LIVRE m, CHAPITRE IX. 3x
roDQetSy çn leur qualité de possesseurs du sol, ont sous leur main tous les pouvoirs , tous les moyens d'influence.
Maîtres de tous les sièges de la chambre haute, il est biei) connu que, avant la réforme électorale de j 83:^1 ils remplissaient exclusivement les ban<quettes de la chambre des communes des mem" bres de leurs familles ou de leurs créatures dévouées , dont ils imposaient l'élection à leurs régisseurs et fermiers fi). Même depuis cette réforme, qui f en doublant le nombre des électeurs
tendes poipt l^s orateurs renclOQter aux principes d^ droit et, de la justice ; mais chacun recherche les précédents ; et la victoire est assurée, non pas à celui qui raisonne le mieux, mais à Torateur qui montre comment fut décidé un cas semblable sous Edouard III ou sous la reine Aone... Il n'existe peutêtre pas de mouarchie où le pouvoir royal soit si restreint , et où le nom du roi soit si souvent invoqué. De fait le roi n'a presque plus d'action nulle part ; il est de nom partout. Il a toujours le droit; ses sujets n'ont que sa concession. » X'/rlande sociale, etc», t, I, pote de l£| p» 9^5 1«
(i) Qui n'a entendu parler de la corruption élecitorale anglaise, et des frais d'un# élection, pas moindres de 75 à 80 mille francs, et s'élevant parfois à un million ? £t dans les hourg^ pourris, quel candidat non^mé aurait pu remercier le collège électoral sans mériter la réponse que firent à leur élu certaine électeurs : « Vous ne nous devea aucune reconnais* sance , monsieur \ car si , au lieu de vous , milovd nous eût envoyé son gros chien de Terre*!Neuve , nous n'aurions pas hésité k le nommer 1 » Voy. Lettres sur V Angleterre , de M* Fayet de Nougarède, t, II, p. 332.
3ia hJL SCIEUCE SOCIALE.
anglais, n'a pu les soustraire aux influences de la classe supérieure, un orateur anglais a pu dire: « Ne confondez pas la chambre des lords, qui est une partie de Faristocratie, avec VaristocraJtie ellemême. Il y a autant d'aristocratie dans la chambre des communes que dans la chambre des
lords (i). »
Pour dédommager les cadets , exclus de Théritage immobilier paternel , l'aristocratie a le monopole des fonctions les plus grasses dans l'armée, dans la marine, dans les cofonies, dans la Compagnie des Indes, et surtout dans V Église établie par la loi y la plus riche qui se soit jamais vue, et la moins chargée de travail (a).
On doit concevoir maintenant qu'une aristocratie ainsi organisée a pu exercer jusqu'à ce jour une puissance immense au dedans et au dehors.
J'ai déjà comparé les Anglais aux Romains. Le
(i) M. Bulwer, cité par M. Faucher, t. II, p. 416.
(a) « D'après les calculs présentés par la Reifue britannique^ les revenus du clergé de l'Angleterre proprement dite et du pays de Galles monteraient, en y comprenant le casuel, à la somme de 236,489,125 fr., tandis que ceux du clergé de toutes les autres communions chrétiennes sur toute la suiv face du globe ne s'élèveraient qu'à celle de 224,975,000 fr. Cette somme énorme est absorbée par 7,694 prélats, dignitaires et desservants, qui ont 6,5oo,ooo fidèles sous leur juridiction.» Mgr Gharvaz, Guide du catéchumène TKiudois, t. IV, p. 204.
LiyR£ m, CHAPITRE IX. 3r3
grand ressort de la puissance romaine et la raison fondamentale de sa longue domination , ce fut la constitution de son sénat, assise sur l'aristocratie territorialela plus immuable. Les sénateurs, maîtres de la plus grande partie du sol et des plus hautes magistratures, recueillirent la succession des rois^ leurs fondateurs. Etroitement liés par Fesprit de conservation, ils possédaient dans leur corps la force de Funité monarchique, l'orgueil, la cupidité et l'ambition de cent monarques, tous désireux d'avoir une nouvelle province à exploiter sous le titre de proconsul, de gouverneur, et ils avaient tous le plus grand intérêt à occuper au dehoi*s les passions turbulentes de la plèbe citoyenne. 11 en est de même de l'aristocratie anglaise, avec cette différence, que le peuple anglais a été jus- ^ qu'ici exclu de la possession de la terre et de toute influence gouvernementale.
Comment, me dira-t-on , la noblesse anglaise a-t-elle pu absorber ainsi et le patrimoine royal , et le patrimoine national ?
