LIVRE II, CHA.PITKE VI
catholiques soDt-elles le seul lieu où la frai
ne soit pas un mot en Fair (i). \
(i) Entre une foule de témoins du fait que je pourrais citer
à l'appui , écoutons le protestant anglais Hamiiton : « Les
dogmes de la religion catholique et de la religion protestante
s'accordent à représenter les hommes comme égaux devant
Dieu. Les catholiques seuls agissent selon leur croyance. Dans
leur Église, le prince et le paysan , Tesclave et le maître, sont
confondus indistinctement au pied de l'autel. Un même titre
^es rassemble, celui de pécheurs. Le rang assigné par l'Église
est le seul qu'on y vénère. Dans l'enceinte sacrée, on ne permet pas aux riches et aux grands de recevoir l'encens, tandis
que le pauvre serait humilié. Le signe de l'opprobre est effacé
du front de l'esclave lorsqu'il se voit admis à partager le lieu saint avec les citoyens les plus riches et les plus opulents. Il n'en est pas ainsi des églises protestantes. Les gens de couleur
en sont exclus, ou bien relégués dans un coin, de manière à s
ne pas se mêler avec le reste des assistants. L'humiliation les [
ppursuit partout, et se multiplie pour eux sous toutes les ,'
formes: aucun protestant blanc ne consentirait à prier à c6té \
d^un nègre. Le pauvre esclave reçoit toutes les consolations I
des mains du prêtre catholique. Ce dernier le visite dans sa maladie, soulage ses peines, dépose sur ses lèvres mourantes l'hostie consacrée; à rheure de l'agonie ces paroles sublimes se font entendre : « Monte au ciel, âme chrétienne ! » N'est-il pas naturel que les esclaves se fassent tous catholiques à la Louisiane? Tandis qu'on ne voit dans les çglises protestantes qu'un petit nombre de femmes commodément appuyées sur de riches coussins, la «cathédrale spacieuse est remplie d'adorateurs de toutes les classes et de toutes les couleurs. » Les hommes et les mœurs aux États-Unis, par le colonel Hamiiton ; traduit de l'anglais (Paris, i83/|), t. II , p. 206.
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Que ce seutiment divin, qui fait que nous nous considërons tous comme une même chair^ exerce une admirable influence dans les mœurs publiques et privées, c'est encore un fait éclatant comme le soleil.
Les nations catholiques, quoique toutes plus ou moins protestantisées, sont les seules chari" tables dans le sens chrétien du mot; les seules où le dévouement du moi aille encore jusqu'à vivre et mourir pour le bien spirituel et temporel de ses frères; les seules où Ton n'ait pas été obligé de faire des lois pour contraindre les riches à ne pas laisser mourir de faim les pauvres; les seules où les associations de bienfaiaanoe dans les hautes classes ne soient pas de ridicules singeries ou de froides spéculations (i);
I (i) Les anglomanes ne manquent pas de prendre au sérieux et de répéter dans toute TËurope les contes que leur fait la philanthropie anglaise sur les prodiges de sa bienfaisance. Voici en deux mots Thistoire d*un de ces prodiges^ qui eut Heu en 1844» alors qu'une affreuse misère faisait affluer à Londres par toutes les routes des multitudes de faméliques ; histoire écrite par un témoin oculaire très-digne de foi. «La société-monstre formée sous la présidence de Tévêque de Londres, qui n*avait pas dédaigné de diriger cette croisade philanthropique, s'est subdivisée en cent comités, comprenant ensemble mille distributeurs d'aumônes et visiteurs à domicile. £lle disposait d'un fonds de 2 i,ooq livres sterling (535,5oo fr.) qu'elle eût pu aisément doubler et tripler. Eh bien , celte im-
mense machine, agissant sur une surface de misère presque sans limites, n'a opéré pour tout résultat qu'une distribution de 7,000 livres sterling, dans le cours de Tannée 1844. £a présence de 1 4)Ooo malheureux qui manquaient de vêtements^ dans la seule paroisse de Bethnal-Green , la société a froidement placé ses économies, 1 4,000 livres sterling, dans les fonds publics ! On courroit assurément l'Europe entièroi avant de trouver une entreprise de charité qui, après avoir débuté par d'aussi belles promesses, ait abouti à une plus complète mystification. » Études sur l* Angleterre, par M. Léon Faucher, t, I,p. 7a.
