la religion nationale. On ne sait en outre que conclure des conseils qu'il donne pour l’emplacement des divers temples dans l’intérieur d’une ville. (Livre 1, chap. Vil.)

Pour les temples sacrés des Dieux, sous la tutelle desquels parait être surtout placée la ville, les temples de Jupiter, de Juuon et de Minerve, seront construits dans les lieux les plus élevés, d’où l’on aperçoit la plus grande parLie des murs ; celui de Mercure dans le forum, ceux d’Isis et de Sérapis dans le marché; celui d’Apollon, du Père libre (Bacchus) près du théâtre; celui d’Hercule, dans les cités où il n’y a ni gymnases ni amphithéâtres, près du cirque; celui de Mars hors de la ville vers le champ d’exercice, et celui de Vénus vers la porte. Ceci est ordonné par les préceptes dus aux aruspices Etrusques : « en dehors desmurson doit placer les temples de Vénus, Vulcain, et Mars ; utnon insuescat in urbe adolescentibus seu matribus familiarum Veneris libitido ; que par la puissance de Vulcain évoqué hors des murs, par des dévotions et des sacrifices, les édifices paraissent être délivrés du danger des incendies. Si Mars est honoré hors des murs, il n’y aura pas de querelles sanglantes , et celui-ci au contraire contribuera à la défense des murailles et préservera la ville des dangers de la guerre.» Le temple de Cérès doit aussi être hors de la ville, dans un lieu où ne doivent jamais pénétrer les hommes, si ce n’est pour les sacrifices; car il ne doit y régner que la chasteté, la religion, et des mœurs pures.

Sur la densité de la population à Rome (Livre II, chap. VIII).

Parlant des constructions en briques, Yitruve dit qu’il était défendu de faire des murs en briques à Rome, et voici la raison qu’il en donne :

Les lois publiques n’autorisent pas à donner aux murs mitoyens une épaisseur supérieure à un pied et demi ; les autres murs, pour que les pièces des maisons ne soient pas trop petites, doivent avoir la même épaisseur. Or les murs de briques (probablement de briques crues) , à moins qu’ils ne soient formés de plusieurs rangs, et s’ils n’ont qu’une d’épaisseur d’un pied et demi, ne peuvent soutenir qu’un étage. Mais vu l’importance de la ville et le nombre infini des citoyens, il a fallu se procurer de grandes quantités d’habitations ; comme une surface plane ne pouvait y suffire, on fut forcé d’y suppléer par la hauteur donnée aux maisons. Des murs élevés, soutenus par des piliers de pierre, formés de briques cuites, de moellons, reliés par de nombreuses charpentes peuvent seuls servir à soutenir des étages élevés. Ainsi donc, grâce à des maisons élevées ayant plusieurs étages, le peuple romain s’est procuré facilement des habitations agréables.

On voit donc qu’à l’époque d’Auguste, on était dans la nécessité, comme dans les capitales actuelles et les grandes villes, défaire des maisons élevées pour suppléer à l’espace nécessaire à loger une nombreuse population ; à combien se montait-elle V Combien d’étages avaient en réalité la plupart des maisons ? Probablement au moins deux ou trois.

Sur V estimation des murs mitoyens (Livre II, chap. VIII).

Les procès relatifs à l’estimation des maisons, surtout des murs mitoyens ne devaient pas être rares à Rome ; car Vitruve donne la règle suivante, employée par les arbitres pour estimer les murs mitoyens:

Les murs faits de pierres tendres, dans le but de leur donner une plus belle apparence, ne peuvent prétendre à une grande durée. Quand ils sont soumis

à des arbitrages, on ne les estime pas ce qu’ils ont dû coûter ; mais après avoir consulté les tablettes relatives au prix de la construction, on en déduit pour chaque année passée la quatre-vingtième partie, et on ordonne de ne paver que le reste, estimant que de tels murs ne peuvent durer que quatrevingts ans. Pour les murs de briques, au contraire, pourvu qu’ils soient d’aplomb, on ne déduit rien du prix de la construction primitive.

Sur la distribution des maisons romaines et grecques-

(Livre VI, chap. VII).

