‹ La science sociale au point de vue des faitsChapitre 38 sur 151 · LIVRE 11, €HAP1TK£ I · texte numérisé non relu

LIVRE 11, €HAP1TK£ I

n'allaient pas à leur humeur, nous voyons les nations policées ne connaître aucun milieu entre ces deux formes de gouvernement : Fesclavage de tous, sous un prince-dieu, entouré de dieux et demi-dieux, et l'esclavage encore plus dur des dix-neuf vingtièmes de la population sous le despotisme sans limite d'une poignée de parleurs de liberté. Partout l'infanticide autorisé par les mœurs, quand il n'est pas commandé par les lois.

3^ Et ces dieux si bénins de manufacture égyptienne, phénicienne, carthaginoise, grecque, romaine, gauloise, Scandinave, etc., que demandaient-ils à leurs adorateurs? Des monstruosités à peine imaginables. Il fallait que les parents de toute condition, royale et plébéienne, leur versassent à profusion le sang de leurs enfants, et, en mainte circonstance, les pères et les mères devaient compléter la pitance divine. — Et les bonnes déesses? — Elles exigeaient et obtenaient que la femme, avant que la loi civile la livrât sans défense aux avanies et aux brutalités de l'époux, subit dans le temple les avanies et les brutalités prescrites par des religions bestiales.

Si vous trouvez une nation de l'antiquité idolâtre exempte de ces horreui's; si vous connaissez une religion fausse qui ne se soit pas appliquée à corrompre et dégrader la noble créature que Dieu a spécialement chargée de procréer et

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d'ëlevér les hommes^ veuillez bien la nommer, et ceux qui ont blanchi dans i'ëtude de l'histoire vous remercieront de cette découverte.

Dira-t-on, avec quelques esprits légers, que ces abominables usages étaient des restes de la barbarie primitive/que les progrès de la raison humaine devaient bientôt dissiper ? J'opposerai deux £ûts incontestables.

i^ Nonobstant les progrès de la raison humaine, ces abominables usages se retrouvent encore , en plein xix^ siècle, dans les contrées de l'Asie, de l'Afrique, de TOcéanie, que la raison évangélique n'a pas illuminées.

2^ Quand, parles progrès de la raison humaine^ la foi aux dieux altérés de vices et de sang s'affaiblit chez les anciens peuples et produisit une baisse dans les sacrifices humains, le goût effréné des vices et du sang envahit les citoyens, devenus assez grands pour se moquer des dieux et se met* tre à leur place. A-t-on oublié que chez les mai* très du monde, arrivés au comble de leur civilisation , les fêtes publiques et particulières étaient d'une fadeur insupportable, si elles n'étaient assaisonnées d'un torrent de sang humain ? Quel est notre tue^temps par excellence ? demandait Senèque. — C est de voir égorger des hommes (i).

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(i) i]^. vu.

LIVKB n, eHiPITKE I. qS

Connait-on maintenant la puissance sociale des erreurs religieuses et Tintérêt qu'il y a, pour les citoyens de tous pays , à ne pas se montrer indiiTérents dans le choix d'une religion?

Vous me direz : Quand on parle de religion entre peuples chrétiens, il est clair qu'on entend une religion fondée sur les idées chrétiennes. Nul homme de bonne foi et de quelque savoir ne peut contester les progrès que nous devons au christianisme* Montesquieu lui-même a, sur ce sujet, de belles pages que vous connaissez sans doute. — Oui , je connais ces pages ; j'en connais aussi d'autres, et* je crois avoir assez lu V Esprit des lois et la Défense qu'en fît l'auteur, pour être en droit de formuler ainsi les idées de Montesquieu à l'endroit du christianisme :

«La religion chrétienne, là où l'influence du climat, des manières^ des mœurs, des lois, etc., n'a pas opposé à son établissement un obstacle invincible (comme en Chinej (i), et où elle a eu la sagesse de s'adapter au plan du gowernement (a), a rendu de très-grands services. Mais il faut bien distinguer les ordres pour rétablissement du chris' tianisme (c'est-à-dire l'Église) d*aifec le christia^

(i) DeVMtpriides loiSylir* XIX, ché xviu.

(%) Liv. XXIV, ch. ▼.

Cf/S LA 8CICNGE SOCIALE.

nismemémef les préceptes de r Évangile cCai^ecses conseils (i).

fi On doit surtout se garder de faire marcher ensemble les lois divines et des lois humaines , car elles différent par leur origine , par leur objet et par leur nature : la nature des lois humaines étant de varier avec les accidents et les volontés des hommes, attendu qu'elles statuent sw* le bien; la nature des lois de la religion étant de ne varier jamais, parce qu'elles statuent sur le meilleur (2). Somme toute, le christianisme est une bonne chose, à chaîne toutefois de savoir en user, comme ont fait les Anglais , le peuple du monde

qui a le mieux su se prévaloir,., de la religion (3),

[i) De V Esprit des lois, liv. XXIV, ch. vi.

(a) Ibid., liv. XXVI, ch. 11.

(3) Ibid., liv. XX, ch. vu. — Pour être juste, ce jugement sur Montesquieu doit s'entendre de Técrivain , et non de rhomnae, qui resta toujours attaché à l'ancre de la foi , alors même que sa plume voletait le plus au gré de Topinion. C'est ce que l'illustre président eut le noble courage d'affirmer à l'heure où un homme est croyable , ne fùt-il pas un Montesquieu. Son tort fut de se mettre à la remorque d'un siècle extrêmement léger, auquel il aurait pu servir de lest et de pilote. Faisons aussi la part de l'éducation, qui fut ce qu'on appelle classique, c'est-à-dire un amalgame de christianisme et de paganisme. En littérature et en histoire, il resta épris de l'antiquité étudiée au point de vue du collège. Je n'en voudrais pour preuve que son enthousiasme naïf pour la secte de Zenon , dont il met la destruction au nombre des mqlheurs du

^nre humain y son culte pour les Antomns et ce Julien même (l* Apostat), après lequel // ny a point eu de prince plus digne de goiM,perner les hommes. (Liv. XXIV, ch. lo.) En jurisprudence et en politique, son immense érudition tenait beaucoup moins du magistrat que de l'avoué, qui a des textes et des raisons au service des causes les plus déraisonnables. Pour t dire toute ma pensée en peu de mots, Montesquieu a été en '\ politique ce que M. Cousin est en philosophie, un assemblenaages, précurseur des grandes tempêtes. £n brouillant toutes les définitions, en y octroyant des paroles d'admiration ou j d'amnistie à tous les systèmes, en habituant les esprits à se contenter de grands mots, à résoudre les plus hautes questions par des formules aussi vides que sonores, l'un et l'autre ont pulvérisé les principes de la science sociale, substitué aux doctrines dont vivent les nations un dogmatisme sceptique et fataliste, un doctrinarisme j«iseur et vaporeux qui prépare les négations violentes et subversives de tout ordre. Faute de s'être placés sur le terrain des faits, et surtout du plus colossal des faits, le christianisme, ces beaux esprits n'ont ^// que tourner, comme des enfants^ à tout vent de doctrine, (Saint Paul, jiux Éphés.y ch. iv, 14.)

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