(i) Psaume m, 9,
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les seules où Topinion ne puisse tolérer le contraste de fortunes excessives et de misères épouvantables; les seules^ enfin, où les révolutions grondent et éclatent dès que les classes opulentes, faute d'aller à l'église et d'y attirer le peuple, popularisent l'irréligion et mettent en oubli les charges divines de la richesse.
Vous rangez donc, me dira-t-on, les révolutions parmi les fruits de la charité chrétienne ? $
— Eh oui! c'est le résultat de la grande loi : Positus est hic in ruinant et in resurrectionem. Le christianisme ne cessera d'agiter les nations qu'il aélevées, tant qu'elles refuseront de marcher dans la route qui leur est ouverte; si elles s'obstinent, // les brisera comme F argile du potier (i). Cela fut Îj;
écrit, il y a près de trente siècles, et nulle puissance n'en arrêtera l'accomplissement. £n Europe point
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de tiiilieu : la fraternité catholique par la croix , ou la fraternité révolutionnaire par la guillotine.
L'égalité , pour produire des fruits de civilisation, doit régner avant tout dans la pensée religieuse, attendu que celle-ci forme les mœurs, inspire les lois, et que l'homme ne sera jamais qu'à l'effigie de sa religion.
Or, l'égalité religieuse n'existe, ne peut exister que par le catholicisme, qui seul a une même foi, une même morale, un même culte pour tous, pontifes et fidèles , rois et peuples, académiciens et laboureurs.
Et observons bien que ce n'est pas en ravalant les hautes intelligences, mais en élevant les petites, que l'Église nivelle la pensée de ses enfants. Elle ne dit pas à Bossuet : Tu voles trop haut, tu me fais peur, descends! Elle dit aux petits gardeurs de moutons, parmi lesquels elle a pris souvent de grands évéques et même de très-grands papes : Apprenez à penser comme Bossuet et Augustin ! Et en effet nos enfants de douze ans, qui ont une mère chrétienne et vont au catéchisme, en savent autant que Bossuet et saint Augustin sur ce qu'il faut croire et pratiquer pour devenir un parfait chrétien.
Non-seulement l'Église déclare tous ses trônes, même le trône de ses trônes, accessibles aux plus
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humbles conditions, mais elle exhorte et encourage tant qu'elle peut les petites gens à escalader les autels au pied desquels les papes et les rois s'agenouillent. De la bergère de Nanterre, étendant sa houlette protectrice sur la capitale des Francs dès le siècle de Clovis, jusqu'à la bergère de Pibrac, qui reçoit en ce moment la céleste au. réole aux acclamations de l'univers catholique, que d'enfants du petit peuple ont reçu, reçoivent et recevront jusqu'à la fin des temps les honneurs que l'antiquité ne décerna jamais à ses plus grands noms.
Quelle doit être à la longue, dans chaque État, la conséquence infaillible de l'égalité religieuse ainsi appliquée? Ce doit être un mouvement prononcé vers l'égalité des conditions sociales , non par l'abaissement des classes supérieures, mais par l'exhaussement progressif de tout ce qui est au-dessous. L'égalité catholique ne soulève pas la blouse contre l'habit fin, mais elle dit à l'habit fin : Fais en sorte que la blouse se change en un vêtement chaud en hiver et propre pour le dimanche, car la blouse couvre ton frère et probablement un des meilleurs appuis du riche au grand jour de la justice (i). Elle dit à la blouse :
(i) Saint Luc, ch. xvi , 9.
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Regarde l'ouvrier de Nazareth , et ta condition, si dure qu'elle soit, te paraîtra la plus sûre.