Vitruve indique sommairement la distribution des maisons chez les Grecs, évidemment chez ceux qui avaient une grande fortune ; quoique la description ne soit pas excessivement claire et ne puisse être bien comprise qu’à l’aide de figures qui font défaut, on peut s’en faire une idée sommaire et en tirer quelques conclusions relativement aux moeurs des Grecs.

Il y a d’abord un passage fermé par deux portes, l’une intérieure, l’autre extérieure , et, de chaque côté, des écuries pour les chevaux et le logement du portier. Puis vient la partie de la maison réservée aux femmes ou le gynécée , comprenant un péristyle avec des portiques tout autour, sur lequel s’ouvrent les grandes salles où les femmes se tiennent pour travailler la laine avec leurs esclaves , les chambres à coucher, les salles à manger ordinaires, et les logements destinés aux esclaves; venait ensuite , tout étant complètement indépendante de cette première partie , celle qui était destinée aux réceptions , dans laquelle les femmes ne pénétraient jamais , et qui était formée : d’un péristyle plus large , avec quatre portiques , dont trois de même hauteur, et celui qui regarde le midi, nommé Rhodien, ayant des colonnes plus hautes ; il s’y trouve de beaux vestibules , les portes répondent à la majesté du lieu , les murs sont revêtus d’enduits en stuc et lambrissés. Dans le portique du nord , s'ouvrent les salles à manger nommées Cyzicènes , les galeries de tableaux (pinacothèques) ; dans celui de l’orient , les bibliothèques ; dans celui de l’occident, les salles de conversation ; celui du midi , de grandes salles rectangulaires , où l’on pouvait placer facilement quatre tables à trois lits , et y trouver , en outre , une place suffisante pour le service et les jeux.

C’est dans ces salles qu’ont lieu les repas des hommes ; les usages et les jnoeurs ne permettant pas aux mères de famille d’y assister. Aussi, nommç-

t-on ces péristyles andronitides , puisque les hommes s y tiennent sans avoir aucun commerce avec les femmes.

Enfin, à droite et à gauche, sont construites de petites maisons ayant leurs portes particulières, des salles à manger, des chambres à coucher commodes, destinées à la réception des hôtes étrangers. Quand les mœurs des Grecs furent complètement policées, que ceux-ci eurent acquis de grandes fortunes, ils prirent l’habitude d’offrir aux hôtes qui arrivaient chez eux , des appartements entiers avec salle à manger, chambre à coucher, et des cabinets remplis de provisions. Le premier jour, ils les invitaient à leurs repas ; les jours suivants, ils leur envoyaient de jeunes animaux, des œufs, des légumes, des fruits et d’autres produits de la campagne. De là vint que les peintres nommèrent xenia ou présents , ces divers objets envoyés habituellement aux étrangers, quand ils les représentaient sur des tableaux. Ainsi , les pères de famille , ne se sentaient pas étrangers , grâce à cette large hospitalité, jouissant d’une liberté absolue dans les demeures qui leur étaient offertes.

Cette description des riches maisons grecques, quoiqu’incomplète au point de vue de l’agencement des diverses parties , qui pouvait du reste être variable, donne une idée très nette du genre de vie de leurs habitants. Ce mode de distribution se rapproche beaucoup, du reste, de la distribution actuelle des maisons arabes; et, sauf la polygamie, qui existait presque grâce aux esclaves , on voit que la vie des femmes, à Athènes, ne devait pas différer beaucoup de celle des femmes de l’Orient, dans les temps passés et présents. C’est même probablement de l’Orient que les Hellènes avaient dû recevoir ces mœurs et le mode de distribution des maisons qui en est la conséquence.

Pour les maisons romaines, Vitruve n’indique rien de particulier, si ce n’est qu’il y a des pièces privées et d’autres où le public avait le droit de pénétrer, telles que les \estibules, les cours et les péristyles et autres parties ayant le même usage. Il indique que ces locaux avaient des ornementations et des dimensions différentes suivant la profession et la fortune du propriétaire.

