LIVRE J, CHAPITRE III. I
nisation des trai^ailleursy ils sont décidés à recou« rir aux moyens énergiques proposés par Gracchus Babeuf.
Les niveleurs consommés se moquent, avec raison , des niveleurs radicaux , politiques et industriels; et, après leur avoir démontré que toutes leurs organisations sociales et politiques, depuis la république égalitaire jusqu'à la communauté sous k
la forme la ^us dg^^ce ou la plus dure, ne sont \
que des engms dun vaste et accablant despotisme, voici ce qu'ils leur disent :
«Pauvres idéologues, quand renoncerez- vous enfin à l'absurde projet de mettre les libertés que nous tenons de la nature sous la sauvegarde des servitudes que nous impose la société? Que devons-nous à celle-ci? Mille besoins factices, qui, en dépravant nos facultés, nous ont fait perdre jusqu'au sentiment des pures et inaltérables jouissances de l'homme primitif. La chaîne de nos J, ' maux doit vous être assez connue. Le but des premiers hommes, en formant la société, était sans doute d'augmenter leur bien-être par l'union des „ forces; mais qu'arriva-t-il? Au lieu d'employer exclusivement leur pensée et leurs bras à mieux jouir des dons de la nature, ils se mirent à raisonner sur l'origine des choses, et s'infatuèrent bientôt de l'idée d'un créateur et législateur de
l'univers. De là les cultes religieux, qui, ejiles sou-
l8 LA SCIENCE SOCIALE.
mettant aux lois d'un maître chimérique^ les dépossédèrent du libre gouvernement d'eux-mêmes. Le pouvoir une fois installé dans les cieux^ il fallut lui donner des représentants sur la terre, et l'expropriation de l'âme par la théocratie entraîna l'expropriation du sol par l'aristocratie. C'est ainsi que les hommes, sacrés par la nature rois absolus de leur pensée et de leurs actions, devinrent esclaves des plus dégradantes rêveries et institutions.
a Plusieurs d'entre vous ont déjà compris que la liberté et l'indépendance ne seront que de vains mots tant qu'on n'aura pas radicalement extirpé l'idée religieuse, mère de toutes les servitudes; comment ne voient-ils pas que l'idée religieuse subsistera tant qu'on n'aura pas aboli l'ordre social, source impure du désordre de nos facultés? N'oubliez pas cette parole de Rousseau : Vétat de réflexion est an état contre nature^ et V homme qui médite est un animal dépra\>é {i). La théorie du Contrat social ne fut, dans la pensée du grand philosophe, que l'itinéraire tracé à notre espèce pour reconquérir l'âge d'or de Xétat de nature^ dont il dépeint le bonheur et déplore la perte,
(i) Discours sur ^origine de V inégalité parmi les hommes^
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i*" part.
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avec tant d'éloquence, dans le Discours sur Vori^ ginej etc. »
Les niveleurs consommés n'ont pas seulement pour eux l'éloquence de Kousseau, ils ont contre les niveleurs éclectiques et radicaux trois puissances irrésistibles : le principe reçu, les faits accomplis, la foi innée des hommes aux mystères. I® Le principe reçu. — S'il est vrai, comme le supposent tous les niveleurs, que l'égalité, la liberté et l'indépendance fussent notre lot^à tous avant le pacte social, il y a folie à les chercher ailleurs que dans le bienheureux état de nature , qiié nos aïeux eurent le malheur d'abandonner. L'établissement de la société fut l'acte de déchéance, le véritable péché originel; l'homme ne peut donc se réhabiliter que par l'abolition du pacte, dûtelle s'accomplir par un baptême de feu et de sang. a° Les faits accomplis. — Toutes les révolutions faites jusqu'ici au nom de l'égalité et de la liberté n'ont eu pour but et pour résultat que de nous donner de nouveaux accapareurs du capital et du pouvoir. Pour éviter ces impies escamotages, écrivons sur notre drapeau : Guerre éternelle au capital et au pouvoir! L'égalité, c'est l'abolition absolue du tien et du mien; la liberté, c'est l'anarchie sans limites, l'absence totale d'un pouvoir, qui, pour être divin ou humain, monarchique,
aristocratique ou démocratique, n'en est pas moinâ
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l'exécrable oppresseur de la souveraineté absolue que chacun de nous tient de la nature.
— Mais c'est là une inspiration des plus folles^ diront tous les demi-niveleurs. Pour jouir de la liberté, devrons-nous donc adopter le régime des oursy substituer le gland, les racines au pain, et nous placer sous l'impitoyable tyrannie de la famine ? Les béatitudes de l'âge d'or et de l'état de nature sont une fiction de poètes, et ce fut, sans doute, pour échapper aux misères de l'isolement, aux horreurs du besoin, que les premiers fondateurs de la société sacrifièrent une partie de leur indépendance, pour mieux jouir de l'autre. Au lieu de prendre à la lettre les amères censures et les boutades excentriques qu'inspiraient à la grande àme de Rousseau les abus de l'ancienne société, contemplez nos améliorations sociales depuis soixante ans, et vous sentirez ce qu'il y a d'absurde et d'inhumain dans vos projets de destruction.
Ainsi parlent les demi-niveleurs, mais la force de leur raisonnement va échouer contre une force bien autrement supérieure.
3^ La foi innée des hommes au mystère. — En étudiant l'homme réel, nous verrons qu'il est par nature ennemi des réalités de la nature, et que, pour ne pas lui inspirer un insurmontable dégoût, il faut lui montrer le mystérieux et le sur-
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