— De trois manières : i® En se montrant po* pulaire et en ouvrant sans difficulté son sein à la richesse. Faites fortune, vous achèterez une terre, et vous voilà au rang des souverains anglais. Elle se montre libérale envers ses intendants, fermiers, et tout son vasselage. Elle veut qu'ils lui fassent honneur par leur bonne tenue. Elle en a effroya-
3l4 LA. SCIENCE SOCIAtE.
blement diminué le nombre, car elle n'aime pas plus que le vertueux Caton à nourrir des bouches inutiles \ mais elle entend que ceux qui restent à son service soient bien nourris, bien vêtus, biœ logés.
2^ L'aristocratie anglaise a eu soin de conser^ ver le culte des anciennes formes. Elle ne craint pas de s'agenouiller avec le peuple devant le fantôme royal ; elle le fait parler en maître une fois Fan^ et parler, bien entendu, des intérêts du peuple. Elle a soin de mettre en tête et au bas de ses moindres actes législatifs et ministériels le nom du chef suprême des trois royaumes et de Y Église établie par la loi* Le peuple, qui s'en tient aux formes, dit donc : L'aristocratie obéit comme nous au roi, à la reine! A cette comédie ajoutes la comédie parlementaire*
On se divise en tories ou conservateurs , et en wkigs^ soit réformistes modérés, et même en ru" dicauXy faisant mine d'en vouloir aux bases de la constitution. On bataille des années et des années sans se faire la moindre égratignure. Les tories et les whigs se succèdent au gouvernail, sans que la manœuvre varie autrement que dans les formes. Le peuple, témoin de ces joutes, dit : Nous avons des représentants qui soutiennent bien nos intérêts , vive notre parlement ! — Eh , mon Dieu ! ne savez^vous pas que nos populations continentales,
lïvue; m, CHAPITRE IX. 3x5
beaucoup plus instruites et familiarisées avec le principe des vraies libertés que ne l'est le peuple anglais y sont faciles à piper avec des mots, et qu'il leur faut soixante ans pour soupçonner enfin que les parleurs de liberté pourraient bien êlre de grands oppresseurs de toute liberté ?
3^ Enfin , l'aristocratie anglaise a le bon sens de gouverner sans administrer, « Tout le monde y concourt à l'administration, excepté le gouvernement lui-même (i). » Elle porte même l'indiffé-^ rence si loin sur ce sujet, qu'elle a attendu ces derniers temps pour améliorer, en la centralisant un peu, l'administration paroissiale la plus pesante pour les propriétaires et la plus scandaleuse par ses abus , l'administration de la taxe des pausfres.
Le comté , la paroisse s'administrent , s'imposent , font leur police^ se réglementent , bâtissent, démolissent, etc., comme ils l'entendent. Les citoyens s'y associent pour quoi que ce soit, pour leurs intérêts individuels comme pour les intérêts publics, sans qu'ils aient à solliciter l'agrément et à subir les réglementations de personne.
Yoilà ce qui persuade au peuple anglais qu'il est libre; il trouve la liberté à sa porte, il en jouit
(i) M. Faucher, Introduct.^ p. xxix,
3l6 tA SCIENCE SOCIALE.
chaque jour; et voilà aussi ce qui fait de ce peuple le plus actif, le plus intelligent dans les affaires d'industrie et de commerce. Habitué à ne compter que sur lui-même et à ne voir dans le gouvernement que le protecteur des libertés publiques, l'Anglais travaille comme quatre et calcule comme dix. Sur le terrain des intérêts matériels, il nous battra aussi longtemps que nous serons emmaillottés,éthérisés, abêtis par la bureaucratie administrative, qui nous dit : Contentez-vous de travailler séparément, et reposez-vous sur moi de tout le reste.
Les libertés municipales ont produit en Angleterre ce qu'elles produiront plus ou moins partout dans les masses : un ardent patriotisme et beaucoup d'aptitude pour les affaires. C'est un fait que notre étude des États-Unis mettra dans un plus grand jour. Pour le moment, je me borne à un mot.
Quand vous voyez débarquer chez vous un Anglais, marchand ou fabricant dans quel genre que ce soit, dites : Voilà un maître, et peut être un chef de colonie. Faites tout pour le dépayser; donnez-lui la femme la plus propre à l'acclimater : dans quinze ou vingt ans, vous le verrez partir avec sa femme et son coffre-fort ; et s'il n'a pas fondé une colonie, il vous laissera du moins une maison exploitée successivement par ses fils