Ceux qui n eut qu’une fortune médiççre n’ont pas besoin de grands

vestibules, ni d’atrium , ni de salle de réception, parce qu’ils vont solliciter les autres, plutôt que de l’être eux-mêmes. Pour ceux qui font le commerce de produits des champs, ils auront dans les vestibules des écuries, des magasins, et dans leurs maisons des caves, des greniers, des celliers, tout ce qui peut être plus utile pour la conservation des denrées que pour l’ornementation et la décoration. Les banquiers (feneratores) et les percepteurs ont besoin de pièces commodes et spacieuses, garanties contre les voleurs. Aux avocats et aux orateurs, il faut des pièces plus élégantes et plus vastes, où puisse se réunir un grand nombre d’auditeurs. Quant aux nobles , qui remplissent des magistratures et ont des fonctions honorifiques, qui ont des devoirs à remplir vis-à-vis de leurs concitoyens , ils doivent posséder des vestibules royaux, des atriums élevés, de vastes péristyles, des allées d’arbres, des promenades élégantes et majestueuses ; il leur faut des bibliothèques, des galeries de tableaux, des basiliques, comparables pour la magnificence aux édifices publics, parce que, dans leurs demeures se tiennent des assemblées privées et publiques ; il s’y rend des jugements et des arbitrages.

Du sol des appartements (Livre VIII, chap. I).

Les découvertes des ruines des maisons romaines , faites surtout à Pompéïe ont fait voir que le sol du rez-dechaussée, dans les appartements et dans les cours, était généralement recouvert de carreaux en terre cuite ou de mosaïques. Mais pour les étages et les terrasses, qui n’ont pas été conservés, on recouvrait d’après Vitruve, les planches de la même manière. Il indique les divers enduits qu’il faut placer successivement sur les planches , les précautions à prendre pour éviter que le jeu du bois, soit dans les appartements , soit à l’air libre puisse produire des fentes dans le carrelage. Après la pose, les carreaux étaient polis, puis recouverts de poudre de marbre avec du sable et de la chaux. Il n’y avait donc pas dans les habitations de véritables planchers comme dans les nôtres, ce qui était dû très probablement à ce que le travail du bois était moins perfectionné que celui de la pierre, parle manque des instruments de menuiserie que nous possédons aujourd’hui. Du reste, dans les pays chauds tels que le midi de la

France et l’Italie . toutes les pièces à tous les étages sont encore carrelées , comme le sont dans le Nord les cuisines, les ateliers et les corridors.

Construction des salles à manger (Livre III, ch IY).

Vilruve indique , d’après les Grecs , le procédé employé pour confectionner le sol des salles à manger, de telle sorte, dit-il, que, pour les convives, ce qui tombe des coupes et des crachements sèche immédiatement et pour les esclaves, quand même ils marcheraient nu pieds, ils n’éprouvent pas de froid par suite de ce genre de pavé. Pour cela, après avoir creusé le sol d’environ deux pieds, on place sur la terre bien battue , un enduit de pierre ou un revêtement de carreaux de terre cuite, incliné avec des ouvertures donnant dans un canal. Au-dessus , on étend un lit de charbon fortement tassé et ensuite une couche épaisse d’un demi-pied , faite de sable , de chaux et de cendre , que l’on dresse à la règle et au niveau. On polit la surface avec une pierre dure et on obtient ainsi une sorte de pavé d’un beau noir.

Cette indication ne nous donne pas une idée très favorable de la propreté qu’apportaient les Romains dans leur manière de manger.

En outre , dans les salles à manger d’hiver, souvent hermétiquement fermées par des volets, l’usage des fenêtres et des vitres en mica devant être assez rare, il régnait très vraisemblablement une atmosphère peu agréable à respirer; car, Yitruve, au sujet de la construction de ces salles , dit des peintures murales : .

L’ornementation des enduits doit être faite d’après des règles déterminées, afin de correspondre aux lieux auxquels ils sont destinés. Ainsi, dans les salles à manger d’hiver, il ne faut pas des enduits compliqués, ni de riches peintures, non plus que des ornements délicats fixés aux corniches ; tout cela serait, en effet, bien vite abîmé par la fumée du feu et la fumée noire et épaisse des lumières. Au-dessus de la plinthe, on dessine des da-

miers avec de l’encre ; entre ceux-ci des triangles faits avec du sil (colcotar), du minium (vermillon). La voûte sera également très simple et parfaitement polie.

