‹ La science sociale au point de vue des faitsChapitre 43 sur 151 · LIVRE II, CHAPITRE III. fog · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III. fog

Le vrai est que le génie des anciens a su admirablement exploiter, en Grèce et en Italie, les éléments de grandeur dont il disposait; mais comme ces éléments étaient des plus mesquins; les merveilleux travaux d'Athènes et de Rome ne devaient aboutir qu'à de tristes avortements (i).

Les Hellènes, après une courte et bruyante jeunesse, s'évanouirent comme des enfants devant X Empire de fer (a) : celui-ci ne broya le monde, durant plus de huit siècles , que pour l'ensevelir dans un océan de fange.

Alors même que ces deux illustres familles étaient plus florissantes, que produisit cetXe vertu qui était le principe de leur gouvernement , vertu que Montesquieu définissait Yamour des lois et de la pa^ trie (3)?

Elle produisit un ordre social qui était comme une pyramide de servitudes y dont la liberté publique occupait le sommet^ selon le mot si juste d'un ma-

ciens. « Aujourd'hui , dit-il , nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères^ celle de nos maîtres, celle du monde. Ce qu'on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières. Gela vient en quelque partie du contraste qu'il y a, parmi nous, entre les engagements de la religion et ceux du monde \ chose que les anciens ne connaissaient pas. »

(i) Voy. De l'Éducation de V homme ^ ch. m.

(2) Daniel, ch. n, 34-45.

(3) De t Esprit des iois, liv. IV, ch. v.

ttô LA. SCIfirCE SO(ÎIAtB.

gistrat contemporain, qui à une éruditiob pour le moins aussi Vaste que celle de Montesquieu unit dé profondes études sur le christianisme, et le Coup d^œil qui caractérise le grand penseur (t). Citons quelques lignes du bel ouvragé auquel nous empruntons ce mot :

a Chez les peuples païens, la société était tôUt, les individus rien. Ceux-ci étaient entièrement absorbés dans celle-là. Cette divinité qu'où appelait la Patrie ne permettait à Ses enfants de respirer que pour elle; elle leur inspirait toutes Ses haines, toutes ses passions, tous ses préjugés ) sa puissance ne se composait que de leur anéantis-^ sèment personnel, et sa liberté que de leur servitude... Ce que le citoyen était à la patrie, les enfants et la femme l'étaient au père et aU mari, Tesclave l'était au maître; tout ce qui était faible l'était à ce qui était fort : dévoué fatalement li une volonté supérieure et ne s'appartenant en rien... Cette organisation si homogène et si concentrée, ou les individus n'étaient que les molécules d'un tout compacte, devait opérer des résultats prodigieux de force et de grandeur matérielles. Il faut même dire que, à l'apogée de son action, à ce point héroïque que présentèrent les républiques

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(i) Études philosophiques sur le chrisdànisme, par M* Nicolas, m^part., ch. Yii, S 3é

LIVRË IÎ, CttÀ^ItRE lu. III

dé radtiqlii^ il y eut une grandeur morale véritable dans cette identification suprême des volontés privées avec la volonté publique, cette grandeur qui ^'attache toujours à Tidée de sacrifice quand la volotité l'accepte et va au^^devant : tel fut le temps des Miltiade pour Athènes, des Léonidas pour Sparte, des Régulus pour Rome.

« Mais ce temps fut court, comparé à la longue vie de£t sodétés modernes, acheté par des sacrifices édorikles, et suivi d'une irrémédiable corruption. La valeur individuelle, la liberté propre de rhomthe, ayant été abîmées datis la qualité de citoyen, quand celle-ci, par son extension même, Venait à disparaître, il ne restait plus que des esclaves. Tous les droits et tous les sentiments de la nature étant froissés, mutilés, violés, dans ces constitutions impitoyables qui ont fait dire au grand Corneille : L

fc Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain , « Pouir conserver encor quelque chose d'humain , »

un état si faux et si violent ne pouvait pas long* temps durer, et, pour peu qu'il faiblît, il déVâil Uentôt tomber (i)« »

Lhomme n'est quelque chose que par la patrie et les lois; il ne doit vivre que pour servir Tune

(i) Études pMlosophiqttes.

et observer les autres : telle était la politique des ancieiis (i).

Lliomme est, après Dieu, ce qu'il y a de plus grand; toutes les lois de la patrie, toutes les forces morales et physiques dont elle dispose, ne peuvent avoir d'autre but que le perfectionnement indéfini de tous les iqdividus qui naissent dans son sein : tel fut le principe que la foi chrétienne vint déposer dans la conscience du citoyen et de Tesclave, comme le germe puissant de Taffran* chissement moral de l'un et de l'autre.

S'il fallut de longs siècles à la religion chrétienne pour infiltrer ce principe dans les mœurs publiques, dans les lois, et créer sur la terre ce qu'on n'y avait jamais vu, des nations libres dans toute la force du terme, elle n'eut besoin que de se montrer pour faire surgir par millions des âmes d'un héroïsme incomparable.

Parmi les grands caractères que nous vante avec raison l'antiquité grecque et romaine, il en est deux qui dominent tous les autres : Socrate et Régulus. Le premier subit avec une admirable noblesse la plus inique sentence, moins pour dé. fendre (car il défendit faiblement), que pour avoir

(i) « La loi sacrifiait et le citoyen et Thomme, et ne pensait qu'à la république. » Montesquieu, Esprit des lois, iiv. XX^II, ch. I.

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