C'est le sentiment catholique de l'égalité qui faisait dire à Louis IX dans les Instructions à son fils : <c Les serfs appartiennent à Jésus-Christ aussi bien que nous. Dans un royaume chrétien, nous serait*ii possible d'oublier qu'ils sont nos frères (0? » Non, cela n'était pas possible; aussi, quarante-cinq ans après la mort du saint roi, son arrière-petit-fils, Louis le Hutin, ordonnait-il que, dans le royaume des Francs, les servitudes fussent ramenées à franchises (2). Et si l'esprit de saint Louis se fût mieux conservé dans son illustre race, il est indubitable que le tiers état^ né au xiii* siècle, se fût trouvé assez haut à la fin du xviii*, pour résister à l'envie de jeter bas la royauté, le clergé et la noblesse.
Quelle est la conséquence de l'égalité catholique dans les rapports de race à race, d'État à État? C'est d'établir une fraternité réelle entre toutes les races, c'est de ne faire aucune distinc-
(1) Voy. Vie de saint Louis y par M. de Villeneuve.
(a) Il est bon d'observer que, dès it79,rÉglise avait ordonné raffranchissernent universel. « £ki Tannée 1179 le pape Alexandre III déclara , au nom du concile (Latran, ni), que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude» Cette loi seule doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples. » Voltaire, Essai sur les mœurs, ch. 83,
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tion injurieuse entre les peaux blanches et les peaux noires, entre les peaux rouges et les peaux jaunes.
Citons encore les républiques dëmocraticjucs des États-Unis, et nous verrons ce que devient le principe de Fégalîté universelle, là où il n'est pas plante et cultivé par la main du prêtre catholique. Je dirai bientôt, et je dirai de grand cœur tout éejqu'il est juste de dire à la louange de ces républiques; mais il est deux taches nationales que déplorent les amis de l'Union américaitie et, disons-le aussi, la plupart des Américains t la destruction des tribus indiennes et Vavilissement extrêtne de la race noire, moins par la loi barbare de l'esclavage, toujours en vigueur dans les États du Sud, que par l'implacable préjugé qui poui*suit partout les gens de couleur.
« Ne dirait-on pas, demande M. de Tocqueville au sujet de ces deux crimes, que l'Européen est aux hommes des autres races ce que l'homme lui-même est aux animaux ? Il les fait servir à son usage, et quand il ne peut les plier , il les détruit. » Il justifie ensuite cela, en prouvant que non-seu* lement les Anglo-Américains n'ont rien fait pour civiliser les indigènes, mais qu'ils ruinent les établissements de ceux-ci, comme il est arrivé aux malheureuses et si intéressantes tribus des Creeks et des Cherokées. « Tantôt ils s'établissent sur une
iS) LA SCIENCE SOCIALE.
partie du territoire, comme si la terre manquait ailleurs... y tantôt ils enlèvent les bestiaux, broient les maisons, coupent les fruits des indigènes ou exercent des violences sur leurs personnes (i). » Faisant ensuite le parallèle de la conduite des Espagnols envers les Indiens du Sud et de celle des Anglo* Américains envers ceux du Nord, il dit des premiers, qui se montrèrent si inhumains dans leur début : ce Ils lâchent leurs chiens sur les Indiens comme des bétes farouches; ils pillent le nouveau monde ainsi qu'une ville prise d'assaut, sans discernement et sans pitié. Mais on ne peut tout détruire ; la fureur a un terme : le reste des populations indiennes échappées au massacre finit par se mêler à ses vainqueurs et par adopter leur religion et leurs mœurs. » Les Anglo-Américains y mettent, au contraire, les formes de la légalité; après avoir corrompu, énervé les Indiens (a), a ils les prennent fraternellement par la main et les conduisent eux-mêmes mourir hors du pays de leurs pères... On ne saurait détruire les hommes
(i) De la Démocratie en Amérique^ t. II , ch. lo.
(a) « £o échange de riches fourrures de martre et de castor, on leur donne de l'eau-de-vie de peu de valeur ; l'Indien grossier abuse tellement de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit FAméricain et tue son ennemi. » M. Gustave de Beaumont, Marie, ou VEsclaçage aux États-Unis, t. II, p. 5i.