LIVRE II, CHAPITRE III. Il
Qu'est-ce qui pousse les chrétiens à cette effroyable lutte? S\ trouyaient^ils engagés par la force des événements , comme Socrate et Régulus? Non; ils s'y portent d'eux-mêmes^ abandonnant, les uns une heureuse obscurité^ les autres des positions sociales dignes d'envie. Les plus influents savent que, en persistant, ils encourent la perte de tous les biens et une mort affreuse , et que, en donnant l'exemple de la soumission aux lois religieuses et à la volonté des Césars, ils acquerront des droits aux récompenses et à la faveur.
Sont-ils du moins soutenus par l'estime^que
tone, Pline le jeune, surtout Tacite, et vous verrez de quel indicible mépris, de quelle incroyable horreur étaient alors pénétrés les grands esprits de Rome envers la honteuse, Pexécrable^ Vabomi* nable superstition orientale, dont les sectateurs, com^aincus de haïr le genre humain^ étaient dignes de toute sorte de supplices (i). Il est de notoriété historique que les disciples du Crucifié durent porter le fardeau de l'ignominie et de la haine publique jusqu'au jour où le monde, aux trois
(i) Voy. Tacite, à Tendroit précité.
l'opinion publique accorde toujours aux grands .
courages? Évidemment non. Lisez Sénèque, Sué- \
Il6 LA. SCIENCE SOCIALE.
quarts chrétien j vit la majesté impériale s'agenouiller au pied de la croix.
Et que prétendaient nos martyrs ? De quoi s'agissait-il entre les agneaux du Christ et les bourreaux tout-puissants dont ils aflrontaient si joyeusement le mépris et la férocité?
Il s'agissait de savoir si les cinq ou six cents millions d'hommes qui couvraient le globe persisteraienty comme depuis près de vingt siècles, à vivre en troupeaux de betes sous le bon plaisir, là d'un despote érigé en dieu, ici d'un nombre plus ou moins grand d'oligarques sans humanité. Il s'agissait de savoir si les hommes avaient une âme intelligente et libre, douée du droit, en religion et en morale, de penser, de sentir et d'agir autrement que les Césars Tibère, Néron, et leur innombrable valetaille de sénateurs, de chevaliers, etc. Il s'agissait de conquérir la première des libertés, la liberté de l'âme, de briser le joug de cette légalité qui partant de ce principe : Tout ce qui plaît au prince a force de loi, avait consacré cette abominable maxime : Les esclaves ne sont pas tant vils que nuls. Il fallait enfin proclamer, à la face de l'univers, qu'il y avait un Dieu père et législateur de tous les humains, que ce Dieu avait donné une loi supérieure à toutes les lois, et contre laquelle les édits des Césars et les sénatus-consultes des pères conscrits ne pou*