Cette constatation de l’atmosphère enfumée des salles à manger d’hiver est en concordance avec cet autre fait, que Vitruve, si prolixe sur certains points relatifs aux constructions privées, ne dit rien sur la manière de construire les cheminées, ce qui prouverait qu’elles étaient peu ou point en usage. Du reste encore aujourd’hui en Italie, pendant l’hiver, le chauffage des appartements se fait presque partout à l’aide de hraseros.

Des peintures murales (Livre VII, chap. Y).

Vitruve, parlant des enduits et des peintures murales, (Livre Vil, cliap.V), signale la tendance malheureuse de son époque, à préférer le luxe brillant, la superfluité de l’ornementation à la grande et majestueuse simplicité de l’architecture grecque.

Les premiers monuments romains furent primitivement construits d’après l’art Etrusque qui visait plus à la solidité qu’à l’élégance. L’art grec s’introduisit rapidement à Rome, après la conquête de la Sicile, de l’Italie méridionale , puis de la Grèce et de l’Asie mineure ; il vint pour ainsi dire se greffer sur l’art étrusque, par le mélange des colonnes des divers ordres grecs, avec les voûtes, les coupoles, les arcades inconnues complètement des Grecs. Mais bientôt, grâce aux richesses du monde entier qui affluaient à Rome, le luxe criard et de mauvais goût se substitua à la simplicité de l’art gréco-romain, surtout dans les premières années de l’empire. Chateaubriand, disait du reste, qu’après avoir vu Rome, les monuments français lui paraissaient lourds, et qu’après qu’il eût vu le Parthénon (cependant déjà dévasté parles Anglais), les monuments romains lui semblaient barbares.

Parlant du choix et de la nature des objets à peindre sur les murs, Yitruve dit :

Dans les pièces habitées au printemps, en automne, en été, ainsi que dans les atrium et les péristyles , les anciens avaient des règles certaines pour y peindre divers objets. La peinture, en effet, a pour but de représenter exactement ce qui existe ou peut exister, comme l’homme, un édifice, un navire, ou toute autre chose.

Les anciens qui se sont les premiers occupés des enduits, ont d’abord imité les diverses espèces de revêtements en marbre ; plus tard ils figurèrent des ronds et des triangles en sil (colcothar) et en minium (vermillon). Par la suite, on en vint à imiter les formes des édifices, des colonnes, des saillies, des frontons Dans les vastes salles, comme les salles de réunion, ils placèrent des décors de théâtre tels que ceux qu’on emploie pour la tragédie, la comédie ou les pastorales. Les galeries, à cause de leur longueur furent ornées de paysages variés représentant divers sites; on y joignit des ports, des promontoires, des rivages, des fleuves, des fontaines, des détroits, des bois, des montagnes, des troupeaux, des pasteurs. Dans certaines pièces on fit des peintures plus relevées, en représentant les images des Dieux, les épisodes de la fable, les combats des Troyens ou les voyages

d’Ulysse , au milieu de paysages et d’objets semblables aux objets

naturels.

Mais aujourd’hui, par une dépravation du goût, on désaprouve ces peintures dont les sujets étaient pris dans la nature. On peint sur les enduits des choses monstrueuses plutôt que des objets simples et connus ; les colonnes sont remplacées par des roseaux; les frontons par des enroulements, des feuilles découpées et des volutes. On figure des candélabres soutenant de petits édifices ; de leurs faites sortent comme y ayant pris racine, des tiges légères avec des volutes dont plusieurs soutiennent des statueLtes assises sur celles-ci ; ou bien ces tiges portent des fleurs d’où sortent des figures vues à demi-corps, avec des têtes humaines ou avec des têtes de bêtes. Ces choses ne peuvent exister et n’ont jamais existé.

Par suite de la dépravation des mœurs, le mauvais goût des ignorants a produit la décadence de l’art. Comment admettre, en effet, qu’un roseau puisse soutenir un toit, un candélabre des édifices et des frontons, une tige mince et flexible un homme assis, ou que des fleurs fixés sur des tiges produisent des demi-corps humains ? Ces fantaisies, loin d’être blâmées, plaisent au contraire, et l’on ne s’aperçoit plus de leur impossibilité.

