‹ La science sociale au point de vue des faitsChapitre 86 sur 151 · LIVRE III, CHAPITRE l · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE l

Four lui, le mépris est le plus insupportable des * impôts.

IL Les gouvernements, ayant détruit ou absorbé toutes les institutions, toutes les fondations, toutes les corporations par lesquelles nos ancêtres avaient libéralement pourvu aux besoins moraux et matériels des générations à venir, ils ont dû naturellement se faire les pourvoyeurs et les régisseurs universels, et par conséquent créer cette aristocratie bureaucratique, qui forme une nation dans chaque nation, comme dit très-bien M. de Tocqueville (i). nation qu'on peut définir : un immense engrenage de machines propres à manipuler un peuple dau-tomates.

On peut voir dans le publiciste précité ce que les libertés religieuses, politiques, civiles et individuelles sont devenues sous l'action de ce merveilleux mécanisme. J'ai essayé de faire voir ailleurs ^ notamment dans la Staioldtrie^ comment le gouvernement , se substituant à l'État, a restauréy sur le pied le plus large, les servitudes de la glèbe. Me sera-t-il permis d'en citer ici quelques lignes ?

a Quand, après avoir trempé de ses sueurs une terre dont l'État dévore les fruits, le cultivateur

(i) De la Démocratie ^ ibid.

rentre sous son toit, là, du moins, peut-il dire : Je suis chez moi ? Non, certes ; FÉtat est à la porte pour exiger un péage , aux fenêtres pour tarifer Tair et la lumière. Il inventorie le mobilier , suppute les têtes, jauge les tonneaux, mesure avec les doigts d'une marâtre le sel nécessaire au potage, aux bestiaux, le tabac dont l'usage console et récrée l'ouvrier. I/Élat est là pour griffer les successions à chaque mouvement, même de père en fils; pour apposer des scellés là où il y a quelque chose, non à garder, mais à prendre.

« Ya-t-on à la maison de prière , elle n'est ni à Dieu, qui y réside, ni au peuple qui l'a bâtie: elle est à l'État, qui daigne la prêter pour le culte, et peut la fermer ou la mettre aux enchères quand il lui plaira.

« Va-t-on à l'hôtel de ville ou de la commune , on est encore chez l'État, et c'est là que trône le maître qu'il impose à la commune. Avez-vous une maison de charité, un hospice, un hôpital, une institution quelconque de bienfaisance, choses peu analogues au caractère de l'État? Il faut qu'il l'administre ou le triture. S'il aime à ronger gros, il ne dédaigne pas de ronger petit ; U a des rongeurs de toute taille.

a Cne âme charitable accouche-t-elle d'une bonne œuvre, et d'autres âmes se joignent-elles à la mère pour élever et doter cet enfant , au bruit des écus

LIVAE lU, CliAPITE£ IV. 259

l'État arrive : — Mais que faites-vous là, mesdames et messieurs ? Ceci a un caractère de publicité qui le place dans mon domaine. On a beau protester , Taigle emporte l'enfant dans son aire et le confie à ses aiglons.

c( Bref, l'État est tout^ a tout, fait tout; il élève les enfants, il nourrit les pauvres, il assiste les !

malades: affaires générales et particulières, intérêts publics et privés, associations religieuses, savantes, commerciales, industrielles, il enlace, il domine, il réglemente, il étouffe tout dans les plis et replis de sa chaîne bureaucratique. Il s'empare des grands capitaux par les emprunts, des petits par les caisses d'épargne, de l'industrie par les mines. Routes, ports, canaux, travaux publics, chemins de fer, etc., tout est de son ressort ; et si ses vexations vous font jamais perdre la tète et prendre le chemin de la rivière , c'est encore dans sou eau que vous expirerez (i). »

III. Les peuples ont perdu la religion du pouvoir et des lois ! s'écrient douloureusement une foule de conservateurs; et ils trouvent que les prêtres n^insistent pas assez sur ce devoir capital. — Eh oui , la religion du pouvoir et des lois est perdue ; mais à qui la faute? Si, après tout ce qu'ils

^^i) Statoldtrie ou le communisme légal , ch. vu.

260 L/i SG1£NGE SOCIALE.

ont vu et éprouvé depuis trois siècles, surtout de-

u puis cinquante ans, les peuples avaient conservé

V intacte la religion du pouvoir et des lois, ne fau-

» drait-il pas en conclure qu'ils auraient perdu la

**' notion chrétienne du pouvoir et le sentiment de

la dignité humaine?

Les prêtres, seuls, sont impuissants à relever la i religion du pouvoir, et s'ils l'entreprenaient, ils ne

< feraient qu'y perdre le pouvoir de la religion,

•ï La restauration, si désirable, du culte du pou-

voir et des lois, n'est possible qu'à deux conditions : I® que l'exercice du pouvoir et les lois ne soient plus le mépris public du droit de Dieu et du droit des peuples; 2" qu'ils s'appliquent à devenir ce qu'ils doivent être, l'instrument de Dieu pour le bonheur des peuples.

Page 1