A la suite de cette argumentation en faveur du bon goût et de cette critique un peu sévère contre la fantaisie qui

s’introduisait dans l’ornementation, que du reste la Renaissance et l’art moderne ont conservée et empruntée aux Romains, Vitruve cite l’exempte d’un théâtre de Traites (ville de Lydie) dans lequel un peintre, nommé Apaturius d’Abalandis (ville de Carie) avait fait des décors de pure fantaisie :

Il avait représenté, au lieu de colonnes, des statues, des centaures soutenant des architraves, des dômes, des corniches ornées de têtes de

lions Au-dessus il avait peint un second étage d'édifices, avec des

frontons, des porches, des faîtes

Malgré l’approbation générale donnée à cette peinture à couse de son originalité, un mathématicien nommé Licinius s’avança et dit : Les Alabandins, malgré leur habileté dans les affaires, passent pour avoir peu de jugement, ayant manqué aux règles du goût ; ils ont mis en effet, dans le local réservé aux exercices des statues représentant des avocats, et dans le forum, des coureurs, des joueurs de disque ou de jeu de paume. Ce défaut de convenance et d’appropriation des statues aux locaux où on les avait placées, a jeté de la défaveur sur toute la ville.

Prenons donc garde que la scène d’Apaturius ne nous fasse aussi passer pour des Abalandins ou des Abderitains. Qui de vous, en effet, a jamais pu voir des maisons ou des colonnes placées au-dessus de toits en tuiles? Qui peut donner l’explication de la place de ces frontons? En approuvant cette sorte de peinture représentant des choses qui n’ont pas d’existence réelle, nous nous assimilerons à ces villes, qui pour des causes analogues ont été réputées manquer de goût et de jugement.

Le peintre Apaturius n’osa rien répondre, mais il corrigea son décor et le rendit conforme à la réalité. Plût aux Dieux immortels que Licinius vécût de nouveau pour corriger les erreurs introduites aujourd’hui dans la peinture ! Je crois nécessaire d’exposer pourquoi cette fausse méthode l’emporte sur la vérité.

L’approbation qu’on donnait autrefois au travail et à l’exécution, on l’attribue aujourd’hui au coloris et à son aspect agréable. Au lieu d’apprécier la valeur de l’œuvre d’après le talent de l’artiste, on ne s’occupe plus que de la dépense qu’elle a occasionnée. Autrefois on se servait modérément de minium (vermillon). Aujourd’hui, de tous côtés des murs entiers en sont couverts ; on y ajoute le chrysocole (cendre verte), la pourpre et l’azure. On dispose ces couleurs, non pas d’après les principes de l’art, mais pour produire de l’effet ; comme elles sont très chères, la loi exige qu’elles soient fournies, non par l’artiste, mais par le propriétaire.

Rien ne peut donner une idée plus nette du peu de goût réel des Romains riches en faits d’art, de leur tendance à préférer le luxe criard, à la simplicité et à la noblesse de L’art Grec.

Sur les devis présentés par les architectes (Livre X) .

Qui ne sait combien de fois il arrive que les devis dressés par les architectes avant le commencement des travaux se trouvent de beaucoup dépassés, quand ceux-ci sont terminés? Vitru ve nous signale ce fait comme existant déjà, il y a fort longtemps, chez les Grecs et les Romains ; il attribue un peu à tort ce fait à l’ignorance de la plupart de ses confrères, affirmation qu’il répète à plusieurs reprises dans son traité et qui peut paraître intéressée.

Voici ce qu’il dit à ce sujet :

Dans la noble et importante ville grecque d’Ephèse, la tradition rapporte qu'il existait une loi très sévère, mais très juste :

Quand un architecte se chargeait d’un ouvrage public, il devait donner le devis exact des dépenses qu’exigerait la construction ; il faisait celte déclaration aux magistrats et donnait ses biens en garantie jusqu’à ce que le travail fût terminé. Si la dépense correspondait exactement au devis, il recevait des éloges et des récompenses honorifiques. Si l’on ne devait pas ajouter plus du quart à l’estimation, le reste était fourni par le trésor public, et il n’était pas prononcé de peines contre l’architecte. Si on la dépassait de plus du quart, le reste de la dépense était pris sur ses biens. Plût aux dieux immortels, qu’une telle loi fût établie également chez le peuple Romain, pour la construction de tous les édifices publics et privés ! Ainsi les ignorants ne pourraient parvenir sans aucune peine, et la profession d’architecte ne serait pratiquée que par ceux qui connaissent parfaitement leur métier. Les propriétaires ne seraient pas induits à faire des dépenses trop considérables qui les ruinent. Les architectes, de leur côté, maintenus par la crainte de l’application de la loi, établiraient plus exactement les devis, et les propriétaires pourraient ainsi faire construire leurs maisons avec la dépense qu’ils avaient prévue en y ajoutant peu de chose. Celui qui, en effet, voudrait consacrer à un ouvrage quatre cents livres, y ajoutera volontiers cent, pour avoir le plaisir de le voir terminer ; mais si les frais

sont accrus de la moitié ou davantage, on se décourage, et l’on perd le fruit des dépenses déjà faites ; on abandonne son but et l’on est obligé de s’arrêter.

Il semble que sauf ce que dit Vitruve de l’impéritie des architectes qui font des devis non rigoureux et inférieurs de beaucoup aux dépenses réelles , le reste trouverait encore aujourd’hui une fréquente application.

Sur la différence entre les effets réels d'une machine et de ceux du modèle (Livre X, cliap. XYI) .

Qui ne sait qu’une grande différence peut exister entre l’effet réel d’une machine et ce qu’on en attend avant qu’elle soit construite, même quand elle l’est sous forme de modèle? Cette différence a pu déjà être vérifiée il y a longtemps, d'après l’anecdote suivante, citée par Vitruve. Parlant des machines propres à la défense des places , il dit qu’on ne peut rien indiquer de générai, et que le mode de défense dépend surtout du génie et de l’invention des assiégés, comme le fit voir en particulier Archimède dans le siège de Syracuse par Metellus. Ici, il s’agit du siège de Rhodes par Démétrius Poliorcète :

Il y avait à Rbodes un architecte nommé Diognète, auquel, pour honorer son mérite et récompenser ses services, on attribuait un traitement annuel pris sur les deniers publics. Dans ce temps, un certain architecte nommé Callias, d’Arado, vint à Rhodes et produisit en public le modèle d’un mur, au-dessus duquel était placée une machine. Celle-ci, à l’aide de cabestans, saisissait une hélépole (tour employée dans les sièges) et la transportait à l’interieur des murailles. Quand les Rhodiens virent ce modèle, dans leur admiration, ils enlevèrent à Diognète sa pension annuelle pour la transmettre en récompense à Callias.

Cependant, Démétrius surnommé, à cause de son opiniâtreté, Poliorcète, déclara la guerre aux Rhodiens et amena avec lui Epimaque, architecte et noble Athénien. Celui-ci construisit à grands frais et non sans peine, une hélépole, dont la hauteur était de 125 pieds, la largeur de 40 pieds ; elle était revêtue de toile et de cuir frais, de telle sorte qu’elle pouvait résister

au choc de pierres de 340 livres envoyées par les balistes ; la machine elle-même pesait 360000 livres.

Callias mis en demeure parles Rhodiens de préparer sa machine contre cette hélépole et de la transporter dans les murs, comme il l’avait promis, dit qu’il ne le pouvait pas. Toutes les machines, en effet, ne sont pas identiques au point de vue de leurs effets ; il y en a*qui produisent toujours les mêmes effets avec de petites et de grandes dimensions ; d’autres ont leur grandeur habituelle et ne peuvent être représentées sous forme de modèles; il y en a enfin d’autres qui, quoique semblables à leurs modèles, sont impuissantes quand on les fait sur une grande échelle. Ceci s’observe souvent. Une vrille, en effet, permet de faire une ouverture d’un demi doigt, d’un doigt, d'un doigt et demi ; on ne saurait de la même façon forer une ouverture d’une palme, d’un demi pied et au dessus.

Les Rhodiens, ainsi déçus dans leurs espérances, sentirent alors seulement l’injure qu’ils avaient faite à Diognète. Ils eurent recours à lui et parvinrent à vaincre sa résistance. Celui-ci fit faire une ouverture à la base du mur, dans la partie qui devait être attaquée; fit répandre extérieurement de l’eau, des immondices, de la vase, de telle sorte que l’hélépole de Démétrius s’embourba et ne put plus avancer; celui-ci fut obligé de lever le siège de Rhodes.

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